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Full text of "Histoire de la révolution française, depuis 1789 jusqu'en 1814"

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Mrs. D. C. Meyers 



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HISTOIRE 



DE LA 



RÉVOLUTION 

FRANÇAISE 



■'*'■-■ A ,.,... w 



TOME I 



Droits de reproduction et de traduction réservés 

pour tous les pays, 

y compris la Suède et la Norvège. 



TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C ie . — MESXIL (EURBV 






HISTOIRE 






RÉVOLUTION 



FRANÇAISE 



DEPUIS 1789 JUSQU'EN I8U 



PAR M. MIGNET 

MEMBRE DE l'aCADEMIE FRANÇAISE 

SECRETAIRE PERPETUEL DB i/aCADÉMIE DES SCIENCES MORALE^ 

ET POIITlQOES. 



DIX-NEUVIÈME ÉDITION 



TOME PREMIER 




PARIS 

mm ETC's LIBRAIRES-ÉDITEURS LIBRAIRIE DE F1RMIS-DID0Ï ET C 



(LIBRAIRIE VCADÉMIQll) 

35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS. 



IMPRIMEURS DE L'INSTITUT 



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• I '• 

date. MAT. 3.Q .1.Q9Q 



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INTRODUCTION. 



Caractère de la révolution française; ses résultats, sa marche. — For- 
mes successives de la monarchie. — Louis XIV et Louis XV. — État 
des esprits , des finances, du pouvoir et des besoins publics à Tavéne* 
ment de Louis XVI. — Caractère de Louis XVI. — Maurepas, premier 
ministre ; sa tactique. — Il choisit des ministres populaires et réfor- 
mateurs; dans quel but. — Turgot, Malesherbes, Necker; leurs plans; 
ils rencontrent l'opposition de la cour et des privilégiés; ils échouent. 
— Mort de Maurepas. — Influence de la reine Marie-Antoinette. — 
Aux ministres populaires succèdent des ministres courtisans. — Ca- 
lonne et son système ; Brienne , son caractère , ses tentatives. — Dé- 
tresse des finances; opposition de l'assemblée des notables, opposi- 
tion du parlement; opposition des Provinces. — Renvoi de Brienne; 
second ministère de Necker. — Convocation des états généraux. — 
Comment la révolution a été amenée. 



Je vais tracer rapidement T histoire de la révo- 
lution française, qui commence en Europe l'ère 
des sociétés nouvelles, comme la révolution d'An- 
gleterre a commencé l'ère des gouvernements 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. I. 1 



2 INTRODUCTION. 

nouveaux. Cette révolution n'a pas seulement 
modifié le pouvoir politique, elle a changé toute 
l'existence intérieure de la nation. Les formes de 
la société du moyen âge existaient encore. Le sol 
était divisé en provinces ennemies; les hommes 
étaient distribués en classes rivales. La noblesse 
avait perdu tous ses pouvoirs, quoiqu'elle eût 
conservé ses distinctions; le peuple ne possédait 
aucun droit; la royauté n'avait pas de limites, et 
la France était livrée à la confusion de l'arbitraire 
ministériel, des régimes particuliers et des privi- 
lèges des corps. A cet ordre abusif la révolution 
en a substitué un plus conforme à la justice et 
plus approprié à nos temps. Elle a remplacé 
l'arbitraire par la loi, le privilège par l'égalité; 
elle a délivré les hommes des distinctions des 
classes, le sol des barrières des provinces, l'in- 
dustrie des entraves des corporations et des ju- 
randes, l'agriculture des sujétions féodales et de 
l'oppression des dîmes, la propriété des gênes des 
substitutions, et elle a tout ramené à un seul état, 
à un seul droit , à un seul peuple. 

Pour opérer d'aussi grandes réformes, la ré- 
volution a eu beaucoup d'obstacles à vaincre, ce 



INTRODUCTION. 3 

qui a produit des excès passagers à côté de ses 
bienfaits durables. Les privilégiés ont voulu rem- 
pêcher, l'Europe a tenté de la soumettre, et, 
forcée à la lutte , elle n'a pu ni mesurer ses ef- 
forts ni modérer sa victoire. La résistance inté- 
rieure a conduit à la souveraineté de la multitude, 
et l'agression du dehors à la domination militaire. 
Cependant le but a été atteint malgré l'anarchie 
et malgré le despotisme : l'ancienne société a été 
détruite pendant la révolution , et la nouvelle s'est 
assise sous l'empire. 

Lorsqu'une réforme est devenue nécessaire , et 
que le moment de l'accomplir est arrivé , rien ne 
l'empêche , et tout la sert. Heureux alors les hom- 
mes s'ils savaient s'entendre, si les uns cédaient 
ce qu'ils ont de trop , si les autres se contentaient 
de ce qui leur manque : les révolutions se feraient 
à l'amiable, et l'historien n'aurait à rappeler ni 
excès ni malheurs ; il n'aurait qu'à montrer l'hu- 
manité rendue plus sage , plus libre et plus for- 
tunée. Mais jusqu'ici les annales des peuples n'of- 
frent aucun exemple de cette prudence dans les 
sacrifices : ceux qui devraient les faire les refusent ; 
ceux qui les désirent les imposent, et le bien 



4 INTRODUCTION. 

s'opère comme le mal , par le moyen et avec la vio- 
lence de l'usurpation. Il n'y a guère eu encore 
d'autre souverain que la force. 

En retraçant l'histoire de cette importante pé- 
riode , depuis l'ouverture des états généraux jus- 
qu'en 1814, je me propose d'expliquer les diverses 
crises de la révolution en même temps que j'en 
exposerai la marche. Nous verrons par la faute 
de qui, après s'être ouverte sous de si heureux 
auspices , elle dégénéra si violemment ; de quelle 
manière elle changea la France en république , et 
comment , sur les débris de celle-ci, elle éleva 
l'empire. Ces diverses phases ont été presque 
obligées, tant les événements qui les ont pro- 
duites ont eu une irrésistible puissance ! Il serait 
pourtant téméraire d'affirmer que la face des 
choses n'eût pas pu devenir différente ; mais ce 
qu'il y a de certain , c'est que la révolution , avec 
les causes qui l'ont amenée et les passions qu'elle 
a employées ou soulevées devait avoir cette mar- 
che et cette issue. Avant d'en suivre l'histoire, 
voyons ce qui a conduit à la convocation des 
états généraux, qui ont conduit eux-mêmes à tout 
le reste. J'espère, en retraçant les préliminaires 



INTRODUCTION. 5 

delà révolution, montrer qu'il n'a guère été plus 
possible de l'éviter que de la conduire. 

La monarchie française n'avait eu, depuis son 
établissement, ni forme constante, ni droit public 
fixe et reconnu. Sous les premières races, la cou- 
ronne était élective ; la nation était souveraine , et 
le roi n'était qu'un simple chef militaire, dépen- 
dant des délibérations communes sur les déci- 
sions à porter et les entreprises à faire. La nation 
élisait son chef, elle exerçait le pouvoir législatif 
dans les Champs de mars sous la présidence du 
roi, et le pouvoir judiciaire dans les plaids, sous 
la direction d'un de ses officiers. Cette démocratie 
royale avait fait place , pendant le régime féodal , 
à une aristocratie royale. La souveraineté était 
remontée , les grands en avaient dépouillé le peu- 
ple , comme le prince devait bientôt en dépouiller 
les grands. A cette époque, le monarque était 
devenu héréditaire, non comme roi, mais comme 
possesseur de fief; l'autorité législative apparte- 
nait aux grands sur leurs vastes territoires, ou 
dans les parlements de barons, et l'autorité judi- 
ciaire aux vassaux dans les justices seigneuriales. 
Enfin la puissance s'était concentrée encore da- 



d INTRODUCTION. 

vantage , et , de même qu'elle était allée du grand 
nombre au petit, elle était venue en dernier lieu 
du petit nombre à un seul. Pendant plusieurs 
siècles d'efforts consécutifs, les rois de France 
avaient battu en ruine l'édifice féodal , et s'étaient 
élevés sur ses débris. Ils avaient envahi les fiefs , 
subjugué les vassaux, supprimé les parlements de 
barons , annulé ou assujetti les justices seigneu- 
riales ; ils s'étaient attribué le pouvoir législatif, 
et avaient fait exercer, pour leur compte, le pou- 
voir judiciaire dans les parlements de légistes. 

Les états généraux , qu'ils convoquèrent dans 
des besoins pressants pour obtenir des subsides , 
et qui furent composés des trois ordres de la na- 
tion, du clergé, de la noblesse et du tiers état, 
n'eurent jamais une existence régulière. Interve- 
nus pendant que la prérogative royale était en 
progrès, ils furent d'abord dominés , puis suppri- 
més par elle. L'opposition la plus forte et la plus 
obstinée que rencontrèrent les rois dans leurs 
projets d'agrandissement vint beaucoup moins de 
ces assemblées , dont les pouvoirs comme les des- 
tinées étaient à leur merci , que des grands qui 
défendirent contre eux d'abord leur souveraineté, 



INTRODUCTION. 7 

ensuite leur importance politique. Depuis Phi- 
lippe-Auguste jusqu'à Louis XI , ils combattirent 
pour conserver leur pouvoir; depuis Louis XI 
jusqu'à Louis XIV, pour devenir les ministres du 
pouvoir royal. La Fronde fut la dernière cam- 
pagne de l'aristocratie. Sous Louis XIV, la mo- 
narchie absolue s'établit d'une manière définitive 
et domina sans contestation. 

Le régime de la France , depuis Louis XIV jus- 
qu'à la révolution , fut plus arbitraire encore que 
despotique; caries monarques pouvaient beaucoup 
plus qu'ils ne faisaient. De faibles barrières s'oppo- 
saient aux débordements de cette immense auto- 
rité. La couronne disposait des personnes par les 
lettres de cachet , des propriétés par les confisca- 
tions, des revenus par les impôts. Il est vrai que 
certains corps possédaient des moyens de défense 
qu'on appelait des privilèges; mais ces privilèges 
étaient rarement respectés. Le parlement avait celui 
de consentir ou de refuser l'impôt; mais le roi le 
forçait à l'enregistrement par un lit de justice , et 
punissait ses membres par des lettres d'exil. La 
noblesse avait celui de n'être point imposée, le 
clergé celui de s'imposer lui-même par des donk 



8 INTRODUCTION. 

gratuits; quelques provinces étaient abonnées à 
Fimpôt, et quelques autres en faisaient elles-mêmes 
la répartition. Telles étaient les modiques garanties 
de la France, et encore tournaient-elles toutes au 
profit des classes avantagées et au détriment du 
peuple. 

Cette France si assujettie était de plus très mal 
organisée ; les abus sociaux y étaient rendus en- 
core plus insupportables par leur injuste distribu- 
tion. Divisée en trois ordres, qui se divisaient 
eux-mêmes en plusieurs classes, la nation était li- 
vrée à tous les coups du despotisme et à tous les 
maux de l'inégalité . La noblesse se décomposait 
en hommes de cour, qui vivaient des grâces du 
prince , c'est-à-dire aux dépens du peuple , et qui 
obtenaient ou les gouvernements des provinces ou 
les grades élevés dans l'armée; en parvenus anoblis, 
qui dirigeaient l'administration, étaient revêtus 
des intendances et occupaient les emplois civils; 
en hommes de robe, qui géraient la justice, et 
étaient seuls aptes à en posséder les charges; en no- 
bles de terres, qui opprimaient les campagnes par 
l'exercice des droits privés féodaux qui avaient 
survécu aux droits politiques . Le clergé était partagé 



INTRODUCTION. 9 

en deux classes, dont l'une était destinée aux évê- 
chés, aux abbayes et à leurs riches revenus, et 
l'autre aux travaux apostoliques et à leur pauvreté. 
Le tiers état, pressuré par la cour, humilié par la 
noblesse, était séparé lui-même en corporations 
constituées d'après des intérêts exclusifs et ani- 
mées les unes envers les autres de sentiments hos- 
tiles. Il possédait à peine la troisième partie des 
terres, sur laquelle il était réduit à payer les rede- 
vances féodales aux seigneurs, la dîme au clergé, 
les impôts au roi. En dédommagement de tant 
de sacrifices , il ne jouissait d'aucun droit politi- 
que, n'avait aucune part à l'administration, et n'é- 
tait point admis aux emplois. 

Louis XIV usa les ressorts de la monarchie ab- 
solue par une tension trop longue et un exer- 
cice trop violent. Irrité des troubles de sa jeu- 
nesse, épris de la domination, il brisa toutes les 
résistances, interdit toutes les oppositions, et celle 
de l'aristocratie, qui s'exerçait par des révoltes, 
et celle des parlements, qui s'exerçait par des re- 
montrances, et celle des protestants, qui s'exer- 
çait par une liberté de conscience que l'Église ré- 
putait hérétique et la royauté factieuse. Louis XIV 



10 INTRODUCTION. 

assujettit les grands en les appelant à la cour, 
où ils reçurent en plaisirs et en faveurs le prix de 
leur dépendance. Le parlement, qui jusque-là 
avait été l'instrument de la couronne, voulut en 
devenir le contre-poids, et le prince lui imposa 
avec hauteur une soumission et un silence de 
soixante années. Enfin la révocation de l'édit de 
Nantes fut le complément de cette œuvre de 
despotisme. Un gouvernement arbitraire non 
seulement ne veut pas qu'on lui résiste, mais il 
veut encore qu'on l'approuve et qu'on l'imite. 
Après avoir soumis les conduites , il persécute les 
consciences , et , lorsqu'il n'a plus d'antagonistes 
politiques, il va chercher ses victimes parmi les 
dissidents religieux. L'immense pouvoir de 
Louis XIV s'exerça au dedans contre les héréti- 
ques, déborda au dehors contre l'Europe. L'op- 
pression trouva des ambitieux qui la conseillè- 
rent, des dragons qui la servirent, des succès qui 
l'encouragèrent ; les plaies de la France furent 
couvertes de lauriers, et ses gémissements fu- 
rent étouffés par des chants de victoire. Mais à la 
fin, les hommes de génie moururent, les victoires 
cessèrent, l'industrie émigra, l'argent disparut, et 



INTRODUCTION. Il 

Ton vit bien que le despotisme épuise ses moyens 
par ses succès, et dévore d'avance son propre 
avenir. 

La mort de Louis XIV fut le signal de la réac- 
tion : il s'opéra un passage subit de l'intolérance 
à l'incrédulité, et de l'esprit d'obéissance à l'es- 
prit de discussion. Pendant la régence, le tiers 
état gagna en importance , par l'accroissement de 
ses richesses et de ses lumières , tout ce que la 
noblesse perdit en considération et le clergé ei? 
influence. Sous Louis XV, la cour poursuivit des 
guerres peu brillantes et très ruineuses; elle en- 
gagea une lutte sourde avec l'opinion, avouée 
avec le parlement. L'anarchie se mit dans son 
sein, le gouvernement tomba entre les mains des 
maîtresses , le pouvoir fut en pleine décadence , et 
l'opposition fit chaque jour de nouveaux progrès. 

Les parlements avaient changé de position et 
de système. La royauté les avait investis d'une 
puissance qu'ils tournèrent alors contre elle. Au 
moment où la ruine de l'aristocratie fut consom- 
mée par leurs efforts communs, ils se désuni- 
rent, comme tous les alliés après la victoire. La 
royauté aspira à briser un instrument qui deve- 



12 INTRODUCTION. 

nait dangereux pour elle en cessant de lui êtr* 
utile, et le parlement à dominer la royauté. Cette 
lutte, favorable au monarque sous Louis XIV, 
mêlée de revers et de succès sous Louis XV, ne 
se termina qu'à la révolution. De sa nature, le. 
parlement n'était appelé qu'à servir d'instrument. 
Comme l'exercice de sa prérogative et son ambi- 
tion de corps le portaient à s'opposer aux forts et 
à seconder les faibles , il servit tour à tour la 
couronne contre Y aristocratie et la nation contre 
la couronne. C'est ce qui le rendit si populaire 
• sous Louis XV et Louis XVI, quoiqu'il n'attaquât 
là cour que par rivalité. L'opinion ne lui deman- 
dait pas compte de ses motifs; elle applaudissait 
non son ambition , mais sa résistance ; elle le sou- 
tenait, parce qu'elle était défendue par lui. En- 
hardi par ces encouragements, il était devenu 
formidable à l'autorité. Après avoir casse le tes- 
tament du roi le plus impérieux et le mieux obéi ; 
après s'être élevé contre la guerre de Sept ans; 
après avoir obtenu le contrôle des opérations 
financières et la destruction des jésuites , sa résis- 
tance devint si énergique et si fréquente que la 
cour, le rencontrant partout, comprit qu'il fallait 



INTRODUCTION. 13 

lui obéir ou le soumettre. Elle exécuta donc le 
plan de désorganisation proposé par le chancelier 
Maupeou. Cet homme hardi, qui avait offert de 
retirer, selon son expression, la couronne du 
greffe y remplaça ce parlement hostile par un par- 
lement dévoué, et fit essuyer le même sort à toute 
la magistrature de France qui suivait l'exemple 
de celle de Paris. 

Mais ce n'était plus le temps des coups d'État. 
L'arbitraire était tellement décrédité que le roi en 
hasardait Pemploi avec défiance, et rencontrait 
même la désapprobation de sa cour. Il s'était formé 
une puissance nouvelle, celle de l'opinion, qui, 
sans être reconnue, n'en était pas moins influente, 
et dont les arrêts commençaient à devenir souve- 
rains. La nation, nulle jusque-là, reprenait peu à 
peu ses droits ; elle ne participait pas au pouvoir, 
mais elle agissait sur lui. Cette marche est celle 
de toutes les puissances qui s'élèvent : avant d'être 
admises dans le gouvernement, elles le surveil- 
lent au dehors; elles passent ensuite du droit de 
contrôle à celui de coopération. L'époque où le 
tiers état devait entrer en partage de la domination 
était enfin arrivée. Il avait dans d'autres temps 



14 INTRODUCTION. 

fait des tentatives infructueuses parce qu'elles 
étaient prématurées. Il était alors émancipé depuis 
peu; il n'avait rien (Te ce qui établit la supériorité 
et fait acquérir la puissance, car on n'obtient le 
droit que par la force. Aussi n'avait- il été que le 
troisième ordre dans les insurrections comme dans 
les états généraux ; tout se faisait avec lui , mais 
rien pour lui. Sous la tyrannie féodale, il avait servi 
les rois contre les seigneurs ; sous le despotisme mi- 
nistériel et fiscal, il avait servi les grands contre les 
rois; mais, dans le premier cas, il n'avait été que 
l'employé de la couronne, et, dans le second, que 
celui de l'aristocratie. La lutte était déclarée dans 
une sphère et pour des intérêts qui n'étaient pas 
les siens. Lorsque les grands furent définitivement 
abattus à l'époque de la Fronde , il déposa les 
armes, ce qui prouve combien son rôle était se- 
condaire. 

Enfin, après un siècle de soumission absolue, il 
reparut dans l'arène, mais pour son propre compte. 
Le passé ne se refait pas, et il n'était pas plus pos- 
sible à la noblesse de se relever de sa défaite qu'il 
ne Test aujourd'hui à la monarchie absolue de se 
relever de la sienne. La cour devait avoir un autre 



INTRODUCTION. 13 

antagoniste ; car il en faut toujours un, la puissance 
ne manquant jamais de candidat. Le tiers état, dont 
la force, les richesses, la consistance et les lumières 
augmentaient chaque jour, était destinée la com- 
battre et à la déposséder. Le parlement ne formait 
pas une classe, mais un corps, et dans cette nouvelle 
lutte il pouvait aider le déplacement de l'autorité , 
mais il ne pouvait pas l'arrêter à lui. 

La cour elle-même avait favorisé les progrès 
du tiers état, et avait contribué au développement 
d'un de ses principaux moyens, les lumières. Le 
plus absolu des monarques aida le mouvement des 
esprits, et créa l'opinion publique sans le vouloir. 
En encourageant Féloge, il prépara le blâme; car 
on ne peut pas provoquer l'examen en sa faveur 
sans le subir ensuite à son détriment. Lorsque les 
chants furent épuisés, les discussions commencè- 
rent, et les philosophes du dix-huitième siècle 
succédèrent aux littérateurs du dix-septième. Tout 
devint l'objet de leurs recherches et de leurs 
réflexions, et la religion, et les lois, et les abus. 
Ils découvrirent les droits , exposèrent les besoins, 
signalèrent les injustices. Il se forma une opinion 
publique forte et éclairée, dont le gouvernement 



16 INTRODUCTION. 

subit les atteintes et n'osa pas étouffer la voix. Elle 
convertit ceux même qu'elle attaqua : les courti- 
sans par bon ton, le pouvoir par nécessité, se 
soumirent à ses décisions, et le siècle des réformes 
fut préparé par le siècle de la philosophie, comme 
celui-ci l'avait été par le siècle des beaux-arts. 

Tel était l'état de la France lorsque Louis XVI 
monta sur le trône, le 11 mai 1774. Des finances 
que n'avaient pu restaurer ni le ministère répara- 
teur du cardinal Fleury, ni le ministère banque- 
routier de l'abbé Terray, un pouvoir déconsi- 
déré, des parlements intraitables, une opinion 
publique impérieuse, voilà les difficultés dont le 
règne nouveau hérita des règnes précédents. De 
tous les princes, Louis XVI était celui qui , par ses 
intentions et ses vertus, convenait le mieux à son 
époque. On était lassé de l'arbitraire, et il était 
disposé à en abandonner l'emploi , on était irrité 
des onéreuses dissolutions de la cour de Louis XV, 
et il avait des mœurs pures et des besoins peu dis- 
pendieux; on réclamait de 3 améliorations deve- 
nues indispensables, il sentait les nécessite? pu- 
bliques, et mettait sa gloire à les satisfaire. Mais 
il était aussi difficile d'opérer le bien que de con- 



INTRODUCTION. 17 

tinuer le mal; car il fallait avoir la force de sou- 
mettre les privilégiés aux. réformes ou la nation 
aux abus , et Louis XVI n'était ni régénérateur ni 
despote. Il manquait de cette volonté souveraine 
qui seule accomplit de grands changements dans 
les États, et qui est aussi nécessaire aux monar- 
ques qui veulent limiter leur puissance qu'à ceux 
qui veulent l'agrandir. Louis XVI avait l'esprit 
juste , le cœur droit et bon; mais il était sans éner- 
gie de caractère, et il n'avait aucune persévérance 
dans la conduite. Ses projets d'améliorations ren- 
contrèrent des obstacles qu'il n'avait pas prévus 
et qu'il ne sut pas vaincre. Aussi suecomba-t-il 
par ses tentatives de réforme, comme un autre 
aurait succombé par ses refus. Son règne, jus- 
qu'aux états généraux, ne fut qu'une longue en- 
treprise d'améliorations sans résultat. 

Le choix que fit Louis XVI, à son avènement au 
trône, de Maurepas pour premier ministre contri- 
bua surtout à donner ce caractère d'irrésolution à 
son règne. Jeune, plein de l'idée de ses devoirs et 
de son insuffisance, il eut recours à l'expérience 
d'un vieillard de soixante-treize ans, qui avait été 
disgracié sous Louis XV pour son opposition aux 



18 INTRODUCTION. 

maîtresses. Mais, au lieu d'un sage, il ne rencon- 
tra qu'un courtisan, dont l'influence funeste s'é- 
tendit sur toute sa vie. Maurepas fut peu occupé 
du bien de la France et de la gloire de son maître ; 
il se montra uniquement attentif à sa faveur. 
Logé au château même de Versailles, dans un 
appartement qui communiquait avec celui du roi , 
présidant le conseil, il rendit l'esprit de Louis XVI 
incertain, son caractère irrésolu ; il l'habitua aux 
demi-mesures, aux changements de systèmes, aux 
inconséquences de pouvoir et surtout au besoin 
de tout faire par autrui, et rien par lui-même. 
Maurepas avait le choix des ministres. Ceux-ci se 
maintenaient auprès de lui comme lui se mainte- 
nait auprès du roi. Dans la crainte d'exposer son 
crédit, il tint éloignés du ministère les hommes 
puissants par leurs alentours, et nomma des 
hommes nouveaux qui avaient besoin de lui pour 
se soutenir et pour opérer leurs réformes. Il appela 
tour à tour à la direction des affaires Turgot, 
Malesherbes etNecker, qui essayèrent d'introduire 
des améliorations, chacun dans la partie du gou- 
vernement qui avait été l'objet plus spécial de ses 
recherches. 



INTRODUCTION. 19 

Malesherbes, d'une famille de robe, avait hé- 
rité des vertus et non des préjugés parlementaires. 
Il joignait Pesprit le plus libre à la plus belle âme. 
Il voulut redonner à chacun ses droits : aux accu- 
sés, la faculté d'être défendus; aux protestants , la 
liberté de conscience; aux écrivains, la liberté de 
la presse ; à tous les Français , la sûreté de leur 
personne; et il proposa l'abolition de la torture, le 
rétablissement de l'édit de Nantes, la suppression 
des lettres de cachet et celle de la censure. Turgot, 
esprit ferme et vaste, caractère résolu et d'une 
force peu commune, tenta de réaliser des projets 
plus étendus encore. Il s'adjoignit Malesherbes 
pour compléter, avec son concours, l'établisse- 
ment d'un système d'administration qui devait ra- 
mener l'unité dans le gouvernement et l'égalité 
dans l'État. Ce vertueux citoyen s'était constam- 
ment occupé de l'amélioration du sort du peuple : 
il entreprit seul ce que la révolution opéra plus 
tard, la suppression de toutes les servitudes et 
de tous les privilèges. Il proposa d'affranchir les 
campagnes de la corvée, les provinces de leurs 
barrières, le commerce des douanes intérieures, 
Pindustrie de ses entraves, et enfin de faire con- 



20 INTRODUCTION. 

tribuer la noblesse et le clergé aux impôts dans 
la même proportion que le tiers état. Ce grand 
ministre , de qui Malesherbes disait : Il a la tête 
de Bacon et le cœur de l'Hôpital, voulait, parle 
moyen des assemblées provinciales, accoutumer 
la nation à la vie publique et la préparer au re- 
tour des états généraux. Il aurait fait la révolu- 
tion par ordonnance s'il avait pu se maintenir. 
Mais, sous le régime des privilèges particuliers et 
de l'asservissement général, tous les projets de 
bien public étaient impraticables. Turgot mécon- 
tenta les courtisans par ses tentatives d'améliora- 
tion; déplut au parlement par l'abolition des cor- 
vées, des jurandes, des douanes intérieures; 
alarma le vieux ministre par l'ascendant que sa 
vertu lui donnait sur Louis XVI. Louis XVI l'aban- 
donna, tout en disant que Turgot et lui étaient les 
seuls qui voulussent le bien du peuple. 

Turgot fut remplacé, en 1776, au contrôle gé- 
néral des finances, par Clugny, ancien intendant 
de Saint-Domingue, qui, six mois après, fut lui- 
même remplacé par Necker. Necker était étranger, 
protestant, banquier, et plus grand administrateur 
qu'homme d'État : aussi conçut-il la réformation 



INTRODUCTION. 21 

de la France sur un plan moins étendu que celui 
de Turgot, mais qu'il exécuta avec plus de mesure 
et avec l'aide du temps. Nommé ministre pour 
trouver de l'argent à la cour, il se servit des be- 
soins de la cour pour procurer des libertés au 
peuple. Il rétablit les finances au moyen de Tordre, 
et fit concourir d'une manière mesurée les provinces 
à leur administration. Ses idées étaient sages et 
justes : elles consistaient à mettre les recettes au 
niveau des dépenses en réduisant ces dernières; à 
se servir des impôts en temps ordinaire et des em- 
prunts lorsque des circonstances impérieuses pres- 
crivaient d'imposer l'avenir comme le présent; à 
faire asseoir les impôts par les assemblées provin- 
ciales, et à créer, pour la facilité des emprunts, 
la reddition des comptes. Ce système était fondé 
sur la nature de l'emprunt, qui, ayant besoin de 
crédit, exige la publicité de l'administration, et 
sur celle de l'impôt, qui, ayant besoin de consen- 
tement, exige le partage de l'administration. Tou- 
tes les fois que le gouvernement n'a pas assez et 
qu'il demande, s'il s'adresse aux prêteurs, il leur 
doit son bilan; s'il s'adresse aux contribuables, il 
leur doit un concours au pouvoir. Aussi les em- 



22 INTRODUCTION. 

prunts amenèrent les comptes rendus , et les impôts 
les états généraux , deux choses dont la première 
plaça l'autorité sous la juridiction de l'opinion , et 
la seconde sous celle du peuple. Mais Necker, 
quoiqu'il fût moins impatient de réformes que 
Turgot, quoiqu'il voulût racheter les abus que son 
devancier voulait détruire, ne fut pourtant pas 
plus heureux que lui. Ses économies avaient indis- 
posé les courtisans; les travaux des assemblées 
provinciales avaient encouru la désapprobation des 
parlements, qui voulaient garder pour eux le mo- 
nopole de la résistance ; et le premier ministre ne 
lui pardonnait pas une apparence de crédit. Il fut 
réduit à quitter le pouvoir en 1781 , peu de mois 
après la publication des fameux Comptes rendus 
sur les finances , qui initièrent soudainement la 
France à la connaissance des matières d'État, et 
rendirent pour jamais impossible le retour du gou- 
vernement absolu. 

La mort de Maurepas suivit de près la retraite de 
Necker. La reine le remplaça auprès de Louis XVI , 
et elle hérita de toute son influence sur lui. Ce bon 
mais faible prince avait besoin d'être dirigé. Sa 
femme, jeune, belle, active, ambitieuse, prit beau- 



INTRODUCTION. 23 

coup d*empire sur lui. Cependant on peut dire que 
la fille de Marie-Thérèse se souvint trop ou trop peu 
de sa mère ; elle mêla la frivolité à la domination , 
et ne disposa du pouvoir que pour en investir des 
hommes qui causèrent la ruine de l'État et la sienne 
propre. Maurepas, qui se défiait des ministres cour- 
tisans, avait toujours choisi des ministres popu- 
laires, il est vrai qu 1 il ne les avait pas soutenus-, 
mais, si le bien ne s'était point opéré, le mal ne 
s'était pas accru. Après sa mort, les ministres cour- 
tisans succédèrent aux ministres populaires, et 
rendirent inévitable par leurs fautes la crise que 
les autres voulaient prévenir par leurs réformes. 
Cette différence dans les choix est très remar- 
quable; c'est elle qui amena, par le changement 
des hommes, le changement de système dans l'ad- 
ministration. La révolution date de cette époque; 
l'abandon des réformes et le retour des désordres 
hâtèrent son approche et augmentèrent sa fougue. 
Calonne fut appelé d'une intendance au contrôle 
général des finances. Ce ministère, alors le plus im- 
portant de tous, devenait très difficile à remplir. 
On avait donné deux successeurs à Necker sans pou- 
voir le remplacer, lorsqu'on s'adressa à Calonne 



24 INTRODUCTION. 

en 1783. Calonne était hardi, brillant, disert, d'un 
travail facile, d'un esprit léger et fécond. Soit 
erreur, soit calcul, il adopta en administration un 
système entièrement opposé à celui de son prédé- 
cesseur. Necker avait conseillé l'économie, Calonne 
vanta la prodigalité; Necker était tombé par les 
courtisans, Calonne voulut se maintenir par eux. 
Ses sophismes furent soutenus de ses largesses; il 
convainquit la reine avec des fêtes, les grands sei- 
gneurs avec des pensions; il donna beaucoup de 
mouvement aux finances pour faire croire à la 
justesse de ses vues par le nombre et la facilité de 
ses opérations; il séduisit jusqu'aux capitalistes en 
se montrant d'abord exact dans ses payements. Il 
continua les emprunts après la paix, et il épuisa 
le crédit que la sage conduite de Necker avait valu 
au gouvernement. Arrivé à ce point , privé d'une 
ressource dont il n'avait pas même su ménager 
l'emploi , pour prolonger la durée de son pouvoir 
il fallut recourir aux impôts. Mais à qui s'adres- 
ser? Le peuple ne pouvait plus rien payer, les 
privilégiés ne voulaient rien offrir. Cependant il 
fallait se décider, et Calonne, espérant davantage 
de ce qui était nouveau, convoqua une assemblée 



INTRODUCTION. 25 

des notables, qui ouvrit ses séances à Versailles le 
22 février 1787. Mais le recours à autrui devait 
être le terme d'un système fondé sur la prodigalité. 
Un ministre qui s'était élevé en donnant ne pou- 
vait pas se soutenir en demandant. 

Les notables, choisis par le gouvernement dans 
les hautes classes, formaient une assemblée mi- 
nistérielle qui n'avait ni existence propre ni man- 
dat. Aussi , était-ce pour éviter les parlements ou 
les états généraux que Galonné s'était adressé à 
une assemblée plus subordonnée , et qu'il crut dès 
lors plus docile. Mais, composée de privilégiés, 
elle était peu disposée aux sacrifices. Elle le de- 
vint encore moins lorsqu'elle vit l'abîme qu'avait 
creusé une administration dévorante. Elle apprit 
avec effroi que les emprunts s'étaient élevés , en 
peu d'années , à un milliard six cent quarante-six 
millions, et qu'il existait dans le revenu un déficit 
annuel de cent quarante millions. Cette révélation 
fut le signal de la chute de Calonne. Il succomba,, 
et fut remplacé par l'archevêque de Sens, Lo- 
ménie de Brienne, son antagoniste dans l'assem- 
blée. Celui-ci crut que la majorité des notables lui 
était dévouée , parce qu'elle s'était unie à lui pour 

2 



26 INTRODUCTION. 

combattre Calonne. Mais les privilégiés n'étaient pas 
plus portés à faire des sacrifices à Brienne qu'à 
son prédécesseur; ils avaient secondé ses attaques 
qui étaient dans leur intérêt, et non son ambition, 
qui leur était indifférente. 

L'archevêque de Sens, auquel on a reproché 
d'avoir manqué de plan, ne pouvait pas en avoir. 
Il n'était pas permis de continuer les profusions 
de Calonne ; il n'était plus temps de revenir aux 
réductions de Necker. L'économie, qui dans l'é- 
poque antérieure, était un moyen de salut, n'en 
était plus un dans celle-ci. Il fallait ou des impôts, 
et le parlement s'y opposait ; ou des emprunts , et 
le crédit était épuisé ; ou des sacrifices de la part 
des privilégiés, et ils ne voulaient pas en faire. 
Brienne, qui avait ambitionné le ministère toute la 
vie, et qui aux difficultés de sa position joignait 
la faiblesse de ses moyens, essaya de tout, et ne 
réussit dans rien. C'était un esprit actif, mais sans 
force, un caractère téméraire, mais sans cons- 
tance. Hardi avant l'exécution, mais faible après, 
il se perdit par ses irrésolutions, par son impré- 
voyance et par ses changements de moyens. Il 
n'avait que de mauvais partis à prendre : mais il 



INTRODUCTION. 27 

ne sut pas même se décider pour un seul , et le 
suivre. 

L'assemblée des notables se montra peu sou- 
mise et très parcimonieuse. Après avoir approuvé 
l'établissement des assemblées provinciales, un 
règlement sur le commerce des blés, l'abolition 
des corvées et un nouvel impôt sur le timbre, elle 
se sépara le 25 mai 1787. Elle répandit dans toute 
la France ce qu'elle avait découvert des besoins du 
trône, des fautes des ministres, des dilapidations 
de la cour et des misères irrémédiables du peuple. 
Brienne, privé de cette assistance, recourut aux 
impôts , comme à une ressource dont on avait de- 
puis quelque temps abandonné l'usage. Il demanda 
l'enregistrement de deux édits, celui du timbre et 
celui de la subvention territoriale. Mais le parle- 
ment , qui était dans toute la force de sa vie , dans 
toute l'ardeur de son ambition, et à qui les em- 
barras financiers du gouvernement offraient un 
moyen sûr d'accroître sa puissance, refusa l'en- 
registrement. Relégué à Troyes, il se lassa de 
l'exil , et le ministre le rappela à condition qu'il 
accepterait les édits. Mais ce n'était là qu'une sus- 
pension d'hostilités; les besoins de la couronne 



28 INTRODUCTION. 

rendirent bientôt la lutte plus vive et plus achar- 
née. Le ministre avait de nouvelles demandes 
d'argent à faire ; son existence était attachée à la 
réussite de plusieurs emprunts successifs jusqu'à 
concurrence de quatre cent quarante millions. Il 
fallait en obtenir l'enregistrement. 

Brienne s'attendait à l'opposition du parle- 
ment. Il fit alors enregistrer cet édit dans un lit 
de justice; et, pour adoucir la magistrature et 
l'opinion, dans la même séance les protestants 
furent rétablis dans leurs droits, et Louis XVI 
promit la publication annuelle d'un compte de 
finances et la convocation des états généraux avant 
cinq ans. Ces concessions n'étaient déjà plus suffi- 
santes : le parlement refusa l'enregistrement, et 
s'éleva contre la tyrannie ministérielle. Quelques- 
uns de ses membres, et entre autres le duc d'Or- 
léans, furent exilés. Le parlement, par un arrêt, 
protesta contre les lettres de cachet, et demanda 
le rappel de ses membres. L'arrêt fut cassé par 
le roi et confirmé par le parlement. La guerre 
s'engagea de plus en plus. La magistrature de 
Paris fut soutenue par toute la magistrature de 
France et encouragée par l'opinion publique. Elle 



INTRODUCTION. 29 

proclama les droits de la nation, sa propre in- 
compétence en matière d'impôts; et, devenue li- 
bérale par intérêt, rendue généreuse par l'oppres- 
sion, elle s'éleva contre les détentions arbitraires, 
et demanda les états généraux régulièrement con- 
voqués. Après cet acte de courage, elle décréta 
l'inamovibilité de ses membres et l'incompétence 
de quiconque usurperait leurs fonctions. Ce hardi 
manifeste fut suivi de l'arrestation de deux parle- 
mentaires, d'Éprémesnil et Goislard, de la réforme 
du corps, de l'établissement d'une cour plénière, 
Brienne avait compris que l'opposition du par- 
lement devenait systématique, et qu'elle se re- 
nouvellerait à chaque demande de subsides ou à 
chaque autorisation d'emprunt. L'exil n'était qu'un 
remède momentané, qui suspendait l'opposition 
sans la détruire. Il projeta dès lors de réduire ce 
corps aux fonctions judiciaires , et il s'associa le 
garde des sceaux Lamoignon pour exécuter cette 
entreprise. Lamoignon était un homme à coups 
d'État. Il avait de l'audace, et il joignait à l'éner- 
gique constance de Maupeou plus de considération 
et de probité. Mais il se méprit sur la force du 
pouvoir et sur ce qui était possible de son temps. 



30 INTRODUCTION. 

Maupeou avait remplacé le parlement en chan- 
geant ses membres ; Lamoignon voulut le désor- 
ganiser. L'un de ces moyens, s'il eût réussi , n'eût 
produit qu'un repos temporaire ; l'autre devait en 
produire un définitif, puisqu'il détruisait la puis- 
sance que l'autre se bornait à déplacer : mais la 
réforme de Maupeou ne dura pas , et celle de La- 
moignon ne put pas s'effectuer. L'exécution de 
cette dernière fut néanmoins assez bien conduite. 
Le même jour, toute la magistrature de France 
fut exilée , afin que la nouvelle organisation judi- 
ciaire pût avoir lieu. Le garde des sceaux dé- 
pouilla le parlement de Paris de ses attributions 
politiques pour en investir une cour plénière, 
ministériellement composée, et il réduisit sa com- 
pétence judiciaire en faveur des bailliages, dont il 
étendit le ressort. Mais Fopinion fut indignée , le 
Châtelet protesta , les provinces se soulevèrent, et 
la cour plénière ne put ni se former ni agir. Des 
troubles éclatèrent en Dauphiné, en Bretagne, en 
Provence, en Flandre , en Languedoc , en Béarn ; 
le ministère, au lieu de l'opposition particulière des 
parlements, rencontra une opposition plus animée 
et plus générale. La noblesse, le tiers, les états 



INTRODUCTION. 31 

provinciaux et jusqu'au clergé en firent partie. 
Brienne, pressé par le besoin d'argent, avait con- 
voqué une assemblée extraordinaire du clergé, 
qui fit sur-le-champ une adresse au roi pour lui 
demander Fabolition de sa cour plénière et le 
prompt retour des états généraux : eux seuls pou- 
vaient désormais réparer le désordre des finances, 
assurer la dette publique , et terminer ces conflits 
d'autorité. 

L'archevêque de Sens, par sa contestation avec 
le parlement , avait ajourné la difficulté financière 
en créant une difficulté de pouvoir. Au moment où 
cette dernière cessa, l'autre reparut, et détermina 
sa retraite. N'obtenant ni impôt ni emprunt, ne 
pouvant pas faire usage de la cour plénière, ne 
voulant pas rappeler les parlements, Brienne es- 
saya d'une dernière ressource, et promit les états 
généraux. Mais, par ce moyen, il hâta sa fin. Il 
avait été appelé aux finances pour remédier à des 
embarras qu'il avait augmentés, pour trouver de 
l'argent qu'il n'avait pas pu obtenir. Loin de là, 
il avait exaspéré la nation , soulevé les corps de 
l'État, compromis l'autorité du gouvernement, et 
rendu inévitable le pire des moyens d'avoir de 



32 INTRODUCTION. 

l'argent selon la cour, les états généraux; il suc- 
comba le 25 août 1788. A l'occasion de sa chute 
fut suspendu le payement des rentes de l'État, ce 
qui était un commencement de banqueroute. Ce 
ministre a été le plus décrié, parce qu'il est venu 
le dernier. Héritier des fautes et des embarras du 
passé, il eut à lutter contre les difficultés de sa 
position avec des moyens trop faibles. Il essaya 
de l'intrigue, de l'oppression ; il exila le parle- 
ment, le suspendit, le désorganisa : tout lui fut 
obstacle, rien ne lui fut secours. Après s'être 
longtemps débattu , il tomba de lassitude et de 
faiblesse, je n'ose pas dire d'impéritie; car eût-il 
été bien plus fort et bien plus habile, eût-il été 
Richelieu ou Sully, il fût tombé de même. Il 
n'appartenait plus à personne d'obtenir de l'ar- 
gent ou d'opprimer. Il faut dire à sa décharge que 
la position dont il ne sut pas se tirer, il ne Pavait 
pas faite; il n'eut que la présomption de l'ac- 
cepter. Il périt par les fautes de Calonne, comme 
Galonné avait profité, pour ses dilapidations, de 
la confiance inspirée par Necker. L'un avait dé- 
truit le crédit, et l'autre, en voulant le rétablir 
par la force, détruisit l'autorité. 



INTRODUCTION. 33 

Les états généraux étaient devenus le seul 
moyen de gouvernement et la dernière ressource 
du trône. Us avaient été demandés à Fenvi par le 
parlement et les pairs du royaume, le 13 juillet 
1787 ; par les états du Dauphiné dans l'assemblée 
de Vizille; par le clergé dans son assemblée de 
Paris. Les états provinciaux y avaient préparé les 
esprits; les notables en étaient les avant-cou- 
reurs. Le roi, après en avoir promis, le 18 dé- 
cembre 1787, la convocation dans cinq ans, en 
fixa , le 8 août 1788 , l'ouverture au 1 er mai 1789. 
Necker fut rappelé , le parlement rétabli , la cour 
plénière abolie, les bailliages détruits, les pro- 
vinces satisfaites; et le nouveau ministre disposa 
tout pour l'élection des députés et pour la tenue 
des états. 

Il s'opéra à cette époque un grand changement 
dans l'opposition, qui jusque-là avait été unanime. 
Le ministère avait essuyé sous Brienne la résis- 
tance de tous les corps de FÉtat , parce qu'il avait 
voulu les opprimer. Il essuya sous Necker la ré- 
sistance de ces mêmes corps, qui voulaient le 
pouvoir pour eux et l'assujettissement pour le 
peuple. De despotique, il était devenu national, 



34 INTRODUCTION. 

et il les eut également contre lui. Le parlement 
avait soutenu une lutte d'autorité, encore plus 
que le bien public; la noblesse s'était réunie au 
tiers état, plus contre le gouvernement qu'en fa- 
veur du peuple. Chacun de ces corps avait de- 
mandé les états généraux dans l'espoir, le parle- 
ment de les dominer comme en 1614, et la 
noblesse de reprendre son influence perdue : 
aussi la magistrature proposa-t-elle pour modèle 
des états généraux de 1789 la forme de ceux de 
1614, et l'opinion l'abandonna; la noblesse se 
refusa-t-elle à la double représentation du tiers, 
et la division éclata entre ces deux ordres. 

Cette double représentation était réclamée par 
les lumières de l'époque, par la nécessité des 
réformes, par l'importance qu'avait acquise le 
tiers état. Elle avait été déjà admise dans les as- 
semblées provinciales. Brienne, avant de quitter 
le ministère, ayant fait un appel aux écrivains, 
afin de savoir quel devrait être le mode le plus 
convenable de composition et de tenue pour les 
états généraux, on avait vu paraître, au nombre 
des ouvrages favorables au peuple, la célèbre bro- 
chure de Sieyès sur le tiers état, et celle de d'En- 



INTRODUCTION. 35 

traigues sur les états généraux. L'opinion se dé- 
clarant chaque jour davantage , Necker, voulant la 
satisfaire et ne l'osant pas, désireux de concilier 
tous les ordres, d'obtenir toutes les approbations, 
convoqua une seconde assemblée des notables le 
6 novembre 1788, pour délibérer sur la composi- 
tion des états généraux et sur Félection de leurs 
membres. Il croyait faire accepter à cette assem- 
blée le doublement du tiers ; mais elle le refusa, 
et il fut obligé de décider malgré les notables ce 
qu'il aurait dû décider sans eux. Necker ne sut 
pas éviter les contestations en résolvant toutes les 
difficultés d'avance. Il ne prit pas l'initiative sur 
le doublement du tiers, comme dans la suite il ne 
la prit pas sur le vote par ordre ou par tête. 
Lorsque les états généraux furent assemblés, la 
solution de cette seconde question, d'où dépendait 
le sort du pouvoir et celui du peuple, fut aban- 
donnée à la force. 

Quoi qu'il en soit, Necker, n'ayant pas pu 
faire adopter le doublement du tiers par les no- 
tables, le fit adopter par le conseil. La déclara- 
tion royale du 27 novembre arrêta que les députés 
aux états généraux seraient au moins au nombre 



36 INTRODUCTION. 

de mille, et que les députés du tiers seraient 
égaux en nombre aux députés de la noblesse et du 
clergé réunis. Necker obtint de plus l'admission 
des curés dans Tordre du clergé , et des protes- 
tants dans celui du tiers. Les assemblées baillia- 
gères furent convoquées pour les élections; chacun 
s'agita pour faire nommer des membres de son 
parti, et dresser des cahiers dans son sens. Le 
parlement eut peu d'influence dans les élections, 
la cour n'en eut aucune. La noblesse choisit quel- 
ques députés populaires, mais la plupart dévoués 
aux intérêts de leur ordre, et aussi contraires au 
tiers état qu'à l'oligarchie des grandes familles de 
la cour. Le clergé nomma des évêques et des abbés 
attachés aux privilèges , et des curés favorables à 
la cause populaire, qui était la leur; enfin, le 
tiers état choisit des hommes éclairés , fermes et 
unanimes dans leur vœu. La députation de la 
noblesse fut composée de deux cent quarante- 
deux gentilshommes et de vingt- huit membres 
du parlement; celle du clergé, de quarante-huit 
archevêques ou évêques, trente-cinq abbés ou 
doyens, deux cent huit curés; enfin celle des com- 
munes, de deux ecclésiastiques, douze nobles, 



INTRODUCTION. 87 

dix-huit magistrats de villes, cent deux membres 
des bailliages, deux cent douze avocats, seize 
médecins, deux cent seize marchands et cultiva- 
teurs. L'ouverture des états généraux fut fixée au 
5 mai 1789. 

Ainsi fut amçnée la révolution : la cour tenta 
vainement de la prévenir, comme dans la suite 
elle tenta vainement de l'annuler. Sous la direc- 
tion de Maurepas, le roi nomma des ministres 
populaires, et fit des essais de réformes; sous 
l'influence de la reine, il nomma des ministres 
courtisans, et fit des essais d'autorité. L'oppres- 
sion ne réussit pas plus que les réformes ne pu- 
rent se réaliser. Après avoir inutilement recouru 
aux courtisans pour des économies, aux parle- 
ments pour des impôts, aux capitalistes pour des 
emprunts , il chercha une nouvelle classe de con- 
tribuables, et fit un appel aux privilégiés. Il de- 
manda aux notables , composés de la noblesse et 
du clergé, une participation aux charges de l'État, 
qu'ils refusèrent. Alors seulement il s'adressa à la 
France entière, et il convoqua les états généraux. 
Il traita avec les corps avant de traiter avec la 
nation, et ce ne fut que sur le refus des premiers 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. I. 3 



38 INTRODUCTION. 

qu'il en appela au pays dont il redoutait l'inter- 
vention et Pappui. Il préférait des assemblées par- 
ticulières, qui, isolées, devaient rester faibles, à 
une assemblée générale, qui, représentant tous 
les intérêts, devait réunir toute la puissance. Jus- 
qu'à cette grande époque, chaque année vit les 
besoins du gouvernement augmenter et la résis- 
tance s'étendre. L'opposition p^ssa des parle- 
ments à la noblesse , de la noblesse au clergé , et 
d'eux tous au peuple. Chacun d'eux, à mesure qu'il 
fut consulté par le pouvoir royal , commença son 
opposition, jusqu'à ce que toutes ces oppositions 
particulières vinssent se confondre dans l'oppo- 
sition nationale, ou se taire devant elle. Les états 
généraux ne firent que décréter une révolution 
déjà faite. 



RÉVOLUTION 

FRANÇAISE. 



CHAPITRE PREMIER. 

Depuis le 5 mai 198B jusqu'à la nuit du 4 août 



Ouverture des états généraux. — Opinion de la cour, du ministère, des 
divers corps du royaume touchant les états. — Vérification des pou- 
voirs. — Question du vote par ordre ou par tête. — L'ordre des 
communes se forme en assemblée nationale. — La cour fait fermer 
la salle des états; serment du Jeu de Paume. — La majorité de 
Tordre du clergé se réunit aux communes. — Séance royale du 
23 juin, son inutilité. — Projet de la cour; événements des 12, 13 
et 14 juillet; renvoi de Necker ; insurrection de Paris; formation de 
la garde nationale; siège et prise de la Bastille. — Suite du 14 juillet. 
— Décrets de la nuit du 4 août, — Caractère de la révolution qui 
vient de s'opérer. 



Le 5 mai 1789 était le jour fixé pour l'ouverture 
des états généraux. La veille, une cérémonie reli- 
gieuse précéda leur installation. Le roi, sa famille, 
ses ministres 3 les députés des trois ordres se rendi- 



40 CHAPITRE PREMIER. 

rent processïonnellement de l'église Notre-Dame à 
l'église Saint-Louis , pour y entendre la messe d'ou- 
verture. On ne vit pas sans ivresse le retour de cette 
solennité nationale dont la France était privée de- 
puis si longtemps. Elle eut l'aspect d'une fête. Une 
multitude immense était venue à Versailles de toutes 
parts; le temps était magnifique; on avait prodigué 
la pompe des décorations. Le mouvement de la mu- 
sique, l'air de bonté et de satisfaction du roi, les 
grâces et la beauté noble de la reine, et, autant que 
cela, les espérances communes exaltaient tout le 
monde. Mais on remarqua avec peine l'étiquette, les 
costumes, les séparations de rang des états de 1614. 
Le clergé, en soutane, grand manteau, bonnet 
carré, ou en robe violette et en rochet, occupait la 
première place. Venait ensuite la noblesse, en ha- 
bit noir*, veste et parement de drap d'or, cravate de 
dentelle et chapeau à plumes blanches , retroussé à 
la Henri IV. Enfin le modeste tiers état se trouvait 
le dernier, vêtu de noir, le manteau court, la cra- 
vate de mousseline et le chapeau sans plumes et sans 
ganses. A l'église, les mêmes distinctions existèrent 
pour les places entre les trois ordres. 

Le lendemain , la séance royale eut lieu dans la 
salle des Menus. Des tribunes en amphithéâtre 
étaient remplies de spectateurs. Les députés furent 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 41 

appelés et introduits suivant Tordre établi en i6i4- 
Le clergé était conduit à droite, la noblesse à gau- 
che , les communes en face du trône , placé au fond 
de la salle. De vifs applaudissements accueillirent la 
députation du Dauphiné, celle de Crépi en Valois 
dont faisait partie le duc d'Orléans, et celle de Pro- 
vence. M. Necker/ lorsqu'il entra, fut aussi l'objet 
de l'enthousiasme général. La faveur publique s'at- 
tachait à tous ceux qui avaient contribué à la con- 
vocation des états généraux. Lorsque les députés et 
les ministres eurent pris leurs places, le roi parut, 
suivi de la reine, des princes et d'un brillant cortège. 
La salle retentit d'applaudissements à son arrivée. 
Louis XVI se plaça sur son trône ; et dès qu'il eut 
mis son chapeau , les trois ordres se couvrirent en 
même temps. Les communes, contre l'usage des an- 
ciens états, imitèrent, sans hésiter, le clergé et la 
noblesse : le temps était passé où le troisième ordre 
devait se tenir découvert et parler à genoux. On at- 
tendit alors dans le plus grand silence les paroles du 
roi. On était avide d'apprendre quelles étaient les 
dispositions réelles du gouvernement à l'égard des 
états. Voudrait-il assimiler la nouvelle assemblée 
aux anciennes , ou bien lui accorderait-il le rôle que 
lui assignaient les besoins de l'Etat et la grandeur 
des circonstances? 



42 CHAPITRE PREMIER. 

« Messieurs, dit le roi avec émotion, ce jour que 
« mon cœur attendait tant est enfin arrivé , et je me 
« vois* entouré des représentants de la nation à la- 
ce quelle je me fais gloire de commander. Un long 
ce intervalle s'était écoulé depuis les dernières tenues 
ce des états généraux ; et , quoique la convocation de 
ce ces assemblées parût être tombée en désuétude , 
ce je n'ai pas balancé à rétablir un usage dont le 
« royaume peut tirer une nouvelle force, et qui 
ce peut ouvrir à la nation une nouvelle source de 
« bonheur. » Ces premières paroles, qui promet- 
taient beaucoup, ne furent suivies que d'explications 
sur la dette et d'annonces de réductions dans les dé- 
penses. Le roi, au lieu de tracer sagement aux états 
la marche qu'ils devaient suivre, invitait les ordres 
à être d'accord entre eux, exprimait des besoins 
d'argent, des craintes d'innovations, et se plaignait 
de l'inquiétude des esprits, sans annoncer aucune 
mesure qui pût la calmer. Cependant il fut extrê^ 
mement applaudi lorsqu'il prononça, en achevant 
son discours, ces mots qui peignaient bien ses inten- 
tions : ce Tout ce qu'on peut attendre du plus tendre 
« intérêt au bonheur public, tout ce qu'on peut 
ce demander à un souverain 1 le premier ami de ses 
ce peuples, vous pouvez, vous devez l'espérer de mes 
c< sentiments. Puisse, Messieurs, un heureux accord 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 43 

ce régner dans cette assemblée, et cette époque de- 
ce venir à jamais mémorable pour le bonheur et la 
« prospérité du royaume! C'est le souhait de mon 
« cœur, c'est le plus ardent de mes vœux ; c'est 
« enfin le prix que j'attends de la droiture de mes 
« intentions et de mon amour pour mes peu- 
ce pies. » 

Le garde des sceaux, Barentin, parla ensuite; son 
discours fut une véritable amplification sur les états 
généraux et sur les bienfaits du roi. Après un long 
préambule, il aborda enfin les questions du moment : 
ce Sa Majesté, dit-il, en accordant une double repré- 
c< sentation en faveur du plus nombreux des trois 
ce ordres, de celui sur lequel pèse principalement le 
ce fardeau de l'impôt, n'a point changé la forme des 
ce anciennes délibérations. Quoique celle par tète, 
ce en ne produisant qu'un seul résultat, paraisse avoir 
ce l'avantage de mieux faire connaître le désir gé- 
ce néral , le roi a voulu que cette nouvelle forme ne 
ce puisse s'opérer que du consentement libre des 
ce états généraux et avec l'approbation de Sa Ma- 
ce jesté. Mais, quelle que doive être la manière de 
ce prononcer sur cette question , quelles que soient 
« les distinctions à faire entre les différents objets 
ce qui deviendront la matière des délibérations , on 
t ne doit pas douter que l'accord le plus parfait ne 



44 CHAPITRE PREMIER. 

« réunisse les trois ordres relativement à l'impôt . j> 
Le gouvernement n'était pas éloigné du vote par 
tête dans les matières pécuniaires , parce qu'il était 
plus expéditif, tandis que dans les matières politiques 
il se déclarait en faveur du vote par ordre, qui était 
très propre à empêcher les innovations. Il voulait 
ainsi parvenir à son but, les subsides, et ne pas per- 
mettre à la nation d'atteindre le sien, les réformes. 
La manière dont le garde des sceaux fixa les attri- 
butions des états généraux fît ressortir encore da- 
vantage les intentions de la cour. 11 les réduisit en 
quelque sorte à l'examen de l'impôt pour le voter, 
à la discussion d'une loi sur la presse pour lui 
imposer des bornes, et à la réforme de la législa- 
tion civile et criminelle. Il proscrivit tous les au- 
tres changements, et il finit en disant : « Les de- 
« mandes justes ont été accordées, le roi ne s'est 
« point arrêté aux murmures indiscrets ; il a daigné 
« les couvrir de son indulgence; il a pardonné jus- 
« qu'à l'expression de ces maximes fausses et ou- 
« trées à la faveur desquelles on voudrait substituer 
« des chimères pernicieuses aux principes inaltéra- 
« blés de la monarchie. Vous rejetterez, Messieurs, 
« avec indignation ces innovations dangereuses que 
« les ennemis du bien public voudraient confondre 
« avec les changements heureux et nécessaires qui 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 45 

ce doivent amener cette régénération, le premier vœu 
« de Sa Majesté. » 

C'était peu connaître le vœu de la nation , ou c'é- 
tait le combattre bien ouvertement. L'assemblée 
peu satisfaite se rejeta vers M. Necker, de la part 
duquel elle attendait un tout autre langage. Il était 
le ministre populaire, il avait fait obtenir la double 
représentation, et l'on espérait qu'il approuverait le 
vote par tête, qui devait seul permettre au tiers état 
d'utiliser son nombre. Mais il parla en contrôleur 
général et en homme prudent; son discours, qui 
dura trois heures, fut un long budget de finances; 
et lorsqu'il en vint, après avoir lassé l'assemblée, à 
la question qui occupait tous les esprits , il la laissa 
indécise, pour ne se commettre ni avec la cour ni 
avec le peuple. 

Le gouvernement aurait dû mieux comprendre 
Pimportance des états généraux. Le retour de celte 
assemblée annonçait seul une grande révolution. 
Attendus avec espérance par la nation , ils reparais- 
saient à une époque où l'ancienne monarchie était 
affaissée et où ils étaient seuls capables de réformer 
l'Etat, de pourvoir aux besoins de îa royauté. La dif- 
ficulté des temps, la nature de leur mandat, le choix 
de leurs membres, tout annonçait qu'ils n'étaient 
plus convoqués comme contribuables , mais comme 



46 CHAPITRE PREMIER. 

législateurs. Le droit de régénérer la France leur 
était accordé par l'opinion, dévolu par leurs ca- 
hiers, et ils devaient trouver, dans l'énormité des 
abus et dans les encouragements publics, la force 
d'entreprendre et d'accomplir cette grande tâche. 

Il importait au roi de s'associer à leurs travaux 
Il aurait pu de cette manière restaurer son pouvoir, 
et se garantir des excès d'une révolution en l'opé- 
rant lui-même. Si, prenant l'initiative des change- 
ments, il avait fixé avec fermeté, mais avec justice, 
le nouvel ordre des choses; si, réalisant les vœux de 
la France, il eût déterminé les droits des citoyens, 
les attributions des états généraux, les limites de 
la royauté; s'il eût renoncé à l'arbitraire pour lui, 
à l'inégalité pour la noblesse, aux privilèges pour les 
corps; enfin, s'il eût accompli toutes les réformes qui 
étaient réclamées par l'opinion et qui furent exécu- 
tées par l'assemblée constituante, cette résolution 
aurait prévenu les funestes dissensions qui éclatèrent 
plus tard. Il est rare de trouver un prince qui con- 
sente au partage de son pouvoir et qui soit assez 
éclairé pour céder ce qu'il sera réduit à, perdre. 
Cependant Louis XVI l'aurait fait s'il avait été 
moins dominé par ses alentours et s'il eût suivi ses 
inspirations personnelles. Mais l'anarchie la plus 
grande régnait dans les conseils du roi. Lorsque les 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 47 

états généraux s'assemblèrent , aucune mesure n'a- 
vait été prise ; on n'avait rien décidé de ce qui pou- 
vait prévenir les contestations. Louis XVI flottait 
irrésolu entre son ministère , dirigé par Necker, et 
sa cour, dirigée par la reine et quelques princes de 
sa famille. 

Necker, satisfait d'avoir obtenu la double repré- 
sentation du tiers état, craignait l'indécision du roi 
et le mécontentement de la cour. N'appréciant pas 
assez l'importance d'une crise qu'il considérait plus 
comme financière que comme sociale , il attendait 
les événements pour agir, et se flattait de les con- 
duire sans avoir rien fait pour les préparer. Il 
sentait que l'ancienne organisation des états ne pou- 
vait plus être maintenue , que l'existence des trois 
ordres y ayant chacun le droit de refus , s'opposait à 
l'exécution des réformes et à la marche de l'admi- 
nistration. Il espérait , après l'épreuve de cette triple 
opposition , réduire le nombre des ordres , et faire 
adopter le gouvernement anglais en réunissant le 
clergé et la noblesse dans une seule chambre , et le 
tiers état dans une autre. 11 ne voyait pas que , la 
lutte une fois engagée , son intervention serait vaine; 
que les demi-mesures ne conviendraient à personne ; 
que les plus faibles par opiniâtreté et les plus forts 
par entraînement refuseraient ce système modéra- 



48 CHAPITRE PREMIER. 

teur. Les concessions ne satisfont qu'avant la vic- 
toire. 

La cour, loin de vouloir régulariser les états gé- 
néraux , désirait les annuler. Elle préférait la résis- 
tance accidentelle des grands corps du royaume au 
partage de l'autorité avec une assemblée perma- 
nente. La séparation des ordres favorisait ses vues ; 
elle comptait fomenter leur désaccord et les em- 
pêcher d'agir. Les états généraux n'avaient jamais 
eu aucun résultat à cause du vice de leur organisa- 
tion; elle espérait d'autant plus qu'il en serait en- 
core de même que les deux premiers ordres étaient 
moins disposés à condescendre aux réformes sollici- 
tées par le dernier. Le clergé voulait conserver ses 
privilèges et son opulence ; il prévoyait bien qu'il 
aurait plus de sacrifices à faire que d'avantages à 
acquérir. La noblesse, de son côté, tout en re- 
prenant une indépendance politique depuis long- 
temps perdue , n'ignorait point qu'elle aurait plus 
à céder au peuple qu'à obtenir de la royauté. 
G 'était presque uniquement en faveur du tiers 
état que la nouvelle révolution allait s'opérer, et 
les deux premiers ordres étaient portés à se coa- 
liser avec la cour contre lui , comme naguère ils 
s'étaient coalisés avec lui contre la cour. L'inté- 
rêt seul motivait ce changement de parti , et ils se 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 49 

réunissaient au monarque sans attachement, comme 
ils avaient défendu le peuple sans vue de bien 
public. 

Rien ne fut épargné pour maintenir la noblesse 
et le clergé dans ces dispositions. Les députés de 
ces deux ordres furent l'objet des prévenances et 
des séductions. Un comité , dont les plus illustres 
personnages faisaient partie , se tenait chez la com- 
tesse de Polignac ; leurs principaux membres y fu- 
rent admis. C'est là qu'on gagna d'Éprémesnil et 
d'Entraigues , deux des plus ardents défenseurs de 
la liberté dans le parlement ou avant les états 
généraux, et qui devinrent depuis des antagonistes 
déclarés. C'est là que fut réglé le costume des dé- 
putés des divers ordres, et qu'on chercha à les 
séparer d'abord par l'étiquette, ensuite par l'in- 
trigue et en dernier lieu par la force. Le souvenir 
des anciens états généraux dominait la cour : elle 
croyait pouvoir régler le présent sur le passé , 
contenir Paris par l'armée , les députés du tiers 
par ceux de la noblesse , maîtriser les états en di- 
visant les ordres , et pour séparer les ordres , faire 
revivre les anciens usages , qui relevaient la no- 
blesse et abaissaient les communes. C'est ainsi 
qu'après la première séance on crut avoir tout 
empêché en n'accordant rien. 



50 CHAPITRE PREMIER. 

Le 6 mai , lendemain de l'ouverture des états, 
la noblesse et le clergé se rendirent dans leurs 
chambres respectives et se constituèrent. Le tiers, 
à qui sa double représentation avait fait accorder 
la salle des états , parce qu'elle était la plus 
grande, y attendit les deux autres ordres; il con- 
sidéra sa situation comme provisoire , ses membres 
comme députés présumés , et adopta un système 
d'inertie jusqu'à ce que le clergé et la noblesse 
se ralliassent à lui. Alors commença une lutte mé- 
morable, dont l'issue devait décider si la révolu- 
tion serait opérée ou interdite. Tout l'avenir de la 
France était dans la séparation ou dans la réu- 
nion des ordres. Cette importante question s'éleva à 
propos de la vérification des pouvoirs. Les députés 
populaires prétendaient avec raison qu'elle devait 
être faite en commun , puisque , même en se refu- 
sant à la réunion des ordres , on ne pouvait pas 
contester l'intérêt que chacun d'eux avait à l'examen 
des pouvoirs des autres ; les députés privilégiés pré- 
tendaient au contraire que , les ordres ayant une 
existance distincte , la vérification devait être faite 
à part. Ils sentaient qu'une seule opération com- 
mune rendait pour l'avenir toute séparation impos- 
sible. 

Les communes agirent avec beaucoup de cir- 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 51 

conspection, de maturité et de constance. Ce fut 
par une suite d'efforts qui n'étaient pas sans périls, 
de succès lents et peu décisifs , de luttes constam- 
ment renaissantes , qu'elles arrivèrent à leur but. 
L'inaction systématique qu'elles adoptèrent dès le 
commencement était le parti le plus sage et le plus 
sûr : il est des occasions où il ne faut que savoir 
attendre pour triompher. Les communes étaient 
unanimes , et formaient à elles seules la moitié nu- 
mérique des états généraux ; la noblesse comptait 
dans son sein des dissidents populaires; la majo- 
rité du clergé , composée de quelques évêques 
amis de la paix et de la nombreuse classe des curés, 
qui était le tiers état de l'Eglise, avait des disposi- 
tions favorables aux communes. La lassitude devait 
donc opérer la réunion ; c'est ce que le tiers espéra, 
ce que les évêques craignirent , et ce qui les enga- 
gea , le i3 mai, à se proposer pour médiateurs. 
Mais cette médiation devait être sans résultat, 
puisque la noblesse ne voulait point le vote par 
tête , ni les communes le vote par ordre. Aussi 
les conférences conciliatoires , après avoir été vai- 
nement prolongées jusqu'au 27 mai, furent rom- 
pues par la noblesse, qui se prononça pour la véri- 
fication séparée. 

Le lendemain de cette détermination hostile, les 



52 CHAPITRE PREMIER. 

communes, résolues à se déclarer assemblée de la 
nation , invitèrent, au nom du Dieu de paix et 
de V intérêt public, le clergé à se réunir à elles. 
La cour, alarmée de cette démarche, intervint 
pour faire reprendre les conférences. Les premiers 
commissaires conciliateurs avaient eu mission de ré- 
gler les différends des commissaires. Par ce moyen, 
les états dépendaient d'une commission, et la com- 
mission avait pour arbitre le conseil du prince. 
Mais ces nouvelles conférences n'eurent pas une 
issue plus heureuse que les premières : elles traî- 
nèrent en longueur, sans qu'aucun des ordres 
voulût rien céder à l'autre, et la noblesse finit par 
les rompre en confirmant tous ses arrêtés. 

Cinq semaines s'étaient déjà écoulées en pour- 
parlers inutiles. Le tiers état, voyant que le mo- 
ment était venu de se constituer, que de plus longs 
retards indisposeraient contre lui la nation , dont 
le refus des ordres privilégiés lui avait obtenu la 
confiance se décida à agir et y mit la mesure et 
la fermeté qu'il avait montrées dans son inertie. 
Mirabeau annonça qu'un député de Paris avait une 
motion à faire ; et Sieyès , dont le caractère était 
timide, l'esprit entreprenant , qui avait beaucoup 
d'autorité par ses idées , et qui plus que tout 
autre était propre à motiver une décision , démon- 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. f>8 

tra l'impossibilité de l'accord, l'urgence de la vé- 
rification, la justice qu'il y avait à l'exiger en 
commun , et il fit décréter par l'assemblée que la 
noblesse et le clergé seraient invités à se rendre 
dans la salle des états , pour y assister à la véri- 
fication , qui aurait lieu tant en leur absence 
qu'en leur présence. 

La mesure de la vérification générale fut sui- 
vie d'une autre plus énergique encore. Les com- 
munes, après avoir terminé la vérification, se 
constituèrent, le 17 juin, sur la motion de Sieyès, 
en assemblée nationale. Cette démarche hardie, 
par laquelle l'ordre le plus nombreux, et le seul 
dont les pouvoirs étaient légalisés, se déclarait 
la représentation de la France , méconnaissait les 
deux autres ordres jusqu'à ce qu'ils eussent subi 
la vérification , tranchait les questions jusque-là in- 
décises, et changeait l'assemblée des états en as- 
semblée du peuple. Le régime des ordres dispa- 
raissait dans les pouvoirs politiques, et c'était le 
premier pas vers l'abolition des classes dans le ré- 
gime privé. Ce mémorable décret du 17 juin con- 
tenait la nuit du 4 août ; mais il fallait défendre ce 
qu'on avait osé décider, et il était à craindre 
qu'on ne pût pas maintenir une pareille déter- 
mination. 



54 CHAPITRE PREMIER. 

Le premier arrêté de rassemblée nationale fut un 
acte de souveraineté. Elle plaça pour ainsi dire sous 
sa dépendance les privilégiés en proclamant l'indivi- 
sibilité du pouvoir législatif. Il lui restait à contenir 
la cour par les impôts. Elle déclara leur illégalité, 
vota néanmoins leur perception provisoire tant 
qu'elle serait réunie, et leur cessation si elle était 
dissoute; elle rassurâtes capitalistes en consolidant 
la dette publique, et pourvut aux besoins du peuple 
en nommant un comité de subsistances. 

Cette fermeté et cette prévoyance excitèrent l'en- 
thousiasme delà nation. Mais ceux qui dirigeaient la 
cour sentirent que les divisions fomentées entre les 
ordres avaient manqué leur but ; qu'il fallait pour 
l'atteindre recourir à un autre moyen. L'autorité 
royale leur parut seule capable de prescrire le main- 
tien des ordres que l'opposition de la noblesse ne 
pouvait plus conserver. On profita d'un voyage à 
Marly pour soustraire Louis XVI aux avis prudents 
et pacifiques de Necker, et pour lui faire adopter des 
projets hostiles. Ce prince, également accessible aux 
bons et aux mauvais conseils , entouré d'une cour li- 
vrée à l'esprit de parti, supplié, dans l'intérêt de sa 
couronne, au nom de la religion , d'arrêter la marche 
factieuse des communes, se laissa gagner, et pro- 
mit tout. On décida qu'il se rendrait avec appareil 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 55 

à rassemblée, casserait ses arrêtés, ordonnerait la 
séparation des ordres comme constitutive de la mo- 
narchie , et fixerait lui-même toutes les réformes que 
les états généraux devaient opérer. Dès lors le con- 
seil secret occupa le gouvernement, et n'agit plus 
sourdement, mais d'une manière ouverte. Le garde 
des sceaux Barentin, le comte d'Artois, le prince 
de Condé , le prince de Conti , conduisirent seuls les 
projets qu'ils avaient concertés. Necker perdit toute 
influence : il avait proposé au roi un plan de con- 
ciliation qui aurait pu réussir avant que la lutte 
fut parvenue à ce degré d'animosité, mais qui ne 
le pouvait plus aujourd'hui. Il avait conseillé une 
nouvelle séance royale , dans laquelle on aurait ac- 
cordé le vote par tête en matière d'impôts , et laissé 
subsister le vote par ordre en matière d'intérêts par- 
ticuliers et de privilèges. Cette mesure, qui était 
défavorable aux communes, puisqu'elle tendait à 
maintenir les abus en investissant la noblesse et le 
clergé du droit d'empêcher leur abolition, aurait 
été suivie de l'établissement de deux chambres pour 
les prochains états généraux. Necker aimait les de- 
mi-partis, et voulait opérer, par des concessions 
successives, un changement politique qui devait 
être réalisé d'un seul coup. Le moment était venu 
d'accorder à la nation tous ses droits , ou de les lui 



56 CHAPITRE PREMIER. 

laisser prendre. Son projet de séance royale, déjà 
bien insuffisant, fut changé en coup d'Etat par le 
nouveau conseil. Ce dernier crut que les injonctions 
du trône intimideraient rassemblée, et que la 
France serait satisfaite de quelques promesses de 
réformes. Il ne savait pas que les derniers hasards 
auxquels il faut exposer la royauté sont ceux de la 
désobéissance. 

Ordinairement les coups d'Etat éclatent d'une 
manière inattendue et surprennent ceux qu'ils doi- 
vent frapper. Il n'en fut pas de même de celui-ci : 
ses préparatifs contribuèrent à l'empêcher de réus- 
sir. On craignait que la majorité du clergé ne re- 
connût l'assemblée en se réunissant à elle, et, pour 
prévenir cette démarche décisive, au lieu d'avan- 
cer la séance royale, on ferma la salle des états, 
afin de suspendre l'assemblée jusqu'à ce jour. Les 
préparatifs qu'exigeait la présence du roi servirent 
de prétexte à cette inconvenante et maladroite me- 
sure. L'assemblée était alors présidée par Bailly. 
Ce citoyen vertueux avait obtenu, sans les re- 
chercher, tous les honneurs de la liberté nais- 
sante. Il fut le premier président de l'assemblée, 
comme il avait été le premier député de Paris et 
comme il devait être son premier maire. Il était 
chéri des siens, respecté de ses adversaires, et, 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 57 

quoiqu'il eût les vertus les plus douces et les plus 
éclairées, il possédait au plus haut degré le cou- 
rage du devoir. Averti par le garde des sceaux, dans 
la nuit du 20 juin, de la suspension des séances, il 
se montra fidèle au vœu de rassemblée , et ne crai- 
gnit pas de désobéir à la cour. Le lendemain, à 
l'heure fixée, il se rendit à la salle des états, la 
trouva envahie par la force armée, et protesta 
contre cet acte de despotisme. Sur ces entrefaites 
les députés survinrent, la rumeur augmenta; tous 
se montrèrent résolus à braver les périls d'une 
réunion. Les plus indignés voulaient aller tenir l'as- 
semblée à Marly , sous les fenêtres mêmes du prince; 
une voix désigna le Jeu de Paume; cette proposi- 
tion fut accueillie , et les députés s'y rendirent en 
cortège. Bailly était à leur tête; le peuple les suivit 
avec enthousiasme; des soldats vinrent eux-mêmes 
leur servir de gardes ; et là , dans une salle nue , les 
députés des communes, debout, les mains levées, 
le cœur plein de la sainteté de leur mission, ju- 
rèrent tous , hors un seul , de ne se séparer qu'a- 
près avoir donné une constitution à la France. 

Ce serment solennel , prêté le 20 juin , à la face de 
la nation, fut suivi le 22 d'un important triomphe. 
L'assemblée, toujours privée du lieu de ses séances, 
ne pouvant plus se réunir dans le Jeu de Paume, 



58 CHAPITRE PREMIER. 

que les princes avaient fait retenir pour qu'on tr- 
ieur refusât, se rendit à l'église de Saint-Louis, 
C'est dans cette séance que la majorité du clergé se 
réunit à elle au milieu des plus patrotiques trans- 
ports. Ainsi les mesures prises pour intimider l'as- 
semblée élevèrent son courage et hâtèrent la réu- 
nion qu'elles devaient empêcher. Ce fut par deux 
échecs que la cour préluda à la fameuse séance du 
23 juin. 

Elle arriva enfin. Une garde nombreuse entoura 
la salle des états généraux; la porte fut ouverte aux 
députés, mais interdite au public. Le roi parut 
environné de l'appareil de la puissance. Il fut reçu, 
contre l'ordinaire , dans un morne silence. Le dis- 
cours qu'il prononça mit le comble au mécontente- 
ment par le ton d'autorité avec lequel il dicta des 
mesures réprouvées par l'opinion et par l'assem- 
blée. Le roi se plaignit d'un désaccord excité par 
la cour elle-même ; il condamna la conduite de l'as- 
semblée , qu'il ne reconnut que comme l'ordre du 
tiers état; il cassa tous ses arrêtés, prescrivit le main- 
tien des ordres, imposa les réformes et détermina 
leurs limites, enjoignit aux états généraux de les ac- 
cepter, les menaça de les dissoudre et de faire seul 
le bien du royaume s'il rencontrait encore quelque 
opposition de leur part. Après cette scène d'auto- 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 59 

rite, qui ne convenait point aux circonstances, et qui 
n'était point selon son cœur, Louis XVI se retira 
en commandant aux députés de se séparer. Le 
clergé et la noblesse obéirent. Les députés du 
peuple, immobiles, silencieux, indignés, ne quit- 
tèrent point leurs sièges. Ils restèrent quelque 
temps dans cette attitude. Tout à coup Mirabeau, 
rompant le silence, dit : « Messieurs, j'avoue que 
« ce que vous venez d'entendre pourrait être le sa- 
« lut de la patrie , si les présents du despotisme n'é- 
« taient pas toujours dangereux. Quelle est cette 
« insultante dictature ? l'appareil des armes , la vio- 
« lation du temple national , pour vous commander 
« d'être heureux! Qui vous fait ce commandement? 
« votre mandataire. Qui vous donne des lois impé- 
« rieuses? votre mandataire, lui qui doit les rece- 
« voir de vous, de nous, Messieurs, qui sommes 
« revêtus d'un sacerdoce politique et inviolable , 
« de nous enfin de qui seuls vingt-cinq millions 
a d'hommes attendent un bonheur certain, parce 
« qu'il doit être consenti , donné et reçu par tous. 
« Mais la liberté de vos délibérations est enchaînée ; 
« une force militaire environne l'assemblée! Où 
« sont les ennemis de la nation? Catilina est-il à 
« nos portes ? Je demande qu'en vous couvrant de 
« votre dignité , de puissance législative , vous vous 



60 CHAPITRE PREMIER. 

a renfermiez dans la religion de votre serment; 
« il ne nous permet de nous séparer qu'après avoir 
« fait la constitution. » Le grand maître des céré- 
monies, voyant que rassemblée ne se séparait point, 
vient lui rappeler Tordre du roi. « Allez dire à 
« votre maître, s'écria Mirabeau, que nous som- 
« mes ici par Tordre du peuple, et que nous n'en 
« sortirons que par la puissance des baïonnettes. — 
« Vous êtes aujourd'hui, ajouta Sieyès avec calme, 
« ce que vous étiez hier; délibérons. » Et l'assem- 
blée, pleine de résolution et de majesté, se mit à dé- 
libérer. Sur la motion de Camus, elle persista dans 
tous ses arrêtés; et, sur celle de Mirabeau, elle dé- 
créta l'inviolabilité de ses membres. 

Ce jour-là fut perdue l'autorité royale. L'initia- 
tive des lois et la puissance morale passèrent du 
monarque à Tassemblée. Ceux qui, par leurs con- 
seils, avaient provoqué la résistance n'osèrent pas 
la punir. Necker, dont le renvoi avait été décidé 
le matin, fut le soir conjuré de rester par la reine 
et par Louis XVI. Ce ministre avait désapprouvé 
la séance royale, et en refusant d'y assister il s'était 
concilié de nouveau la confiance de Tassemblée, 
qu'il avait perdue par ses hésitations. Le temps des 
disgrâces était pour lui le temps de la popularité : 
il devenait alors par ses refus l'allié de Tassemblée , 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 61 

qui se déclarait son soutien. Il faut à chaque épo- 
que un homme qui serve de chef et dont le nom soit 
l'étendard d'un parti; tant que l'assemblée eut à 
lutter contre la cour, cet homme fut Necker. 

A la première séance, la partie du clergé qui s'é- 
tait réunie à l'assemblée dans l'église de Saint-Louis 
vint de nouveau siéger avec elle; peu de jours après, 
quarante-sept membres de la noblesse, parmi les- 
quels se trouvait le duc d'Orléans , opérèrent aussi 
leur réunion , et la cour se vit enfin obligée d'inviter 
elle-même la majorité de la noblesse et la minorité 
du clergé à cesser une dissidence désormais inutile. 
Le 27 juin la délibération devint générale; les or- 
dres cessèrent d'exister de droit, et bientôt dispa- 
rurent de fait. Us avaient conservé, même dans la 
salle commune, des places distinctes, qui finirent 
par être confondues ; les vaines prééminences de 
corps devaient s'évanouir en présence de l'autorité 
nationale. 

La cour, après avoir inutilement tenté d'empê- 
cher la formation de l'assemblée, n'avait plus qu'à 
s'associer à elle pour diriger ses travaux. Elle pou- 
vait encore , avec de la prudence et de la bonne foi , 
réparer ses fautes et faire oublier ses attaques. Il 
est des moments où Ton a l'initiative des sacrifices ; 
il en est d'autres où il ne reste plus qu'à se donner 



62 CHAPITRE PREMIER. 

le mérite de leur acceptation. A l'ouverture des états 
généraux , le roi aurait pu faire lui-même la cons- 
titution; il allait aujourd'hui la recevoir de ras- 
semblée ; s'il se fût soumis à cette position , il l'eût 
infailliblement améliorée. Mais , revenus de la pre- 
mière surprise de la défaite, les conseillers de 
Louis XVI résolurent de recourir à l'emploi des 
baïonnettes après avoir échoué dans celui de l'auto- 
rité. Ils lui firent entendre que le mépris des or- 
dres , la sûreté de son trône , le maintien des lois 
du royaume, la félicité même de son peuple exi- 
geaient qu'il rappelât l'assemblée à la soumission ; 
que cette dernière, placée à Versailles, voisine de 
Paris, deux villes déclarées en sa faveur, devait être 
domptée par la force; qu'il fallait la transférer dans 
un autre lieu , ou la dissoudre ; que cette résolution 
était urgente , afin de l'arrêter dans sa marche , et 
qu'il était nécessaire pour l'exécuter d'appeler en 
toute hâte des troupes qui intimidassent l'assemblée 
et qui continssent Versailles et Paris. 

Pendant que ces trames s'ourdissaient, les dé- 
putés de la nation ouvraient leurs travaux législa- 
tifs , et préparaient cette constitution si impatiem- 
ment attendue et qu'ils croyaient ne devoir plus être 
retardée. Des adresses leur étaient envoyées de Paris 
et des principales villes du royaume ; on les félici- 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 63 

tait de leur sagesse , et on les encourageait à pour- 
suivre l'œuvre de la régénération française. Sur ces 
entrefaites les troupes arrivaient en grand nombre : 
Versailles prenait l'aspect d'un camp; la salle des 
états était environnée de gardes , l'entrée en était 
interdite aux citoyens ; Paris était cerné par divers 
corps d'armée > qui semblaient postés pour en faire , 
suivant le besoin, le blocus ou le siège. Ces im- 
menses préparatifs militaires , des trains d'artillerie 
venus des frontières, la présence des régiments étran- 
gers, dont l'obéissance était sans bornes, annon- 
çaient des projets sinistres. Le peuple était inquiet 
çt agité ; l'assemblée voulut éclairer le monarque et 
lui demander le renvoi des troupes. Sur la proposi- 
tion de Mirabeau, elle fît, le 9 juillet, une adresse 
au roi, respectueuse et ferme, mais qui fut inutile. 
Louis XVI déclara qu'il était seul juge de la néces- 
sité de faire venir ou de renvoyer les troupes , as- 
sura que ce n'était là qu'une armée de précaution 
pour empêcher les troubles et garder l'assemblée ; 
il lui offrit d'ailleurs de la transférer à Noyon ou à 
Soissons, c'est-à-dire de la placer entre deux ar- 
mées, et de la priver de l'appui du peuple. 

Paris était dans la plus grande fermentation ; cette 
ville immense était unanime dans son dévouement à 
l'assemblée. Les périls dont les représentants de la 



64 CHAPITRE PREMIER. 

nation étaient menacés , les siens propres et le dé- 
faut de subsistances la disposaient à un soulèvement. 
Les capitalistes , par intérêt et dans la crainte de la 
banqueroute ; les hommes éclairés et toute la classe 
moyenne , par patriotisme ; le peuple , pressé par 
ses besoins, rejetant ses souffrances sur les privilé- 
giés et sur la cour, désireux d'agitation et de nou- 
veautés , avaient embrassé avec chaleur la cause de 
la révolution. Il est difficile de se figurer le mou- 
vement qui agitait cette capitale de la France. Elle 
sortait du repos et du silence de la soumission ; elle 
était comme surprise de la nouveauté de la situa- 
tion, et s'enivrait de liberté et d'enthousiasme. La 
presse échauffait les esprits, les journaux répandaient 
les délibérations de l'assemblée, et faisaient assister 
en quelque sorte à ses séances; on discutait en plein 
air, sur les places publiques, les questions qui étaient 
agitées dans son sein. C'était au Palais-Royal sur- 
tout que se tenait l'assemblée de la capitale. Le jar- 
din était toujours rempli d'une foule qui semblait 
permanente et qui se renouvelait sans cesse. Une 
table servait de tribune; le premier citoyen, d'ora- 
teur ; là on haranguait sur les dangers de la patrie , 
et on s'excitait à la résistance. Déjà, sur une mo- 
tion faite au Palais-Royal, les prisons de l'Abbaye 
avaient été forcées, et des grenadiers des gardes 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 65 

françaises, qui y avaient été enfermés pour avoir 
refusé de tirer sur le peuple , en avaient été rame- 
nés en triomphe. Cette émeute n'avait pas eu de 
suite; une députation avait sollicité, en faveur des 
prisonniers délivrés, l'intérêt de l'assemblée, qui 
les avait recommandés à la clémence du roi ; ils s'é- 
taient remis en prison, et ils avaient reçu leur grâce. 
Mais ce régiment , l'un des plus complets et des plus 
braves, était devenu favorable à la cause populaire. 

Telles étaient les dispositions de Paris lorsque 
la cour, après avoir établi des troupes à Versailles, 
à Sèvres, au Champ-de-Mars , à Saint-Denis, 
crut pouvoir exécuter son plan. Elle commença, le 
1 1 juillet, par l'exil de Necker et le renouvellement 
complet du ministère. Le maréchal de Broglie, la 
Galissonnière , le duc de la Vauguyon , le baron de 
Breteuil et l'intendant Foulon furent désignés comme 
remplaçants de Puységur, de Montmorin, de la 
Luzerne, de Saint-Priest et de Necker. Celui-ci re- 
çut, le samedi n juillet, pendant son dîner, un bil- 
let du roi qui lui enjoignait de quitter le royaume 
sur-le-champ. Il dîna tranquillement sans faire part 
de l'ordre qu'il avait reçu , monta ensuite en voiture 
avec madame Necker, comme pour aller à Saint- 
Ouen, et prit la route de Bruxelles. 

Le lendemain dimanche, 12 juillet, on apprit à 



66 CHAPITRE PREMIER. 

Paris, vers les quatre heures du soir, la disgrâce de 
Necker et son départ pour l'exil. Cette mesure y fut 
considérée comme l'exécution du complot dont on 
avait aperçu les préparatifs. Dans peu d'instants, la 
ville fut dans la plus grande agitation , des rassemble- 
ments se formèrent de toutes parts, plus de dix mille 
personnes se rendirent au Palais-Royal , émues par 
cette nouvelle, disposées à tout, mais ne sachant 
quelle mesure prendre. Un jeune homme, plus hardi 
que les autres et l'un des harangueurs habituels de 
la foule, Camille Desmoulins, monte sur une table, 
un pistolet à la main, et il s'écrie : « Citoyens, il n'y 
a a point un moment à perdre; le renvoi de Necker 
« est le tocsin d'une Saint-Barthélémy de patriotes! 
« ce soir tous les bataillons suisses et allemands sor- 
« tiront du Champ-de-Mars pour nous égorger ! il 
« ne nous reste qu'une ressource, c'est de courir aux 
« armes. » On approuve par de bruyantes acclama- 
tions. Il propose de prendre des cocardes pour se 
reconnaître et se défendre. « Voulez- vous, dit-il, 
le vert, couleur de l'espérance, ou le rouge, cou- 
leur de l'ordre libre de Cincinnatus? — Le vert! 
le vert! » répond la multitude. L'orateur descend 
de la table , attache une feuille d'arbre à son cha- 
peau, tout le monde l'imite; les marronniers du pa- 
lais sont presque dépouillés de leurs feuilles, et cette 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 67 

troupe se rend en tumulte chez le sculpteur Curtius. 
On prend les bustes de Necker et du duc d'Orléans, 
car le bruit que ce dernier devait être exilé s'était 
aussi répandu ; on les entoure d'un crêpe , et on les 
porte en triomphe. Ce cortège traverse les rues Saint- 
Martin, Saint-Denis, Saint-Honoré , et se grossit à 
chaque pas. Le peuple fait mettre chapeau bas à tous 
ceux qu'il rencontre. Le guet à cheval se trouve 
sur sa route, il le prend pour escorte. Le cortège 
s'avance ainsi jusqu'à la place Vendôme, où l'on 
promène les deux bustes autour de la statue de 
Louis XIV. Un détachement de Royal- Allemand ar- 
rive, veut disperser le cortège, est mis en fuite à 
coups de pierres, et la multitude, continuant sa 
route, parvient jusqu'à la place Louis XV. Mais là 
elle est assaillie par les dragons du prince de Lam- 
besc; elle résiste quelques moments, puis est en- 
foncée; le porteur d'un des bustes et -un soldat des 
gardes françaises sont tués : le peuple se disperse, 
une partie fuit vers les quais , une autre se replie en 
arrière sur les boulevards, le reste se précipite dans 
les Tuileries par le pont Tournant. Le prince de 
Lambesc les poursuit dans le jardin, le sabre nu, à 
la tête de ses cavaliers; il charge une multitude sans 
armes, qui n'était point du cortège et qui se prome- 
uait paisiblement. Dans cette charge, un vieillard est 



68 CHAPITRE PREMIER. 

blessé d'un coup de sabre; on se défend avec des 
chaises, on monte sur les terrasses; l'indignation 
devient générale , et le cri aux armes ! retentit bien- 
tôt partout , aux Tuileries , au Palais-Royal , dans la 
ville et dans les faubourgs. 

Le régiment des gardes françaises était, comme 
nous l'avons déjà dit, bien disposé pour le peuple : 
aussi l'avait-on consigné dans ses casernes. Le prince 
de Lambesc, craignant malgré cela qu'il ne prît 
parti, donna ordre à soixante dragons d'aller se pos- 
ter en face de son dépôt, situé dans la Chaussée- 
d'Antin. Les soldats des gardes, déjà mécontents 
d'être retenus comme prisonniers, s'émeuvent à la 
vue de ces étrangers, avec lesquels ils avaient eu 
une rixe peu de jours auparavant. Us voulaient cou- 
rir aux armes, et leurs officiers eurent beaucoup de 
peine à les retenir en employant tour à tour les me- 
naces et les prières. Mais ils ne voulurent plus rien 
entendre lorsque quelques-uns des leurs vinrent an- 
noncer la charge faite aux Tuileries et la mort d'un 
de leurs camarades. Us saisirent leurs armes, bri- 
sèrent les grilles, se rangèrent en bataille à l'entrée 
de la caserne, en face des dragons, et leur crièrent : 
« Qui vive? — Royal-Allemand. — Etes-vous pour 
le tiers état? — Nous sommes pour ceux qui nous 
donnent des ordres. » Alors les gardes françaises 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 69 

firent sur eux t une décharge qui leur tua deux 
hommes, leur en blessa trois, et les mit en fuite. 
Elles s'avancèrent ensuite au pas de charge et la 
baïonnette en avant jusqu'à la place Louis XV, se 
placèrent entre les Tuileries et les Champs-Elysées, 
le peuple et les troupes, et gardèrent ce poste pen- 
dant toute la nuit. Les soldats du Champ-de-Mar* 
reçurent aussitôt Tordre de s'avancer. Lorsqu'ils 
furent arrivés dans les Champs-Elysées, les gardes 
françaises les reçurent à coups de fusil. On voulut les 
faire battre, mais ils refusèrent : les Petits -Suisses 
furent les premiers à donner cet exemple, que 
les autres régiments suivirent. Les officiers déses- 
pérés ordonnèrent la retraite; les troupes rétro- 
gradèrent jusqu'à la grille de Chaillot , d'où elles se 
rendirent bientôt dans le Champ-de-Mars. La dé- 
fection des gardes françaises et le refus que ma- 
nifestèrent les troupes , même étrangères , de mar- 
cher sur la capitale firent échouer les projets de la 
cour. 

Pendant cette soirée , le peuple s'était transporté 
à l'Hôtel de Ville , et avait demandé qu'on sonnât 
le tocsin, que les districts fussent réunis et les ci- 
toyens armés. Quelques électeurs s'assemblèrent à 
l'Hôtel de Ville, et ils prirent l'autorité en main. Ils 
rendirent, pendant ces jours d'insurrection, les plus 



70 CHAPITRE PREMIER. 

grands services à leurs concitoyens et ^ la cause de la 
liberté par leur courage , leur prudence et leur acti- 
vité; mais, dans la première confusion du soulève- 
ment, il ne leur fut guère possible d'être écoutés. 
Le tumulte était à son comble, chacun ne recevait 
d'ordre que de sa passion. A côté des citoyens 
bien intentionnés étaient des hommes suspects qui 
ne cherchaient dans l'insurrection qu'un moyen de 
désordre et de pillage. Des troupes d'ouvriers, em- 
ployés par le gouvernement à des travaux publics, 
la plupart sans domicile , sans aveu , brûlèrent les 
barrières, infestèrent les rues, pillèrent quelques 
maisons; ce furent eux qu'on appela les brigands. 
la nuit du 12 au 1 3 se passa dans le tumulte et 
dans les alarmes. 

Le départ de Necker, qui venait de soulever la 
capitale , ne produisit pas un moindre effet à Ver- 
sailles et dans l'assemblée. La surprise et le mécon- 
tentement y furent les mêmes. Les députés se ren- 
dirent de grand matin dans la salle des états; ils 
étaient mornes , et leur tristesse venait bien plus 
d'indignation que d'abattement, « A l'ouverture de 
« la séance , dit un député , plusieurs adresses d'a- 
ce dhésion aux décrets furent écoutées dans le morne 
« silence de l'assemblée, moins attentive à la lec- 
« ture qu'à ses propres pensées. » Mounier prit la 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 71 

parole ; il dénonça le renvoi des ministres chers à 
la nation , le choix de leurs successeurs ; il proposa 
une adresse au roi pour lui demander leur rappel, 
lui faire entrevoir le danger des mesures violentes, 
les malheurs qui pouvaient suivre l'approche des 
troupes , et lui dire que l'assemblée s'opposait so- 
lennellement à une infâme banqueroute. À ces 
mots , l'émotion jusque-là contenue de l'assemblée 
éclata par des battements de mains et par des cris 
d'approbation. Lally-Tollendal, ami de Necker, s'a- 
vança ensuite d'un air triste , demanda la parole , 
et prononça un long et éloquent éloge du ministre 
exilé. Il fut écouté avec le plus grand intérêt; sa 
douleur répondait au deuil public, la cause de Nec- 
ker était celle de la patrie. La noblesse elle-même fit 
cause commune avec les membres du tiers état , soit 
qu'elle considérât le péril comme étant commun , 
soit qu'elle craignît d'encourir le même blâme que 
la cour si elle ne désapprouvait pas sa conduite , soit 
qu'elle obéît à l'entraînement général. 

Un député noble, le comte de Virieu, donna 
l'exemple, et dit : « Réunis pour la constitution, fai- 
te sons la constitution : resserrons nos liens mutuels : 
« renouvelons , confirmons , consacrons les glorieux 
« prêtés du 17 juin; unissons-nous à cette réso- 
« lution célèbre du 20 du même mois. Jurons tous, 



72 CHAPITRE PREMIER. 

« oui , tous, tous les ordres réunis , d'être fidèles 
« à ces illustres arrêtés qui seuls aujourd'hui peu- 
ce vent sauver le royaume. » La constitution sera 
faite, ajouta le duc de la Rochefoucauld, ou nous ne 
serons plus. Mais l'accord fut bien plus unanime 
encore quand on vint annoncer à l'assemblée le 
soulèvement de Paris, les excès qui en avaient été 
la suite, les barrières incendiées, les électeurs assem- 
blés à l'Hôtel de Ville, la confusion dans la capitale 
et les citoyens prêts à être attaqués par les troupes 
ou à s'égorger eux-mêmes. Il n'y eut qu'un seul 
cri dans la salle : « Que le souvenir de nos divi- 
< sions momentanées soit effacé! Réunissons nos 
« efforts pour le salut de la patrie ! » On envoya 
sur-le-champ au roi une députation , composée de 
quatre-vingts membres, parmi lesquels se trouvaient 
tous les députés de Paris. L'archevêque de Vienne, 
président de l'assemblée , était à la tête. Elle devait 
représenter au roi les dangers qui menaçaient la ca- 
pitale et le royaume, la nécessité de renvoyer les 
troupes et de confier la garde de la ville à la milice 
bourgeoise; et, si le roi accédait à ces demandes, 
on devait faire partir une députation pour Paris, 
afin d'y annoncer ces consolantes nouvelles. Mais 
cette députation revint bientôt avec une réponse 
peu satisfaisante. 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 73 

L'assemblée vit alors qu'elle n'avait plus à comp- 
ter que sur elle-même, et que les projets de la cour 
étaient irrévocablement arrêtés. Loin de se décou- 
rager, elle n'en devint que plus ferme, et sur-le- 
champ à l'unanimité des suffrages, elle décréta la 
responsabilité des ministres actuels et de tous les 
conseillers du roi, de quelque rang et état qu'ils 
pussent être; elle vota des regrets à Necker et aux 
ministres disgraciés; elle déclara qu'elle ne cesserait 
d'insister sur l'éloignement des troupes et sur l'éta- 
blissement des milices bourgeoises; elle plaça la 
dette publique sous la sauvegarde de la loyauté fran- 
çaise, et persista dans tous ses arrêtés précédents. 
Après ces mesures, elle en prit une dernière, qui 
n'était pas la moins nécessaire : craignant que, pen- 
dant la nuit, on ne fermât militairement la salle des 
états pour disperser l'assemblée, elle s'établit en 
permanence jusqu'à nouvel ordre; elle décida qu'une 
partie des députés siégerait pendant la nuit, et 
qu'une autre viendrait la relever de grand matin. 
Pour épargner la fatigue d'une présidence conti- 
nuelle au vénérable archevêque de Vienne, on 
nomma un vice-président, qui devait le suppléer 
dans ces moments extraordinaires. Le choix tomba 
sur la Fayette, qui tint la séance de nuit. Elle se 
passa sans délibération* les députés étaient sur leurs 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. I. à 



74 CHAPITRE PREMIER. 

sièges, silencieux, mais calmes et résolus. C'est par 
ces motions, par ces regrets publics, par ces arrêtés, 
par cet enthousiasme unanime, par cette raison 
soutenue, par cette conduite inébranlable, que 
l'assemblée s'élevait de plus e» plus à la hauteur 
de ses dangers et de sa mission. 

A Paris, l'insurrection prit le 1 3 un caractère 
plus régulier. Dès le matin, le peuple se présenta à 
l'Hôtel de Ville ; on sonna le tocsin de la maison 
commune et celui de toutes les églises, des tam- 
bours parcoururent les rues en convoquant les ci- 
toyens. On se rassembla sur les places publiques; des 
troupes se formèrent sous le nom de volontaires du 
Palais-Royal, volontaires des Tuileries, de la Ba- 
soche, de l'Arquebuse. Les districts se réunirent; 
chacun d'eux vota deux cents hommes pour sa dé- 
fense. Il ne manquait que des armes; on en chercha 
partout où l'on espéra pouvoir en trouver; on 
s'empara de celles qui étaient chez les armuriers 
et les fourbisseurs, en leur expédiant des reçus. 
On vint en demander à l'Hôtel de "Ville; les élec- 
teurs, toujours assemblés, répondirent vainement 
qu'ils n'en avaient point; on en voulait à toute 
force. Les électeurs mandèrent alors le chef de la 
ville, M. de Flesselles, prévôt des marchands, qui 
seul connaissait l'état militaire de la capitale et dont 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 75 

l'autorité populaire pouvait être d'un grand secours 
dans de si difficiles conjonctures. Il arriva au milieu 
des applaudissements de la multitude : Mes amis , 
dit-il, je suis votre père; vous serez contents. Un 
comité permanent se forma à l'Hôtel de Ville pour 
prendre des mesures touchant le salut commun. 

Vers le même temps, on vint annoncer que la mai- 
son des lazaristes, qui contenait beaucoup de grains , 
avait été dévastée , qu'on avait forcé le Garde-Meu- 
ble pour y prendre de vieilles armes, et que les bou- 
tiques des armuriers étaient pillées. On craignit les 
plus grands excès de la part de la multitude; elle 
était déchaînée et il paraissait difficile de maîtriser 
sa fougue. Mais elle était dans un moment d'enthou- 
siasme et de désintéressement. Elle désarma elle- 
même les gens suspects ; le blé trouvé chez les laza- 
ristes fut porté à la halle ; on ne pilla aucune maison ; 
les voitures , les chariots , remplis de provisions, de 
meubles, de vaisselle, arrêtés aux portes de la ville, 
furent conduits à la place de Grève, devenue un vaste 
entrepôt. La foule s'y amoncelait d'un moment à 
l'autre en faisant toujours entendre le cri : Des 
armes ! Il était alors près d'une heure. Le prévôt 
des marchands annonça l'arrivée prochaine de 
douze mille fusils de la manufacture de Charle ville, 
qui seraient bientôt suivis de trente mille autres. 



76 CHAPITRE PREMIER. 

Cette assurance apaisa pour quelque temps le 
peuple, et le comité se livra avec un peu plus de 
calme à l'organisation de la milice bourgeoise. En 
moins de quatre heures le plan fut rédigé, discuté, 
adopté, imprimé et affiché. On décida que la garde 
parisienne serait portée jusqu'à nouvel ordre à qua- 
rante-huit mille hommes. Tous les citoyens furent 
invités à se faire inscrire pour y être incorporés; 
chaque district eut son bataillon, chaque bataillon 
ses chefs; on offrit le commandement de cette ar- 
mée bourgeoise au duc d'Aumont, qui demanda 
vingt-quatre heures pour se décider. En attendant , 
le marquis de la Salle fut nommé commandant en 
second. La cocarde verte fut ensuite remplacée 
par la cocarde rouge et bleue; c'étaient les couleurs 
de la ville. Tout cela fut le travail de quelques 
heures. Les districts apportaient leur adhésion aux 
mesures que le comité permanent venait de prendre. 
Les clercs du Châtelet, ceux du palais, les élèves en 
chirurgie, les soldats du guet, et ce qui valait mieux 
encore, les gardes françaises offraient leurs services 
à l'assemblée. Des patrouilles commençaient à se 
former et à parcourir les rues. 

Le peuple attendait impatiemment l'effet des pro- 
messes du prévôt des marchands; les fusils n'arri- 
vaient pas, le soir approchait, on craignait pour la 



DU 5 MAT 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 77 

nuit une attaque de la part des troupes. On se crut 
trahi en apprenant que cinq milliers de poudre 
sortaient secrètement de Paris, et que le peuple 
des barrières venait de les arrêter. Mais bientôt les 
caisses arrivèrent, portant pour étiquette artillerie. 
Leur vue calma l'effervescence; on les escorta à 
l'Hôtel de Ville; on crut qu'elles contenaient les fusils 
attendus de Charle ville : on les ouvrit, et on les 
trouva remplies de vieux linge et de morceaux de 
bois. Alors le peuple cria à la trahison, il éclata en 
murmures et en menaces contre le comité et contre 
le prévôt des marchands. Celui-ci s'excusa, dit qu'il 
avait été trompé, et, pour gagner du temps, ou 
pour se débarrasser de la foule, il l'envoya aux 
Chartreux, afin d'y chercher des armes. Mais il 
n'y en avait point, et elle en revint plus défiante 
et plus furieuse. Le comité vit alors qu'il n'avait 
point d'autres ressources pour armer Paris et pour 
guérir le peuple de ses soupçons que de faire for- 
ger des piques ; il ordonna d'en fabriquer cinquante 
mille, et sur-le-champ on se mit à l'œuvre. Pour 
éviter les excès de la nuit précédente, la ville fut 
illuminée, et des patrouilles la parcoururent dans 
tous les sens. 

Le lendemain, le peuple, qui n'avait pas pu trou- 
ver des armes la veille, vint en demander de très 



78 CHAPITRE PREMIER. 

grand matin au comité, en lui reprochant les refus 
et les défaites de la veille. Le comité en avait fait 
chercher vainement; il n'en était point venu de 
Charleville; on n'en avait point trouvé aux Char- 
treux; l'Arsenal même était vide. 

Le peuple, qui ne se contentait ce jour-là d'au- 
cune excuse et qui se croyait de plus en plus trahi, 
se porta en masse vers l'Hôtel des Invalides, qui 
contenait un dépôt d'armes considérable. Il ne mon- 
tra aucune crainte des troupes établies au Champ- 
de-Mars, pénétra dans l'hôtel malgré les instances 
du gouverneur, M. de Sombreuil, trouva vingt- 
huit mille fusils cachés dans les caves, s'en empara, 
prit les sabres, les épées, les canons, et emporta 
toutes ces armes en triomphe. Les canons furent 
placés à l'entrée des faubourgs , au château des Tui- 
leries, sur les quais, sur les ponts, pour la défense 
de la capitale contre l'invasion des troupes, à la- 
quelle on s'attendait d'un moment à l'autre. 

Pendant cette matinée même on donna l'alarme en 
annonçant que les régiments postés à Saint-Denis 
étaient en marche, et que les canons de la Bastille 
étaient braqués sur la rue Saint- Antoine. Le co- 
mité envoya de suite à la découverte, plaça des ci- 
toyens pour défendre ce côté de la ville, et députa 
au gouverneur de la Bastille pour l'engager à 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 79 

retirer ses canons et à ne commettre aucune hos- 
tilité. Cette alerte, la crainte qu'inspirait la for- 
teresse, la haine des abus qu'elle protégeait, la 
nécessité d'occuper un point si important et de 
ne plus le laisser à ses ennemis dans un moment 
d'insurrection dirigèrent de ce côté l'attention 
du peuple. Depuis neuf heures du matin jusqu'à 
deux heures, il n'y eut qu'un mot d'ordre 
d'un bout de Paris à l'autre : A la Bastille! à 
la Bastille! Les citoyens s'y rendaient de tous 
les quartiers par pelotons, armés de fusils, de pi- 
ques, de sabres. La foule qui l'environnait était 
déjà considérable; les sentinelles de la place étaient 
postées, et les ponts levés comme dans un moment 
de guerre. 

Un député du district de Saint-Louis de la Cul- 
ture , nommé Thuriot de la Rosière , demanda alors 
à parler au gouverneur, M. Delaunay. Admis en 
sa présence, il le somma de changer la direction de 
ses canons. Le gouverneur répondit que les pièces 
avaient été de tout temps sur les tours ; qu'il n'était 
pas en son pouvoir de les faire descendre ; que , du 
reste, instruit des inquiétudes des Parisiens, il les 
avait fait retirer de quelques pas et sortir des em- 
brasures. Thuriot obtint avec peine de pénétrer plus 
avant et d'examiner si l'état de la forteresse était 



80 CHAPITRE PREMIER, 

aussi rassurant pour la ville que le disait le gouver- 
neur. Il trouva , en avançant , trois canons dirigés 
sur les avenues de la place et prêts à balayer ceux 
qui entreprendraient de la forcer. Environ qua- 
rante Suisses et quatre-vingts invalides étaient sous 
les armes. Thuriot les pressa, ainsi que l'état-major 
de la place, au nom de l'honneur et de la patrie, de 
ne pas se montrer ennemis du peuple; les officiers et 
les soldats jurèrent tous de ne pas faire usage de leurs 
armes s'ils n'étaient point attaqués. Thuriot monta 
ensuite sur les tours ; de là il aperçut une multitude 
immense qui accourait de toutes parts et le fau- 
bourg Saint-Antoine qui s'avançait en masse. Déjà 
au dehors on était inquiet de ne pas le voir revenir, 
et on le demandait à grands cris. Pour rassurer le 
peuple, il se montra sur le rebord de la forteresse, 
et fut salué par des applaudissements qui partirent 
du jardin de l'Arsenal. Il descendit f rejoignit les 
siens, leur fit part du résultat de sa mission, et se 
rendit ensuite au comité. 

Mais la multitude impatiente demandait la reddi- 
tion de la forteresse. De temps en temps on entendait 
s'élever du milieu d'elle ces paroles : Nous voulons 
la Bastille 1 nous voulons la Bastille! Plus résolus 
que les autres , deux hommes sortirent tout à coup 
de la foule, s'élancèrent sur un corps de garde, et 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 81 

frappèrent à coups de hache les chaînes du grand 
pont. Les soldats leur crièrent de se retirer, en les 
menaçant de faire feu; mais ils continuèrent à 
frapper, et eurent bientôt brisé les chaînes, abaissé le 
pont, sur lequel ils se précipitèrent avec la foule. Ils 
avancèrent vers le second pont, pour l'abattre de 
même. La garnison fit alors une décharge de mous- 
queterie qui les dispersa. Ils n'en revinrent pas 
moins à l'attaque et pendant plusieurs heures tous 
leurs efforts se dirigèrent contre le second pont, 
dont l'approche était défendue par le feu contineul 
de la place. Le peuple, outré de cette résistance 
opiniâtre, essaya de briser les portes à coups de 
hache , et de mettre le feu au corps de garde ; mais 
la garnison fit une décharge à mitraille, qui fut 
meurtrière pour les assiégeants et qui leur tua ou 
blessa beaucoup de monde. Ils n'en devinrent que 
plus ardents; et, secondés par l'audace et par la 
constance des braves Hélie et Hulin , qui étaient à 
leur tête , ils continuèrent le siège avec acharne- 
ment. 

Le comité de l'Hôtel de Ville était dans la plus 
grande anxiété. Le siège de la Bastille lui paraissait 
une entreprise téméraire. Il recevait coup sur coup 
h nouvelle des désastres survenus au pied de la for- 
teresGC. Il était entre le danger des troupes , si elles 



82 CHAPITRE PREMIER. 

étaient victorieuses, et celui de la multitude, qui 
lui demandait des munitions pour continuer le siège. 
Comme il ne pouvait pas en donner, parce qu'il 
en manquait, on criait à la trahison. Il avait envoyé 
deux députations pour suspendre les hostilités et 
inviter le gouverneur à confier la garde de ia place 
à des citoyens ; mais au milieu du tumulte , des 
cris , de la décharge de la mousqueterie , elles n'a- 
vaient pu se faire écouter. Il en envoya une troisième 
avec un tambour et un drapeau pour être plus faci- 
lement reconnue, mais elle ne fut pas plus heu- 
reuse : des deux côtés on ne voulut rien entendre. 
Malgré ses tentatives et son activité , l'assemblée de 
l'Hôtel de Ville était exposée aux soupçons popu- 
laires. Le prévôt des marchands excitait surtout la 
plus grande défiance. — Il nous a , disait l'un, déjà 
donné plusieurs fois le change dans cette journée. 
— Il parle, disait un autre, d'ouvrir une tran- 
chée, et il ne cherche qu'à gagner du temps pour 
nous faire perdre le nôtre. — Camarades, s'écria 
alors un vieillard, que faisons-nous avec ces traîtres? 
marchez, suivez-moi; sous deux heures la Bastille 
sera prise. 

Il y avait plus de quatre heures qu'elle était assié- 
gée, lorsque les gardes françaises survinrent avec du 
canon. Leur arrivée fit changer le combat de face. 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 83 

La garnison elle-même pressa le gouverneur de se 
rendre. Le malheureux Delaunay, craignant le sort 
qui l'attendait , voulut faire sauter la forteresse , et 
s'ensevelir sous ses débris et sous ceux du faubourg. 
Il s'avança en désespéré, avec une mèche allumée 
à la main, vers les poudres. La garnison l'arrêta 
elle-même , arbora pavillon blanc sur la plate-forme 
et renversa ses fusils , canons en bas , en signe de 
paix. Mais les assaillants combattaient et s'avançaient 
toujours en criant : Abaissez les ponts ! A travers 
les créneaux un officier suisse demanda à capituler et 
à sortir avec les honneurs de la guerre. — Non, 
non! s'écria la foule. — Le même officier proposa 
de mettre bas les armes si on leur promettait la vie 
sauve. — Abaissez le pont , lui répondirent les plus 
avancés des assaillants; il ne vous arrivera rien. — ■ 
Sur cette assurance, ils ouvrirent la porte, abaissè- 
rent le pont, et les assiégeants se précipitèrent dans 
la Bastille. Ceux qui étaient à la tête de la multitude 
voulurent sauver de sa vengeance le gouverneur, 
les Suisses et les invalides ; mais elle criait : Livrez- 
nous-les, livre z-nous-les ; ils ont fait feu sur leurs 
concitoyens , ils méritent cPétre pendus. Le gou- 
verneur, quelques Suisses et quelques invalides fu- 
rent arrachés à la protection de leurs défenseurs et 
inhumainement mis à mort par la foule implacable. 



84 CHAPITRE PREMIER. 

Le comité permanent ignorait l'issue du combat. 
La salle des séances était encombrée d'une multitude 
furieuse qui menaçait le prévôt des marchands et les 
électeurs. Flesselles commençait à être inquiet de sa 
position : il était pâle, troublé ; en butte aux repro- 
ches et aux plus violentes menaces, on l'avait forcé 
de se rendre de la salle du comité dans la salle de 
l'assemblée générale , où était réunie une immense 
quantité de citoyens. — Qu'il vienne, qu'il nous 
suive! avait-on crié de toutes parts. — C'en est 
trop, répondit Flesselles; marchons, puisqu'ils le 
veulent; allons où je suis attendu. — Mais à peine 
était-il arrivé dans la grande salle que l'attention de 
la multitude fut détournée par des cris qui s'élevè- 
rent de la place de Grève; on entendit : Victoire] 
victoire! liberté! C'étaient les vainqueurs de la 
Bastille, dont on annonçait l'arrivée. Ils entrèrent 
bientôt eux-mêmes dans la salle, en offrant la pompe 
la plus populaire et la plus effrayante. Ceux qui 
s'étaient le plus signalés étaient portés en triomphe 
et couronnés de lauriers. Ils étaient escortés déplus 
de quinze cents hommes, les yeux ardents, les che- 
veux en désordre, ayant toute sorte d'armes, se 
pressant les uns les autres, et faisant craquer les 
boiseries sous leurs pas. L'un portait les clefs et le 
drapeau de la Bastille, l'autre le règlement pendu 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 85 

à la baïonnette de son fusil; un troisième, chose 
horrible! levait d'une main sanglante la boucle du 
col du gouverneur. Ce fut dans cet appareil que 
le cortège des vainqueurs de la Bastille , suivi d'une 
foule immense qui inondait la place et les quais, 
entra dans la salle de PHôtel de Ville pour appren- 
dre au comité son triomphe, et décider du sort des 
prisonniers qui restaient. Quelques-uns voulaient 
s'en remettre au comité de leur jugement; mais 
d'autres criaient : Point de quartier aux prison- 
niers ! point de quartier à ceux qui ont tiré sur 
leurs concitoyens l — Le commandant la Salle, 
l'électeur Moreau de Saint-Méry et le courageux 
Hélie parvinrent néanmoins à calmer la multitude 
et à obtenir d'elle une amnistie générale. 

Mais alors vint le tour du malheureux Flesselles. 
On prétend qu'une lettre trouvée sur Delaunay 
prouvait sa trahison, qu'on soupçonnait déjà, ce J'a- 
« muse, lui disait-il, les Parisiens avec des cocar- 
« des et des promesses; tenez bon jusqu'à ce soir; 
« vous aurez du renfort. » Le peuple se pressa 
autour du bureau. Les plus modérés demandèrent 
qu'on se saisît de lui, et qu'il fût mis dans les pri- 
sons du Châtelet; mais d'autres s'y opposèrent en 
disant qu'il fallait le conduire au Palais-Royal, pour 
y être jugé. Ce dernier vœu devint le vœu général. 



86 CHAPITRE PREMIER. 

— Au Palais-Royal! au Palais-Royal! s'écria- 
t-on de toutes parts. Eh bien! soit. Messieurs, ré- 
pondit Flesselles d'un air assez tranquille, allons 
au Palais-Royal. — A ces mots, il descendit de 
l'estrade, traversa la foule, qui s'ouvrit sur ses pas 
et qui le suivit sans lui faire aucune violence. Mais 
au coin du quai Pelletier un inconnu s'avança vers 
lui, et Tétendit mort d'un coup de pistolet. 

Après ces scènes d'armement , de tumulte, de 
combat, de vengeances, de meurtres, les Parisiens, 
qui s'attendaient pendant la nuit à une attaque 
que tout semblait faire craindre , se disposèrent à 
recevoir les ennemis. La population entière se 
mit à l'œuvre pour fortifier la ville. On forma des 
barricades, on ouvrit des retranchements , on dé- 
pava les rues, on forgea des piques, on fondit des 
balles; les femmes transportèrent les pierres en 
haut des maisons pour écraser les soldats ; la garde 
nationale se partagea les postes; Paris ressembla 
à un immense atelier et à un vaste camp , et toute 
cette nuit fut passée sous les armes et dans l'attente 
du combat. 

Pendant que l'insurrection de Paris prenait ce 
caractère de fougue, de durée, de succès, que 
faisait-on à Versailles? La cour sa disposait à réa- 
liser ses desseins contre la capitale et contre Tas- 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 87 

semblée. La nuit du ï4au i5 était fixée pour l'exé- 
cution. Le baron de Breteuil, chef du ministère, 
avait promis de relever dans trois jours l'autorité 
royale. Le commandant de Tannée réunie sous 
Paris, le maréchal de Broglie, avait reçu des pou- 
voirs illimités de toute espèce. Le i3, la déclaration 
du a3 juin devait être renouvelée, et le roi, après 
avoir forcé l'assemblée à l'accepter, devait la dis- 
soudre. Quarante mille exemplaires de cette décla- 
ration étaient prêts pour être répandus dans tout 
le royaume; et, afin de subvenir aux besoins pres- 
sants du trésor, on avait fabriqué pour plus de 
cent millions de billets d'Etat. Le mouvement de 
Paris, loin de contrarier la cour, favorisait ses vues. 
Jusqu'au dernier moment elle le considéra comme 
une émeute passagère, facile à réprimer; elle ne 
croyait ni à sa persévérance ni à sa réussite^ et il 
ne lui paraissait pas possible qu'une ville de bour- 
geois pût résister à une armée. 

L'assemblée connaissait tous ces projets. Depuis 
deux jours, elle siégeait continuellement au milieu 
des inquiétudes et des alarmes. Elle ignorait une 
grande partie de ce qui se passait à Paris. Tantôt 
on annonçait que l'insurrection était générale et 
que Paris marchait sur Versailles, tantôt que les 
troupes se mettaient en mouvement contre la ca- 



88 CHAPITRE PREMIER. 

pitale. On croyait entendre le canon, et Ton pla- 
çait l'oreille à terre pour s'en assurer. Le i4 au 
soir, on annonça que le roi devait partir pendant 
la nuit, et que l'assemblée était laissée à la merci 
des régiments étrangers. Cette dernière crainte n'é- 
tait pas sans fondement; une voiture était cons- 
tamment attelée, et depuis plusieurs jours les gardes 
du corps ne quittaient pas leurs bottes. D'ailleurs, 
à l'Orangerie, il s'était passé des scènes vraiment 
alarmantes : on avait préparé, par des distributions 
de vin et des encouragements, les troupes étran- 
gères à leur expédition. Tout portait à croire que le 
moment décisif était venu. 

Malgré l'approche et le redoublement du danger, 
l'assemblée se montrait inébranlable, et poursui- 
vait ses premières résolutions. Mirabeau, qui le 
premier avait demandé le renvoi des troupes, pro- 
voqua l'envoi d'une nouvelle députation. Elle ve- 
nait de partir lorsqu'un député, le vicomte de Noail- 
les, arrivant de Paris, fit part à l'assemblée des 
progrès de l'insurrection, annonça le pillage des In- 
valides, l'armement du peuple et le siège de la 
Bastille. Un autre député, Wimpfen, vint ajouter 
à ce récit celui des dangers personnels qu'il avait 
courus, et assura que la fureur du peuple allait 
en croissant avec ses périls. L'assemblée proposa 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOCT. 89 

d'établir des courriers pour avoir des nouvelles 
toutes les demi-heures. 

Sur ces entrefaites, deux électeurs, MM. Ganilli 
et Bancal des Issarts, envoyés par le comité de 
l'Hôtel de Ville en députation auprès de l'assemblée, 
lui confirmèrent tout ce qu'elle venait d'apprendre. 
Ils lui firent part des arrêtés que les électeurs 
avaient pris pour le bon ordre et la défense de la 
capitale; ils annoncèrent les malheurs arrivés au 
pied de la Bastille, l'inutilité des députations auprès 
du gouverneur, et ils dirent que le feu de la gar- 
nison avait jonché de morts les environs de la 
forteresse. À ce récit , un cri d'indignation s'é- 
leva dans l'assemblée, et l'on envoya sur-le-champ 
une seconde députation pour porter au roi ces dou- 
loureuses nouvelles. La première revenait avec une 
réponse peu satisfaisante; il était dix heures du soir. 
Le roi, en apprenant ces désastreux événements, qui 
en présageaient de plus graves encore, parut touché. 
Il luttait contre le parti qu'on lui avait fait prendre. 
— « Vous déchirez de plus en plus mon cœur, dit- 
« il aux députés, par le récit que vous me faites des 
« malheurs de Paris. Il n'est pas possible de croire 
« que les ordres qui ont été donnés aux troupes en 
« soient la cause. Vous savez la réponse que j'ai faite 
« à votre précédente députation ; je n'ai rien à y 



90 CHAPITRE PREMIER. 

« ajouter. » Cette réponse consistait dans la pro- 
messe d'éloigner de Paris les troupes du Champ-de- 
Mars et dans Tordre donné à des officiers généraux 
de se mettre à la tête de la garde bourgeoise pour 
la diriger. De pareilles mesures n'étaient pas suf- 
fisantes pour remédier à la situation dangereuse 
dans laquelle on était placé; aussi l'assemblée n'en 
fut ni satisfaite ni rassurée. 

Peu de temps après , les députés d'Ormesson et 
Duport vinrent annoncer à l'assemblée la prise de 
la Bastillle, la mort de Flesselles et celle de De- 
launay. On voulait envoyer une troisième députa- 
tîon au roi, et demander de nouveau Téloignement 
des troupes. — « Non, dit Clermont-Tonnerre, 
« laissons-leur la nuit pour conseil; il faut que 
« les rois , ainsi que les autres hommes , achètent 
t< l'expérience. » C'est dans cet état que l'assem- 
blée passa la nuit. Le matin une nouvelle députa- 
tion fut nommée pour faire envisager à Louis XVI 
les calamités qui suivraient un plus long refus. 
C'est alors que Mirabeau , arrêtant les députés sur 
le point de partir, s'écria : « Dites-lui bien, 
« dites-lui que les hordes étrangères dont nous 
a sommes investis ont reçu hier la visite des princes, 
« des princesses, des favoris, des favorites, et 
« leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs pré- 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 91 

« sents; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites 
a étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit dans 
te leurs chants impies l'asservissement de la France, 
:< et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruc- 
« tion de l'assemblée nationale; dites-lui que, 
« dans son palais même, les courtisans ont mêlé 
a leurs danses au son de cette musique barbare, 
« et que telle fut l' avant-scène de la Saint-Barthé- 
« lemy ! dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit 
« la mémoire, celui de ses aïeux qu'il voulait pren- 
« dre pour modèle, faisait passer des vivres dans 
« Paris révolté, qu'il assiégeait en personne, et que 
« ses conseillers féroces font rebrousser des farines 
c( que le commerce apporte dans Paris fidèle et 
« affamé. » 

Mais, au même instant, le roi venait se rendre 
au milieu de l'assemblée. Le duc de Liancourt, 
profitant de l'accès que lui donnait auprès de sa 
personne la charge de grand-maître de la garde- 
robe, lui avait appris, pendant la nuit, la défec- 
tion des gardes françaises, l'attaque et la prise 
de la Bastille. A ces nouvelles, que ses conseillers 
lui avaient laissé ignorer : Cest une révolte, dit 
le monarque étonné. — Non, Sire, répondit le duc 
de Liancourt, c'est une révolution. Cet excellent 
citoyen lui avait représenté les périls auxquels l'ex- 



92 CHAPITKE PREMIEH. 

posaient les projets de sa cour, les craintes, l'exas- 
pération du peuple, les mauvaises dispositions des 
troupes, et il l'avait décidé à se présenter à ras- 
semblée pour la rassurer sur ses intentions. Cette 
nouvelle causa d'abord des transports de joie. Mais 
Mirabeau représenta à ses collègues qu'il ne conve- 
nait point de s'abandonner à des applaudissements 
prématurés. « Attendons, dit-il, que Sa Majesté 
« nous fasse connaître les bonnes dispositions qu'on 
« nous annonce de sa part. Le sang de nos frères 
« coule à Paris. Qu'un morne respect soit le premier 
« accueil fait au monarque par les représentants 
« d'un peuple malheureux : le silence des peuples 
« est la leçon des rois. » L'assemblée reprit l'atti- 
tude sombre qu'elle n'avait pas quittée depuis trois 
jours. Le roi parut sans gardes, et sans autre cor- 
tège que celui de ses frères. Il fut d'abord reçu 
dans un profond silence; mais, lorsqu'il eut dit 
qu'*7 ri était quun avec la nation, et que, comptant 
sur l'amour et sur la fidélité de ses sujets, il 
avait donné ordre aux troupes de s'éloigner de Pa- 
ris et de Versailles ; lorsqu'il eut prononcé ces mots 
touchants : Eh bien! c'est moi qui méfie à vous, 
des applaudissements généraux se firent entendre; 
l'assemblée, par un mouvement spontané, se leva 
tout entière, et le conduisit au château. 



DCJ 5 MAI 17S9 JUSQU'A LA NUIT DU é AOUT. 98 

Cette nouvelle répandit l'allégresse à Versailles 
et à Paris, où le peuple rassuré passa subitement 
de l'animosité à la reconnaissance. Louis XVI, 
rendu à lui-même, sentait combien il lui importait 
d'aller en personne apaiser la capitale , de reconqué- 
rir son affection et de se concilier ainsi la puissance 
populaire. Il fit annoncer à l'assemblée qu'il rappe- 
lait Necker, et qu'il se rendrait le lendemain à Pa- 
ris. L'assemblée avait déjà nommé une députation 
de cent membres , qui précéda le roi dans la capi- 
tale. Elle fut accueillie avec enthousiasme. Bailly 
et la Fayette , qui en faisaient partie , furent nom- 
més, l'un maire de Paris, l'autre commandant de 
la garde bourgeoise. Ils durent ces récompenses po- 
pulaires, Bailly à sa longue et difficile présidence 
de rassemblée, la Fayette à sa conduite glorieuse 
et patriotique. Ami de Washington et l'un des prin- 
cipaux auteurs de l'indépendance américaine , il 
avait, de retour dans sa patrie, prononcé le premier 
le nom des états généraux, s'était réuni à l'as- 
semblée avec la minorité de la noblesse , et s'était 
montré depuis l'un des plus zélés partisans de la 
révolution. 

Les deux nouveaux magistrats allèrent, le 27, 
recevoir le roi à la tête de la municipalité et de la 
garde parisienne. — « Sire, lui dit Bailly, j'ap- 



94 CHAPITRE PREMIER. 

(( porte à Votre Majesté les clefs de sa bonne ville 
« de Paris : ce sont les mêmes qui ont été présen- 
ce tées à Henri IV; il avait reconquis son peuple; 
« ici le peuple a reconquis son roi. » De la place 
Louis XV à l'Hôtel de Ville, le roi traversa une haie 
de garde nationale placée sur trois ou quatre 
rangs, armée de fusils, de piques, de lances, de faux 
et de bâtons. Les visages avaient encore quelque 
chose de sombre, et on ne faisait entendre que le 
cri souvent répété de Vive la nation! Mais, quand 
Louis XVI fut descendu de voiture, qu'il eut reçu 
des mains de Bailly la cocarde tricolore, et que, sans 
gardes, entouré de la foule, il fut entré avec con- 
fiance dans l'Hôtel de Ville, des applaudissements 
et des cris de Vive le roi! éclatèrent de toutes 
parts. La réconciliation fut entière : Louis XVI 
reçut les plus grands témoignages d'affection. Après 
avoir sanctionné les nouvelles magistratures, et ap- 
prouvé le choix du peuple, il repartit pour Versailles, 
où l'on n'était pas sans inquiétude sur son voyage 
a cause des troubles précédents. L'assemblée na- 
tionale l'attendait dans l'avenue de Paris; elle 
l'accompagna jusqu'au château, où la reine vint, 
avec ses enfants, se jeter dans ses bras. 

Les ministres contre-révolutionnaires et tous 
les auteurs des desseins qui venaient de manquer 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 95 

quittèrent la cour. Le comte d'Artois et ses deux 
fils, le prince de Condé, le prince de Conti, la 
famille Polignac avec une suite nombreuse, sor- 
tirent de France. Ils allèrent s'établir à Turin, 
où le comte d'Artois et le prince de Condé furent 
bientôt rejoints par Calonne, qui se fit leur agent. 
C'est ainsi que commença la première émigration. 
Les princes émigrés ne tardèrent pas à provoquer 
la guerre civile dans le royaume et la formation 
d'une coalition européenne contre la France. 

Necker revint en triomphe. Ce moment fut le 
plus beau de sa vie, et il est peu d'hommes qui en 
aient eu de semblable. Ministre de la nation, dis- 
gracié pour elle, rappelé à cause d'elle, il recueil- 
lit sur sa route, de Baie à Paris, les témoignages 
de la reconnaissance et de l'ivresse publiques. Son 
entrée dans Paris fut un jour de fête. Mais ce 
jour, qui fut pour lui le comble de la popularité, 
en devint presque le terme. La multitude, toujours 
furieuse contre ceux qui avaient trempé dans les 
projets du i4 juillet, avait fait périr, avec un hor- 
rible acharnement que rien n'avait pu fléchir , 
Foulon, ministre désigné 1 et son neveu Berthier. 
Indigné de ces exécutions, craignant que d'autres 
n'en devinssent les victimes et voulant surtout sau- 
ver le baron de Besenval, commandant de l'armée 



96 CHAPITRE PREMIER. 

de Paris sous le maréchal de Broglie, et qui était 
retenu prisonnier, Necker demanda une amnistie 
générale et l'obtint de l'assemblée des électeurs. 
Cette généreuse démarche était imprudente dans 
ce moment de défiance et d'exaltation; Necker ne 
connaissait pas le peuple; il ne savait point avec 
quelle facilité il soupçonne ses chefs et brise ses 
idoles. Celui-ci crut qu'on voulait soustraire ses 
ennemis aux peines qu'ils avaient encourues; les 
districts s'assemblèrent, l'illégalité de l'amnistie, 
prononcée par une assemblée sans mission, fut vive- 
ment attaquée , et les électeurs eux-mêmes la ré- 
voquèrent. Sans doute il fallait conseiller le calme 
au peuple et le rappeler à la miséricorde; mais le 
meilleur moyen était de demander, au lieu de l'élar- 
gissement des accusés, un tribunal qui les enlevât 
à la juridiction meurtrière de la multitude. Dans 
certains cas, ce qui est le plus humain n'est pas ce 
qui le paraît le plus. Necker, sans rien obtenir, dé- 
chaîna le peuple contre lui , et les districts contre 
les électeurs; il commença dès lors à lutter avec 
la révolution , dont il croyait pouvoir se rendre 
maître, parce qu'il en avait été un instant le hjros. 
Mais un homme est bien peu de chose pendant une 
révolution qui remue les masses; le mouvement 
l'entraîne ou l'abandonne ; il faut qu'il précède ou 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 97 

qu'il succombe. Dans aucun temps on n'aperçoit 
plus clairement la subordination des hommes aux 
choses : les révolutions emploient beaucoup de chefs, 
et, lorsqu'elles se donnent, elles ne se donnent qu'à 
un seul. 

Les suites du \[\ juillet furent immenses. Le mou- 
vement de Paris se communiqua aux provinces; le 
peuple, à l'imitation de celui de la capitale, s'y 
organisa partout en municipalités pour se régir, et 
en gardes nationales pour se défendre. L'autorité 
ainsi que la force se déplacèrent entièrement; la 
royauté les avait perdues par sa défaite, et la na- 
tion les avait conquises. Les nouveaux magistrats 
étaient seuls puissants et seuls obéis; les anciens 
étaient devenus l'objet de la défiance. Dans les villes, 
on se déchaînait contre eux et contre les privilégiés 
qu'on supposait, non sans raison, ennemis du chan- 
gement qui venait de s'opérer. Dans les campa- 
gnes, on incendiait les châteaux, et les paysans brû- 
laient les titres de leurs seigneurs. Il est rare que, 
dans un moment de victoire, on n'abuse pas de 
la puissance. Il importait, pour apaiser le peuple, 
de détruire les abus , afin qu'en voulant s'y sous- 
traire, il ne confondît point les privilèges avec les 
propriétés. Les ordres avaient disparu; l'arbitraire 
était détruit; leur ancien accompagnement, l'iné- 



98 CHAPITEE PREMIER. 

galité , devait être supprimé. C'est par là qu'il fallait 
procéder à l'établissement de l'ordre nouveau ; ces 
préliminaires furent Pœuvre d'une seule nuit. 

L'assemblée avait adressé au peuple des procla- 
mations propres à rétablir le calme. L'érection du 
Châtelet en tribunal chargé de juger les conspira- 
teurs du i4 juillet avait aussi contribué à ra- 
mener l'ordre en satisfaisant la multitude. Il restait 
à prendre une mesure plus importante , celle de 
l'abolition des privilèges. Le soir du 4 août, le 
vicomte de Noailïes en donna le signal : il proposa 
le rachat des droits féodaux et la suppression des 
servitudes personnelles. Cette motion commença 
les sacrifices de tous les privilégiés : il s'établit entre 
eux une rivalité d'offrandes et de patriotisme. 
L'entraînement devint général ; en quelques heures 
on décréta la cessation de tous les abus. Le duc du 
Châtelet proposa le rachat des dîmes et leur chan- 
gement en taxe pécuniaire ; l'évêque de Chartres , 
la suppression du droit exclusif de chasse ; le comte 
de Virieu, celle des fuies et des colombiers. L'a- 
bolition des justices seigneuriales, celle de la vé- 
nalité des charges de la magistrature , celle des im- 
munités pécuniaires et de l'inégalité des impôts, celle 
du casuel des curés y des armâtes de la cour de Rome \ 
de la pluralité des bénéfices, des pensions obte- 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 99 

nues sans titres, furent successivement proposées 
et admises. Après les sacrifices des particuliers vin- 
rent ceux des corps, des villes et des provinces. Les 
jurandes et les maîtrises furent abolies. Un député 
du Dauphiné ? le marquis de Blacons , prononça au 
nom de sa province une renonciation solennelle à 
ses privilèges. Les autres provinces imitèrent le 
Dauphiné, et les villes suivirent l'exemple des pro- 
vinces. Une médaille fut frappée pour éterniser 
la mémoire de ce jour, et l'assemblée décerna à 
Louis XVI le titre de Restaurateur de la liberté 
française. 

Cette nuit, qu'un ennemi de la révolution appela 
dans le temps la Saint-Barthélémy des propriétés, 
fut surtout la Saint-Barthélémy des abus. Elle dé- 
blaya les décombres de la féodalité ; elle délivra les 
personnes des restes de la servitude, les terres des 
dépendances seigneuriales , les propriétés roturières 
des ravages du gibier et de l'exaction des dîmes. 
En détruisant les justices seigneuriales , restes des 
pouvoirs privés , elle conduisit au régime des pou- 
voirs publics : en détruisant la vénalité des charges 
de la magistrature, elle présagea la justice gratuite. 
Elle fut le passage d'un ordre de choses où tout ap- 
partenait aux particuliers à un autre où tout devait 
appartenir à la nation. Cette nuit changea la face 



300 CHAPITRE PREMIER. 

du royaume , elle rendit tous les Français égaux ; 
ils purent tous parvenir aux emplois, aspirer à la 
propriété, et exercer l'industrie. Enfin , cette nuit 
fut une révolution aussi importante que le sou- 
lèvement du 14 juillet, dont elle était la consé- 
quence. Elle rendit le peuple maître de la société, 
comme l'autre l'avait rendu maître du gouverne- 
ment, et elle lui permit de préparer la nouvelle 
constitution en détruisant l'ancienne. 

La révolution avait eu une marche bien rapide , 
et avait obtenu en peu de temps de bien grands ré- 
sultats ; elle eût été moins prompte et moins com- 
plète si elle n'eût pas été attaquée Chaque refus de- 
vint pour elle l'occasion d'un succès; elle déjoua 
l'intrigue, résista à l'autorité, triompha de la force; 
et, au moment où nous sommes parvenus, tout 
l'édifice de la monarchie absolue avait croulé parla 
faute de ses chefs. Le 17 juin avait vu disparaître 
les trois ordres, et les états généraux se changer en 
assemblée de la nation; le 23 juin avait été le 
terme de l'influence morale de la royauté; le 14 
juillet , celui de sa puissance matérielle ; l'assemblée 
avait hérité de l'une, et le peuple de l'autre ; enfin, 
le 4 août avait été le complément de cette première 
révolution. L'époque que nous venons de parcourir 
se détache des autres d'une manière saillante; pen- 



DU 5 MAI 1789 JUSQU'A LA NUIT DU 4 AOUT. 101 

dant sa courte durée , la force se déplace , et tous 
les changements préliminaires s'accomplissent. L'é- 
poque qui suit est celle où le nouveau régime se dis- 
cute , s'établit, et où l'assemblée, après avoir été 
destructive , devient constituante. 



.\r>3 



CHAPITRE II. 



Depuis la nuit du 4 août jusqu'aux & et 6 octobre 

1789. 



État de l'assemblée constituante. — Parti du haut clergé et de la no- 
blesse ; Maury et Cazalès. — Parti du ministère et des deux cham- 
bres : Mounier, Lally-Tollendal. — Parti populaire ; triumvirat de 
Barnave, Duport et Lameth; sa position; influence de Sieyès; Mira- 
beau, chef de l'assemblée à cette époque. — Ce qu'il faut penser du 
parti d'Orléans. — Travaux constitutionnels : déclaration des droits; 
permanence et unité du corps législatif; sanction royale; agitation 
extérieure qu'elle cause. — Projet de la cour ; repas des gardes du 
corps; insurrection des 5 et 6 octobre; le roi vient habiter Paris. 



L'assemblée nationale , composée de l'élite cU 
la nation , était pleine de lumières , d'intentions 
pures et de vues de bien public. Elle n'était pourtant 
pas sans partis , ni sans dissidence ; mais la masse 
Vêtait sous l'empire ni d'une idée ni d'un homme , 



104 CHAPITRE II. 

et ce fut elle qui, d'après une conviction toujours 
libre, souvent spontanée, décida des délibérations 
et décerna la popularité. Voici quelles étaient , au 
milieu d'elle , les divisions de vues et d'intérêts. 

La cour avait dans l'assemblée un parti , celui des 
privilégiés , qui garda quelque temps le silence , et 
qui ne prit qu'une part tardive aux discussions. Ce 
parti était composé de ceux qui , à Pépoque de la 
dispute des ordres , s'étaient déclarés contre la 
réunion. Malgré leur accord momentané avec les 
communes dans les dernières circonstances , les 
classes aristocratiques avaient des intérêts contraires 
à ceux du parti national. Aussi la noblesse et le 
haut clergé , qui formèrent la droite de l'assemblée, 
furent en opposition constante avec lui, excepté 
dans certains jours d'entraînement. Ces mécontents 
de la révolution, qui ne surent ni l'empêcher par 
leurs sacrifices ni l'arrêter par leur adhésion , com- 
battirent d'une manière systématique presque toutes 
ses réformes. Ils avaient pour principaux organes 
deux hommes qui n'étaient point parmi eux les pre- 
miers en naissance et en dignités , mais qui avaient 
la supériorité du talent. Maury et Cazalès repré- 
sentèrent en quelque sorte , l'un le clergé , l'autre 
la noblesse. 

Ces deux orateurs des privilégiés , suivant les in- 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 105 

tentions de leur parti qui ne croyait pas à la durée 
des changements , cherchaient moins à se défendre 
qu'à protester; et dans toutes leurs discussions ils 
eurent pour but plutôt de desservir l'assemblée qu-^ 
de l'éclairer. Chacun d'eux mit dans son rôle la 
tournure de son esprit et de son caractère : Maury 
fit de longues oraisons , Cazalès de vives sorties. Le 
premier conservait à la tribune ses habitudes de 
prédicateur et d'académicien : il discourait sur les 
matières législatives , quelquefois sans les entendre , 
et il saisissait rarement le point juste d'une question 
ou même le point avantageux pour son parti. Il 
montrait de l'audace, de l'adresse, des ressources 
variées , une facilité brillante ou des saillies spiri- 
tuelles , mais jamais une conviction profonde , un 
jugement ferme , une éloquence véritable. L'abbé 
Maury parlait comme les soldats se battent. Nul ne 
savait contredire plus souvent et plus longtemps que 
lui , ni suppléer aux bonnes raisons par des citations 
ou des sophismes , et aux mouvements de l'âme par 
des formes oratoires. Quoique avec beaucoup de 
talent, il manquait de ce qui le vivifie, la vérité. 
Cazalès était l'opposé de Maury; il avait un es- 
prit prompt et droit; son élocution était aussi fa- 
cile, mais plus animée; il y avait de la franchise 
dans ses mouvements, et les raisons qu'il donnait 



106 CHAPITRE IL 

étaient toujours les meilleures. Nullement rhéteur, 
il prenait dans une question qui intéressait son 
parti le côté juste , et laissait à Maury le côté dé- 
clamatoire. Avec la netteté de ses vues, l'ardeur de 
son caractère et le bon usage de son talent , il n'y 
avait de faux chez lui que ce qui appartenait à 
sa position; au lieu que Maury ajoutait les erreurs 
de son esprit à celles qui étaient inséparables de sa 
cause. 

Necker et le ministère avaient également un parti ; 
mais il était moins nombreux que l'autre, parce 
qu'il était un parti modéré. La France était alors 
divisée en anciens privilégiés , qui s'opposaient à la 
révolution , et en soutiens des intérêts généraux du 
peuple, qui la voulaient entière. Il n'y avait pas 
encore place entre eux pour un parti qui s'érigeât 
en médiateur. Necker était déclaré pour la consti- 
tution anglaise, et tous ceux qui partageaient son 
avis, par croyance ou par ambition, s'étaient ral- 
liés à lui. De ce nombre étaient Mounier, esprit 
ferme, caractère inflexible, qui considérait ce sys- 
tème comme le type des gouvernements représen- 
tatifs; Lally-Tollendal, tout aussi convaincu que 
lui et plus persuasif; Clermont-Tonnerre , l'ami et 
l'associé de Mounier et de Lally ; enfin , la minorité 
de la noblesse et une partie des évêques , qui espé- 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 107 

raient devenir membres de la chambre haute si les, 
idées de Necker étaient adoptées. 

Les chefs de ce parti ? qu'on appela plus tard le 
parti des monarchiens , auraient voulu faire la 
révolution par accommodement, et introduire en 
France un gouvernement représentatif tout fait , 
celui d'Angleterre. A chaque époque , ils suppliè- 
rent ceux qui étaient les plus puissants de transiger 
avec les plus faibles. Avant le i4 juillet , ils deman- 
daient à la cour et aux classes privilégiées de con- 
tenter les communes ; après , ils demandèrent aux 
communes de recevoir à composition la cour et les 
classes privilégiées. Us pensaient qu'on devait con- 
server à chacun son action dans l'Etat , que des 
partis déplacés sont des partis mécontents , et qu'il 
faut leur créer une existence légale sous peine de 
s'exposer à des luttes interminables de leur part. 
Mais ce qu'ils ne voyaient pas , c'était le peu d'à- 
propos de leurs idées dans un moment de passions 
exclusives. La lutte était commencée, la lutte qui 
devait faire triompher un système, et non amener 
un arrangement. C'était une victoire qui avait rem- 
placé les trois ordres par une seule assemblée , et il 
était bien difficile de rompre l'unité de cette as- 
semblée pour parvenir au gouvernement des deux 
chambres. Les modérés n'avaient pas pu obtenir ce 



108 CHAPITRE II. 

gouvernement de la cour ; ils ne devaient pas l'ob- 
tenir davantage de la nation : à Tune il avait paru 
trop populaire, pour l'autre il était trop aristocra- 
tique. 

Le reste de l'assemblée formait le parti national. 
On n'y remarquait pas encore les hommes qui , tels 
que Robespierre, Pétion , Buzot , etc., voulurent 
plus tard commencer une seconde révolution lors- 
que la première fut achevée. A cette époque, les 
plus extrêmes de ce côté étaient Duport, Barnave 
et Lameth , qui formaient un triumvirat dont les 
opinions étaient préparées par Duport, soutenues 
par Barnave et dont la conduite était dirigée par 
Alexandre Lameth. 11 y avait quelque chose de très 
remarquable et qui annonçait l'esprit d'égalité de 
l'époque dans l'union intime d'un avocat appar- 
tenant à la classe moyenne, d'un conseiller apparte- 
nant à la classe parlementaire , d'un colonel appar- 
tenant à la cour, qui renonçaient aux intérêts de 
leur ordre pour s'associer dans des vues de bien 
public et de popularité. Ce parti se plaça d'abord 
dans une position plus avancée que celle où la ré- 
volution était parvenue. Le i4 juillet avait été le 
triomphe de la classe moyenne : la Constituante 
était son assemblée ; la garde nationale , sa force 
armée; la mairie, son pouvoir populaire. Mirabeau, 



DE LA JSUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET G OCTOBRE 1789. 109 

la Fayette, Bailly, s'appuyèrent sur cette classe, 
et en furent , l'un le tribun , l'autre le général , 
l'autre le magistrat. Le parti Duport , Barnave et 
Lameth avait les principes et soutenait les intérêts 
de cette époque de la révolution ; mais , composé 
d'hommes jeunes , d'un patriotisme ardent , qui ar- 
rivaient dans les affaires publiques avec des qualités 
supérieures , de beaux talents , des positions éle- 
vées , et qui à l'ambition de la liberté joignaient 
celle du premier rôle , ce parti dépassa un peu, dès 
les premiers temps , la révolution du 14 juillet. Il 
prit son point d'appui, dans l'assemblée, sur les 
membres de l'extrême gauche; hors de l'assemblée, 
sur les clubs ; dans la nation , sur la partie du peuple 
qui avait coopéré au 14 juillet et qui ne voulait pas 
que la bourgeoisie seule profitât de la victoire. En 
se mettant à la tête de ceux qui n'avaient pas de 
chefs , et qui , étant un peu en dehors du gouverne- 
ment , aspiraient à y entrer, il ne cessa pas néan- 
moins d'appartenir à cette première époque de la 
révolution. Seulement il forma une espèce d'oppo- 
sition démocratique dans la classe moyenne , ne dif- 
férant des chefs de celle-ci que sur des points de 
peu d'importance , et votant avec eux dans la plu- 
part des questions. C'était plutôt entre ces hommes 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. I. 7 



110 CHAPITRE II. 

populaires une émulation de patriotisme qu'une dis- 
sidence de parti. 

Duport , dont la tête était forte et qui avait ac- 
quis une expérience prématurée de la conduite des 
passions politiques dans les luttes que le parlement 
avait soutenues contre le ministère et qu'il avait en 
partie dirigées, savait qu'un peuple se repose dès 
qu'il a conquis ses droits, et qu'il s'affaiblit dès 
qu'il se repose. Pour tenir en haleine ceux qui gou- 
vernaient dans l'assemblée, dans la mairie, dans 
les milices; pour empêcher l'action publique de se 
ralentir, et ne pas licencier le peuple, dont peut- 
être on aurait un jour besoin, il conçut et exécuta 
la fameuse confédération des clubs. Cette institu- 
tion, comme tout ce qui imprime un grand mou- 
vement à une nation, fit et du mal et du bien. Elle 
entrava l'autorité légale lorsque celle-ci était suffi- 
sante ; mais aussi elle donna une énergie immense à 
la révolution lorsque , attaquée de toutes parts , elle 
ne pouvait se sauver qu'au prix des plus violents 
efforts. Du reste , ses fondateurs n'avaient pas cal- 
culé toutes les suites de cette association. Elle était 
tout simplement pour eux un rouage qui devait en- 
tretenir ou remonter sans danger le mouvement de 
la machine publique quand il tendrait à se ralentir 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 111 

ou à cesser; ils ne crurent point travailler au profit 
de la multitude. Après la fuite de Varennes , le parti 
populaire extrême étant devenu trop exigeant et trop 
redoutable, ils l'abandonnèrent et ils s'appuyèrent 
contre lui sur la masse de l'assemblée et sur la classe 
moyenne, dont la mort de Mirabeau avait laissé 
la direction vacante. A cette époque, il leur impor- 
tait d'asserîir promptement la révolution constitu- 
tionnelle; car la prolonger, c'eût été conduire à la 
révolution républicaine. 

La masse de l'assemblée, dont nous avons déjà 
parlé , abondait en esprits justes , exercés et même 
supérieurs. Ses chefs étaient deux hommes étrangers 
au tiers état et adoptés par lui. Sans l'abbé Sieyès, 
l'assemblée constituante eût peut-être mis moins 
d'ensemble dans ses opérations , et sans Mirabeau 
moins d'énergie dans sa conduite. 

Sieyès était un de ces hommes qui font secte dans 
des siècles d'enthousiasme , et qui exercent l'ascen- 
dant d'une puissante raison dans un siècle de lu- 
mières. La solitude et les travaux philosophiques 
l'avaient mûri de bonne heure ; il avait des idées 
neuves, fortes, mais un peu trop systématiques. La 
société avait surtout été l'objet de son examen; il 
en avait suivi la marche , décomposé les ressorts ; 
la nature du gouvernement lui paraissait moins en- 



112 CHAPITRE II. 

core une question de droit qu'une question d'épo- 
que. Dans son intelligence régulatrice était ordon- 
née la société de ces jours, avec ses divisions, ses 
rapports, ses pouvoirs et son mouvement. Quoique 
froid , Sieyès avait l'ardeur qu'inspire la recherche 
de la vérité, et la passion qu'on a lorsqu'on croit 
l'avoir découverte : aussi était-il absolu dans ses 
idées , dédaigneux pour celles d'autrui , parce qu'il 
les trouvait incomplètes , et qu'à ses yeux la demi- 
vérité c'était l'erreur. La contradiction l'irritait; 
il était peu communicatif; il aurait voulu se faire 
connaître en entier , et il ne le pouvait pas avec 
tout le monde. Ses adeptes transmettaient ses sys- 
tèmes aux autres, ce qui lui donnait quelque chose 
de mystérieux et le rendait l'objet d'une espèce de 
culte. Il avait l'autorité que procure une science 
politique arrêtée; et la constitution aurait pu sortir 
de sa tête tout armée comme la Minerve de Ju- 
piter ou la législation des anciens^ si de notre temps 
chacun n'avait pas voulu y concourir ou la juger. Ce- 
pendant, à part quelques modifications, ses plans, 
furent généralement adoptés, et il eut dans les co- 
mités encore plus de disciples que de collaborateurs. 
Mirabeau obtint à la tribune le même ascendant 
que Sieyès dans les comités. C'était un homme qui 
n'attendait qu'une occasion pour être grand. A 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 113 

Rome, dans les beaux temps de la république, il eût 
été un des Gracques ; sur son déclin , un Catilina ; sous 
la Fronde, un cardinal de Retz; et dans la décré- 
pitude d'une monarchie, où un être tel que lui ne 
pouvait exercer ses immenses facultés que dans l'a- 
gitation , il s'était fait remarquer par la véhémence 
de ses passions , les coups de l'autorité , une vie pas- 
sée à commettre des désordres et à en souffrir. A 
cette prodigieuse activité il fallait de l'emploi; la 
révolution lui en donna. Habitué à la lutte contre 
le despotisme, irrité des mépris d'une noblesse qui, 
lui reprochant ses écarts, le rejetait de son sein; 
habile , audacieux , éloquent, Mirabeau sentit que 
la révolution serait son œuvre et sa vie. Il répon- 
dait aux principaux besoins de son époque. Sa pen- 
sée, sa voix, son action, étaient celles d'un tribun. 
Dans les circonstances périlleuses, il avait l'entraî- 
nement qui maîtrise une assemblée ; dans les dis- 
cussions difficiles, le trait qui les termine; d'un mot 
il abaissait les ambitions, faisait taire les inimitiés, 
déconcertait les rivalités. Ce puissant mortel, à l'aise 
au milieu des agitations, se livrant tantôt à la fou- 
gue, tantôt aux familiarités de la force, exerçait 
dans l'assemblée une sorte de souveraineté. Il ob- 
tint bien vite une popularité immense , qu'il con- 
serva jusqu'au bout; et celui qu'évitaient tous les 



1H CHAPITRE II. 

regards lors de son entrée aux états fut , à sa mort , 
porté au Panthéon au milieu du deuil et de l'as- 
semblée et de la France. Sans la révolution, Mira- 
beau eût manqué sa destinée ; car il ne suffit pas 
d'être grand homme , il faut venir à propos. 

Le duc d'Orléans, auquel on a donné un parti , 
avait bien peu d'influence dans l'assemblée ; il vo- 
tait avec la majorité , et non la majorité avec lui. 
L'attachement personnel de quelques-uns de ses 
membres , son nom , les craintes de la cour, la po- 
pularité dont on récompensait ses opinions , des es- 
pérances bien plus que des complots , ont grossi sa 
réputation de factieux. Il n'avait ni les qualités ni 
même les défauts d'un conspirateur ; il peut avoir 
aidé de son argent et de son nom des mouvements 
populaires qui auraient également éclaté sans lui 
et qui avaient un autre objet que son élévation. 
Une erreur commune encore est d'attribuer la 
plus grande des révolutions à quelques sourdes et 
petites menées , comme si , en pareil temps , tout un 
peuple pouvait servir d'instrument à un homme ! 

L'assemblée avait acquis la toute-puissance : les 
municipalités relevaient d'elle, les gardes nationales 
lui obéissaient. Elle s'était divisée en comités, pour 
faciliter ses travaux et pour y suffire. Le pouvoir 
royal , quoique existant de droit , était en quelaue 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 115 

sorte suspendu, puisqu'il n'était point obéi, et l'as- 
semblée avait dû suppléer à son action par la sienne 
propre. Aussi , indépendamment des comités char- 
gés de la préparation de ses travaux , en avait-elle 
nommé d'autres qui pussent exercer une utile sur- 
veillance au dehors. Un comité des subsistances s'oc- 
cupait des approvisionnements , objet si important 
dans une année de disette ; un comité des rapports 
correspondait avec les municipalités et les provin- 
ces ; un comité des recherches recevait les dénon- 
ciations contre les conspirateurs du 1 4 juillet. Mais 
le sujet spécial de son attention était les finances 
et la constitution, que les crises passées avaient fait 
ajourner. 

Après avoir pourvu momentanément aux besoins 
du trésor , l'assemblée , quoique devenue souveraine, 
consulta , par l'examen des cahiers , le vœu de ses 
commettants. Elle procéda ensuite dans ses établis- 
sements avec une méthode, une étendue et une 
liberté de discussion qui devaient procurer à la 
France une constitution conforme à la justice et à 
ses besoins. Les Etats-Unis d'Amérique , au moment 
de leur indépendance , avaient consacré dans une 
déclaration les droits de l'homme et ceux du ci- 
toyen. C'est toujours par là qu'on commence. Un 
peuple qui sort de l'asservissement éprouve le be- 



11(5 CHAPITRE II. 

soin de proclamer ses droits avant même de fonder 
son gouvernement. Ceux des Français qui avaient 
assisté à cette révolution et qui coopéraient à la no- 
tre, proposèrent une déclaration semblable comme 
préambule de nos lois. Cela devait plaire à une 
assemblée de législateurs et de philosophes, qui 
n'était retenue par aucune limite , et qui se dirigeait 
d'après les idées fondamentales et absolues sur les- 
quelles le dix-huitième siècle , dont elle était l'élève, 
faisait reposer la société humaine. Quoique cette 
déclaration ne contînt que des principes généraux , 
et qu'elle se bornât à exposer en maximes ce que 
la constitution devait mettre en lois, elle était 
propre à élever les âmes et à donner aux citoyens 
le sentiment de leur dignité et de leur importance. 
Sur la proposition de la Fayette, l'assemblée avait 
déjà commencé cette discussion , que les événements 
de Paris et les décrets du 4 août l'avaient forcée 
d'interrompre ; elle la reprit alors et la termina , 
en consacrant des principes qui servirent de table à 
la nouvelle loi , et qui étaient la prise de possession 
du droit au nom de l'humanité. 

Ces généralités étant adoptées , l'assemblée s'oc- 
cupa de l'organisation du pouvoir législatif. Cet 
objet était un des plus importants ; il devait fixer la 
nature de ses fonctions , et établir ses rapports avec 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 117 

le roi. Dans cette discussion, l'assemblée allait uni 
quement décider de l'état à venir du pouvoir légis- 
latif. Quant à elle, revêtue de l'autorité consti- 
tuante, elle était placée au-dessus de ses propres 
arrêtés, et aucun pouvoir intermédiaire ne devait sus- 
pendre ou empêcher sa mission. Mais quelle serait 
pour les sessions futures la forme du corps délibé- 
rant? Demeurerait-il indivisible ou se décompose- 
rait-il en deux chambres? Dans le cas où cette der- 
nière forme prévaudrait, quelle serait la nature de 
la seconde chambre? En ferait-on une assemblée 
aristocratique ou un sénat modérateur? Enfin, le 
corps délibérant, quel qu'il fût, serait-il permanent 
ou périodique , et le roi partagerait-il avec lui la 
puissance législative? Telles furent les difficultés 
qui agitèrent rassemblée et Paris pendant le mois 
de septembre. 

On comprendra facilement la manière dont ces 
questions furent résolues si l'on considère la posi- 
tion de l'assemblée et les idées qu'elle avait sur la 
souveraineté. Le roi n'était à ses yeux qu'un agent 
héréditaire de la nation , auquel ne pouvait appar- 
tenir m le droit de convoquer ses représentants , ni 
celui de les diriger, ni celui de les suspendre. Aussi 
lui refusa-t-elle l'initiative des lois et la dissolution 
de l'assemblée. Elle ne pensait pas que le corps lé- 



113 CHAPITRE II. 

gislatif dût être mis dans la dépendance du roi. 
D'ailleurs elle craignait qu'en accordant au gou- 
vernement une action trop forte sur l'assemblée , 
ou en ne tenant pas celle-ci toujours réunie , le 
prince ne profitât des intervalles où il serait seul 
pour empiéter sur les autres pouvoirs , et peut-être 
même pour détruire le régime nouveau. On voulut 
donc opposer à une autorité toujours active une as- 
semblée toujours subsistante, et Ton décréta la per- 
manence du corps législatif. Quant à son indivisibi- 
lité ou à son partage , la discussion fut très animée. 
Necker, Mounier, Lally-Tollendal voulaient , outre 
une chambre de représentants, un sénat dont les 
membres seraient nommés par le roi sur la présen- 
tation du peuple. Ils pensaient que c'était le seul 
moyen de modérer la puissance et même d'empê- 
cher la tyrannie d'une seule assemblée. Ils avaient 
pour partisans quelques membres qui partageaient 
leurs idées, ou qui espéraient faire partie de la 
chambre haute. La majorité de la noblesse aurait 
voulu non une pairie, mais une assemblée aristo- 
cratique, dont elle aurait élu les membres. On ne 
put pas s'entendre , le parti Mounier se refusant à 
un projet qui aurait ressuscité les ordres, et les 
aristocrates rejetant un sénat qui confirmait la ruine 
de la noblesse. Le plus grand nombre des députés 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBKE 1789. 119 

du clergé et des communes était pour l'unité de ras- 
semblée. Il paraissait illégal au parti populaire de 
constituer des législateurs à vie : ce parti croyait que 
la chambre haute servirait d'instrument à la cour 
et à Paristocratie , et serait dès lors dangereuse, ou 
bien deviendrait inutile en se réunissant aux com- 
munes. Ainsi le parti nobiliaire par mécontente- 
ment, le parti national par esprit de justice absolue, 
rejetèrent également la chambre haute. 

Cette détermination de l'assemblée a été l'objet 
de beaucoup de reproches. Les partisans de la pairie 
ont attribué tous les maux de la révolution à son 
absence, comme s'il eût été possible à un corps, quel 
qu'il fût, d'arrêter sa marche! Ce n'est point la 
constitution qui lui a donné le caractère qu'elle a eu, 
ce sont les événements occasionnés par la lutte des 
partis. Qu'eût fait la chambre haute entre la cour 
et la nation? Déclarée en faveur delà première, elle 
ne l'eût ni conduite ni sauvée; en faveur de la se- 
conde, elle ne l'eût pas renforcée, et, dans les deux 
cas, sa suppression était infaillible. On va vite en 
pareil temps, et tout ce qui arrête est de trop. En 
Angleterre la chambre des lords, quoiqu'elle se mon- 
trât très docile, fut suspendue pendant la crise delà 
révolution. Ces divers systèmes ont chacun leur épo 



120 CHAPITRE IL 

que : les révolutions se font avec une seule cham- 
bre, et se terminent avec deux. 

La sanction royale excita de grands débats dans 
rassemblée et une rumeur violente au dehors. Il s'a- 
gissait de déterminer l'action du monarque dans la 
confection des lois. Les députés étaient presque tous 
d'accord sur un point : ils étaient résolus à lui re- 
connaître le droit de sanctionner ou de refuser les 
lois; mais les uns voulaient que ce droit fût illimité , 
les autres qu'il fût temporaire. Au fond, c'était la 
même chose ; car il n'était pas possible au prince de 
prolonger son refus indéfiniment, et le veto, quoique 
absolu , n'aurait été que suspensif. Mais cette fa- 
culté, donnée à un homme seul , d'arrêter la volonté 
d'un peuple, paraissait exorbitante, hors de l'assem- 
blée surtout , où elle était moins comprise. 

Paris n'était point encore revenu de l'agitation 
du i4 juillet, il était au début du gouvernement po- 
pulaire, et il en éprouvait la liberté et le désordre. 
L'assemblée des électeurs, qui, dans les circons- 
tances difficiles , avait tenu lieu de municipalité pro- 
visoire, venait d'être remplacée. Cent quatre-vingts 
membres, nommés par les districts, s'étaient cons- 
titués en législateurs et en représentants de la com- 
mune. Pendant qu'ils travaillaient à un plan d'orga- 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 121 

nisation municipale, chacun voulait commander; 
car en France l'amour de la liberté est un peu le 
goût du pouvoir. Les comités agissaient à part du 
maire ; l'assemblée des représentants s'élevait contre 
les comités, et les districts contre l'assemblée des 
représentants. Chacun des soixante districts s'attri- 
buait le pouvoir législatif, et donnait le pouvoir exé- 
cutif à ses comités; ils considéraient tous comme 
leurs subordonnés les membres de l'assemblée géné- 
rale, dont ils s'accordaient le droit de casser les ar- 
rêtés. Cette idée de souveraineté du mandant sur le 
délégué faisait des progrès rapides. Tous ceux qui 
ne participaient pas à l'autorité se réunissaient en 
assemblées , et là se livraient à des délibérations. 
Les soldats discutaient à l'Oratoire, les garçons 
tailleurs à la Colonnade , les perruquiers aux 
Champs-Elysées, les domestiques au Louvre. Mais 
c'était dans le jardin du Palais-Royal surtout 
qu'avaient lieu les discussions les plus animées ; 
on y examinait les matières qui occupaient les dé- 
bats de l'assemblée nationale , et l'on y contrôlait 
ses discussions. La disette occasionnait aussi des 
attroupements, et ceux-là n'étaient pas les moins 
dangereux. 

Tel était l'état de Paris lorsque la discussion sur 
le veto fut entamée. La crainte qu'excita ce droit 



122 CHAPITRE II. 

accordé au roi fut extrême; on eût dit que le sort 
de la liberté était attaché à cette décision, et que le 
veto ramènerait seul à l'ancien régime. La mul- 
titude, qui ignore la nature et les limites des pou- 
voirs, voulait que l'assemblée, en qui elle se con* 
fiait, pût tout, et que le roi, dont elle se défiait, 
ne pût rien. Tout instrument laissé à la dispo- 
sition de la cour paraissait un moyen contre-ré- 
volutionnaire. Le Palais-Royal s'agita; des lettres 
menaçantes furent écrites aux membres de l'assem- 
blée qui, tels que Mounier, s'étaient déclarés pour 
le veto absolu; on parla de les destituer comme 
des représentants infidèles , et de marcher sur Ver- 
sailles. Le Palais-Royal envoya une députation à 
l'assemblée de la commune , et lui fit demander 
de déclarer les députés révocables , et de les rendre 
en tout temps dépendants des électeurs. La com- 
mune fut ferme , repoussa les demandes du Palais- 
Royal , et prit des mesures pour empêcher les at- 
troupements. La garde nationale la seconda; elle 
était fort bien disposée, la Fayette avait acquis 
sa confiance, elle commençait à être organisée, 
elle portait l'uniforme, elle se formait à la dis- 
cipline, dont les gardes françaises lui donnaient 
l'exemple, et elle apprenait de son chef l'amour 
de Tordre et le respect pour la loi. Mais la classe 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 123 

moyenne, qui la composait, n'avait pas encore 
exclusivement pris possession du gouvernement 
populaire. La multitude enrôlée le i4 juillet n'était 
pas tout à fait éconduite. L'agitation du dehors 
rendit orageux les débats sur le veto; une ques- 
tion fort simple acquit par là une très grande im- 
portance, et le ministère, voyant combien l'effet 
d'une décision absolue pourrait être funeste, sen- 
tant d'ailleurs que, par le fait, le veto illimité et le 
veto suspensif étaient les mêmes, décida le roi à 
se réduire à ce dernier et à se désister de l'autre. 
L'assemblée décréta que le refus de sanction du 
prince ne pourrait pas se prolonger au delà de 
deux législatures, et cette décision satisfit tout le 
monde. 

La cour profita de l'agitation de Paris pour 
réaliser d'autres projets. Depuis quelque temps on 
agissait sur l'esprit du roi. Il avait d'abord refusé 
de sanctionner les décrets du 4 août, quoiqu'ils 
fussent constituants, et qu'il ne pût dès lors que les 
promulguer. Après les avoir acceptés sur les obser- 
vations de l'assemblée, il renouvelait les mêmes dif- 
ficultés relativement à la déclaration des droits. Le 
but de la cour était de faire considérer Louis XVI 
comme opprimé par l'assemblée, et contraint de 
se soumettre à des mesures qu'il ne voulait pas ac- 



121 CHAPITRE II. 

cepter; elle supportait impatiemment sa situation, 
et voulait ressaisir son ancienne autorité. La fuite 
était le seul moyen, et il fallait la légitimer; on 
ne pouvait rien en présence de l'assemblée et dans 
le voisinage de Paris. L'autorité royale avait 
échoué le 23 juin, l'appareil militaire le \(\ juillet; 
il ne restait plus que la guerre civile. Comme il 
était difficile d'y décider le roi, on attendit le 
dernier moment pour l'entraîner à la fuite, et 
son incertitude fit manquer le plan. On devait se 
retirer à Metz auprès du marquis de Bouille, 
au milieu de son armée, appeler delà, autour 
du monarque, la noblesse, les troupes restées fi- 
dèles, les parlements; déclarer l'assemblée et Paris 
rebelles, les inviter à l'obéissance ou les y forcer, 
et, si l'on ne rétablissait pas l'ancien régime absolu, 
se borner au moins à la déclaration du 23 juin. 
D'un autre côté, si la cour avait intérêt à éloi- 
gner le roi de Versailles, afin qu'il pût entre- 
prendre quelque chose, les partisans de la révolu- 
tion avaient intérêt à le conduire à Paris; la fac- 
tion d'Orléans, s'il en existait une, devait faire en 
sorte de pousser le roi à la fuite en l'intimidant, 
dans l'espoir que l'assemblée nommerait son chef 
lieutenant général du royaume; enfin le peuple, 
manquant de pain, devait espérer que le séjour 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBKE 1789. 123 

du roi à Paris ferait cesser ou diminuer la di- 
sette. Toutes ces causes existant, il ne manquait 
plus qu'une occasion de soulèvement; la cour la 
fournit. 

Sous le prétexte de se mettre en garde contre 
les mouvements de Paris, elle appela des troupes 
à Versailles, doubla les gardes du corps de ser- 
vice , fit venir des dragons et le régiment de 
Flandre. Cet appareil de troupes donna lieu aux 
craintes les plus vives : on répandit le bruit d'un 
coup d'État contre-révolutionnaire, et on annonça 
comme prochaine la fuite du roi et la dissolution 
de l'assemblée. Au Luxembourg, au Palais-Royal, 
aux Champs-Elysées, on aperçut des uniformes 
inconnus, des cocardes noires ou jaunes; les en- 
nemis de la révolution montraient une joie qu'on 
ne leur voyait plus depuis quelque temps. La cour 
par sa conduite confirma les soupçons, et dévoila 
le but de tous ces préparatifs. 

Les officiers du régiment de Flandre, reçus 
avec inquiétude par la ville de Versailles, furent 
fêtés au château , et on les admit même au jeu de 
la reine. On chercha à s'assurer de leur dévoue- 
ment; un repas de corps leur fut donné par les 
gardes du roi. Des officiers de dragons et de 
chasseurs qui se trouvaient à Versailles, ceux des 



126 CHAPITRE IL 

gardes suisses, des cent-suisses , de la prévôté et 
l'état-major de la garde nationale y furent invités. 
On choisit pour lieu du festin la grande salle de 
spectacle , exclusivement destinée aux fêtes les plus 
solennelles de la cour, et qui, depuis le mariage 
du second frère du roi, ne s'était ouverte que 
pour l'empereur Joseph II. Les musiciens du roi 
eurent ordre d'assister à cette fête, la première 
que les gardes eussent encore donnée. Pendant le 
repas, on porta avec enthousiasme la santé de la 
famille royale; celle de la nation fut omise ou 
rejetée. Au second service, les grenadiers de Flan- 
dre , les suisses et des dragons ftirent introduits 
pour être témoins de ce spectacle et participer aux 
sentiments qui animaient les convives. Les trans- 
ports augmentaient d'un moment à l'autre. Tout 
d'un coupon annonce le roi, qui entre dans la 
salle du banquet en habit de chasse, suivi de la reine 
tenant le dauphin dans ses bras. Des acclama- 
tions d'amour et de dévouement se font entendre ; 
l'épée nue à la main , on boit à la santé de la 
famille royale; et, au moment où Louis XVI se 
retire, la musique joue l'air : O Richard 7 6 mon 
roi, V univers t' abandonne l... La scène pre..d alors 
un caractère significatif : la marche des Hulans 
et les vins versés avec profusion font perdre aux 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 127 

convives toute réserve. On sonne la charge; des 
convives chancelants escaladent les loges comme 
si l'on montait à l'assaut; des cocardes blanches 
sont distribuées; la cocarde tricolore est, dit-on, 
foulée aux pieds, et cette troupe se répand ensuite 
dans les galeries du château, où les dames de la 
cour lui prodiguent les félicitations et la décorent 
de rubans et de cocardes. 

Tel fut ce fameux repas du i er octobre, que la 
cour eut l'imprudence de renouveler le 3. On ne 
peut s'empêcher de déplorer sa fatale imprévoyance ; 
elle ne savait ni se soumettre à sa destinée ni la 
changer. Le rassemblement des troupes, loin de 
prévenir l'agression de Paris, la provoqua; le 
banquet ne rendit pas le dévouement des soldats 
plus sûr, tandis qu'il augmenta l'indisposition du 
peuple. Pour se garder il ne fallait pas tant d'ar- 
deur, ni pour fuir tant d'appareil; mais la cour 
ne prenait jamais la mesure propre à la réussite 
de ses desseins, ou ne la prenait qu'à demi, et 
pour se décider elle attendait toujours qu'il ne fût 
plus temps. 

A Paris, la nouvelle du repas produisit la plus 
grande fermentation. Dès le 4> des rumeurs sour- 
des, des provocations contre-révolutionnaires, la 
crainte des complots, l'indignation contre la cour, 



128 CHAPITRE II. 

la frayeur croissante de la disette , tout annon- 
çait un soulèvement; la multitude tournait déjà 
ses regards vers Versailles. Le 5, l'insurrection 
éclata d'une manière violente et irrésistible; le 
manque absolu de farine en fut le signal. Une 
jeune fille entra dans un corps de garde, s'em- 
para d'un tambour, et parcourut les rues en bat- 
tant la caisse et en criant : Du pain ! du pain ! 
elle fut bientôt entourée d'un cortège de femmes. 
Cette troupe s'avança vers l'Hôtel de ville en se 
grossissant toujours; elle força la garde à cheval 
qui était aux portes de la commune, pénétra 
dans l'intérieur en demandant du pain et des ar- 
mes; elle enfonça les portes, s'empara des armes, 
sonna le tocsin, et se disposa à marcher sur Ver- 
sailles. Bientôt le peuple en masse fit entendre le 
même vœu , et le cri : A Versailles ! devint géné- 
ral. Les femmes partirent les premières, sous la 
conduite de Maillard, un des volontaires de la 
Bastille. Le peuple, la garde nationale, les gardes 
françaises demandaient à les suivre. Le comman- 
dant la Fayette s'opposa longtemps au départ; 
mais ce fut vainement, et ni ses efforts ni sa po- 
pularité ni purent triompher de l'obstination de 
la multitude. Pendant sept heures il la harangua 
et la retint. Enfin, impatientée de tant de retards, 



DE liA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 129 

méconnaissant sa voix, elle allait se mettre en 
marche sans lui, lorsque, sentant que son devoir 
était de la conduire afin de la contenir, comme il 
avait été d'abord de l'arrêter, il obtint de la com- 
mune l'autorisation du départ, et il en donna le 
signal vers les sept heures du soir. 

A Versailles l'agitation était moins impétueuse, 
mais aussi réelle : la garde nationale et l'assem- 
blée étaient inquiètes et irritées. Le double repas 
des gardes du corps , l'approbation que venait de 
lui donner la reine en disant : « J'ai été enchan- 
tée de la journée de jeudi; » les refus du roi 
d'accepter simplement la déclaration des droits de 
l'homme , ses temporisations concertées et le défaut 
des subsistances excitaient les alarmes des repré- 
sentants du peuple et les remplissaient de soup- 
çons. Pétion, ayant dénoncé le repas des gardes, 
fut sommé par un député royaliste de développer 
sa dénonciation et de faire connaître les coupa- 
bles. « Que Ton déclare expressément que tout 
« ce qui n'est pas le roi est sujet et responsable , 
« s'écria vivement Mirabeau, et je fournirai des 
« preuves. » Ces paroles, qui désignaient la reine, 
forcèrent le côté droit au silence. Cette discussion 
hostile avait été précédée et fut suivie de discus- 
s ; ons moins animées sur le refus de sanction et sur 



130 CHAPITRE II. 

la disette de Paris. Enfin , une députation venait 
d'être envoyée au roi pour lui demander l'accepta- 
tion pure et simple des droits de l'homme et pour 
le conjurer de hâter l'approvisionnement de la ca- 
pitale de tout son pouvoir, lorsqu'on annonça 
l'arrivée des femmes conduites par Maillard. 

Leur apparition inattendue, car elles avaient 
arrêté tous les courriers qui auraient pu l'an- 
noncer, excita l'effroi de la cour. Les troupes de 
Versailles prirent les armes et entourèrent le châ- 
teau; mais les dispositions des femmes n'étaient 
point hostiles. Maillard, leur chef , les avait décidées 
à se présenter en suppliantes , et c'est dans cette atti- 
tude qu'elles exposèrent successivement leurs griefs 
à l'assemblée et au roi. Aussi les premières heures 
de cette tumultueuse soirée furent assez calmes. 
Mais il était bien difficile que des causes de trou- 
bles et d'hostilité ne survinssent pas entre cette 
troupe désordonnée et les gardes du corps , objet de 
tant d'irritation. Ceux-ci étaient placés dans la 
cour du château , en face de la garde nationale et 
du régiment de Flandre. L'intervalle qui les sépa- 
rait était rempli de femmes et de volontaires de la 
Bastille. Au milieu de la confusion, suite inévitable 
d'un pareil rapprochement, une rixe s'engagea : ce 
fut le signal du désordre et du combat. Un officier 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBEE 1789. 131 

des gardes frappa de son sabre un soldat parisien, 
et fut en retour atteint d'un coup de feu au bras. 
La garde nationale prit parti contre les gardes du 
corps ; la mêlée devint assez vive , et aurait été 
sanglante sans la nuit , le mauvais temps et Tordre 
que les gardes du corps reçurent d'abord de cesser 
le feu , puis de se retirer. Mais, comme on les ac- 
cusait d'avoir été les agresseurs, l'acharnement de la 
multitude fut quelque temps extrême; elle fit une 
irruption dans leur hôtel : deux d'entre eux furent 
blessés, et un autre fut sauvé avec peine. 

Pendant ce désordre , la cour était consternée , la 
fuite du roi était mise en délibération, des voitures 
étaient prêtes; un piquet de la garde nationale 
les aperçut à la grille de l'orangerie, et, après 
les avoir fait rentrer, ferma la grille. D'ailleurs 
le roi , soit qu'il eût ignoré jusque-là les desseins 
de la cour, soit qu'il ne les crût pas praticables , 
refusa de s'évader. Des craintes se mêlaient à ses 
intentions pacifiques, lorsqu'il ne voulait pas re- 
pousser l'agression ou prendre la faite. Vaincu , 
il redoutait le même sort que Charles I er en An- 
gleterre ; absent , il craignait que le duc d'Orléans 
n'obtînt la lieutenance du royaume. Mais, sur ces 
entrefaites, la pluie, la fatigue et l'inaction des 
gardes du corps ralentirent la fureur de la mul- 



132 CHAPITRE II. 

titude, et la Fayette arriva à la tète de Tannée 
parisienne. 

Sa présence ramena la sécurité à la cour, et les 
réponses du roi à la députation de Paris satis- 
firent la multitude et Tannée. En peu de temps, 
Tactivité de la Fayette, le bon esprit et la dis- 
cipline de la garde parisienne rétablirent Tordre 
partout. Le calme reparut. Cette foule de femmes 
et de volontaires, vaincue par la lassitude, s'é- 
coula; et les gardes nationaux furent les uns 
commis à la défense du château, les autres reçus 
chez leurs frères d'armes de Versailles. La famille 
royale rassurée , après les alarmes et les fatigues de 
cette pénible nuit, se livra au repos vers deux heures 
du matin. À cinq heures, la Fayette, après avoir 
visité les postes extérieurs , qui avaient été confiés 
à sa garde, trouvant le service bien exécuté, la 
ville calme, la foule dispersée ou endormie, prit 
aussi quelques instants de sommeil. 

Mais vers six heures , quelques hommes du peuple, 
plus exaltés que les autres et éveillés plus tôt qu'eux, 
rôdaient autour du château. Ils trouvèrent une grille 
ouverte, avertirent leurs compagnons et pénétrèrent 
par cette issue. Malheureusement les postes inté- 
rieurs avaient été laissés aux gardes du corps et 
refusés à Tannée parisienne. Ce fatal refus causa 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 133 

tous les malheurs de cette nuit. La garde intérieure 
n'avait pas même été doublée ; on avait à peine vi- 
sité les grilles , et le service se faisait négligemment , 
comme en temps ordinaire. Ces hommes, agités de 
toutes les passions qui les avaient conduits à Ver- 
sailles , aperçurent un garde du corps à une fe- 
nêtre , et l'assaillirent de leurs propos ; il tira sur eux 
et blessa un des leurs. Us se précipitèrent alors sur 
les gardes du corps, qui défendirent le château pied 
à pied et se dévouèrent avec héroïsme ; l'un d'eux 
eut le temps d'avertir la reine , que menaçaient sur- 
tout les assaillants, et la reine s'enfuit à demi nue 
auprès du roi. Le tumulte et les dangers étaient 
extrêmes dans le château. 

La Fayette, averti de l'invasion de la demeure 
royale , monta à cheval et se dirigea en toute hâte 
vers le lieu du danger. Il rencontra sur la place des 
gardes du corps entourés de furieux qui voulaient 
les massacrer. Il se jeta au milieu d'eux , appela à 
lui quelques gardes françaises qui n'étaient pas éloi- 
gnés , et , après avoir dispersé les assaillants et sauvé 
les gardes du corps , il se rendit précipitamment au 
château. Il le trouva déjà secouru par les grenadiers 
des gardes françaises , qui , au premier bruit du tu- 
multe , étaient accourus et avaient protégé les gardes 
du corps, dont plusieurs avaient été cruellement 



134 CHAPITRE IL 

égorgés , contre la furie meurtrière des Parisiens. 
Mais la scène n'était point terminée ; la foule ras- 
semblée dans la cour de marbre , sous le balcon du 
roi, le demandait à grands cris; le roi parut. On 
demanda son départ pour Paris , il promit d'y aller 
avec sa famille , et l'on couvrit cette nouvelle d'ap- 
plaudissements. La reine était résolue à le suivre; 
mais les préventions étaient si fortes contre elle 
que le voyage n'était pas sans danger ; il fallait la 
réconcilier avec la multitude. La Fayette lui proposa 
de l'accompagner au balcon ; après avoir hésité , elle 
s'y décida. Ils parurent ensemble, et pour se faire 
entendre d'un signe à cette foule tumultueuse , pour 
vaincre ses animosités, réveiller son enthousiasme , 
la Fayette baisa avec respect la main de la reine ; la 
foule répondit par ses acclamations. Il restait encore 
à faire la paix des gardes du corps : la Fayette s'a- 
vança avec un d'eux , plaça sur son chapeau sa propre 
cocarde tricolore , et l'embrassa à la vue du peuple , 
qui s'écria : Fwent les gardes du corps ! Ainsi finit 
cette scène. La famille royale partit pour Paris , es- 
cortée par l'armée et par ses gardes mêlés avec elle. 
L'insurrection des 5 et 6 octobre fut un vrai mou- 
vement populaire. Il ne faut pas chercher à cette 
insurrection des motifs secrets, ni l'attribuera des 
ambitions cachées; elle fut provoquée par les im- 



DE LA NUIT DU 4 AOUT AUX 5 ET 6 OCTOBRE 1789. 135 

prudences de la cour. Le repas des gardes du corps, 
des bruits de fuite, la crainte de la guerre civile et 
la disette portèrent seuls Paris sur Versailles. Si des 
instigateurs particuliers , ce que les recherches les 
plus intéressées ont laissé douteux , contribuèrent à 
produire le mouvement , ils n'en changèrent ni la 
direction ni le but. Cet événement eut pour résultat 
de détruire l'ancien régime de la cour ; il lui enleva 
sa garde , il la transporta de la résidence royale de 
Versailles dans la capitale de la révolution , et la 
plaça au milieu du peuple. 



Y\ 



CHAPITRE III. 



Depuis le G octobre 1789 jusqu'à la mort 
de Mirabeau , en avril 1791» 



Suite des événements d'octobre. — Changement des provinces en dé- 
partements; organisation des autorités administratives et municipales 
d'après le système de la souveraineté populaire et de l'élection. — 
Finances; tous les moyens auxquels on a recours sont insuffisants, 
on proclame les biens du clergé biens nationaux. — La vente des 
biens du clergé amène les assignats. — Constitution civile du clergé; 
opposition religieuse des évêques. — Anniversaire du 14 juillet; 
abolition des titres; fédération du Champ-de-Mars. — Nouvelle 
organisation de l'armée; opposition des officiers. — Schisme à 
propos de la constitution civile du clergé. — Clubs. — Mort de 
Mirabeau. — Pendant toute cette époque la séparation des partis 
devient de plus en plus prouoncée. 



L'époque qui fait le sujet de ce chapitre fut moins 
remarquable par les événements que par la sépara- 
tion de plus en plus prononcée des partis. A mesure 
que les changements s'opéraient dans l'Etat et dans 
les lois, ceux dont ils blessaient les intérêts ou les 
opinions se déclaraient contre eux. La révolution 



138 CHAPITRE III. 

avait eu pour adversaires, dès le commencement des 
états généraux, la cour; dès la réunion des ordres 
et l'abolition des privilèges, la noblesse; dès réta- 
blissement d'une seule assemblée et le rejet des deux 
chambres , le ministère et les partisans du gouver- 
nement anglais. Elle eut de plus contre elle , dès l'or- 
ganisation départementale, les pays d'états; dès le 
décret sur les biens et sur la constitution civile du 
clergé , tout le corps ecclésiastique ; dès les nouvelles 
lois militaires, tous les officiers de l'armée. Il semble 
que l'assemblée n'aurait point dû opérer tant de 
changements à la fois, pour ne pas se faire un si 
grand nombre d'ennemis; mais ses plans généraux , 
ses besoins et les menées mêmes de ses adversaires 
conduisirent à toutes ces innovations. 

L'assemblée, après les 5 et 6 octobre, eut son 
émigration, comme la cour avait eu la sienne après 
le i4 juillet. Mounier et Lally-Tollendal la quittè- 
rent, désespérant de la liberté au moment où leurs 
idées cessèrent d'être suivies. Absolus dans leurs 
plans , ils auraient voulu que le peuple , après avoir 
délivré l'assemblée au i4 juillet, cessât tout d'un 
coup d'agir, ce qui était méconnaître l'entraînement 
des révolutions. Lorsqu'on s'est servi du peuple, il 
devient très difficile de le licencier; et le plus pru- 
dent n'est pas de contester, mais de régulariser son 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1791). 139 

intervention. Lally-Tollendal renonça à son titre de 
Français et retourna en Angleterre, pays de ses 
aïeux. Mounier se rendit dans le Dauphiné, sa pro- 
vince, qu'il tenta de soulever contre l'assemblée. Il 
y avait de l'inconséquence à se plaindre d'une insur- 
rection et à en provoquer une , lors surtout qu'elle 
eût profité à un autre parti; car le sien était trop 
faible pour se soutenir entre l'ancien régime et la 
révolution. Malgré son influence dans le Dauphiné, 
dont il avait dirigé les anciens mouvements, Mou- 
nier ne put pas y établir un centre de résistance 
durable; mais l'assemblée fut avertie par là de dé- 
truire l'ancienne organisation provinciale , qui pou- 
vait servir de cadre à la guerre civile. 

Après les 5 et 6 octobre, la représentation na- 
tionale avait suivi le roi dans la capitale, que leur 
présence commune avait beaucoup contribué à 
calmer. Le peuple était satisfait de posséder le roi; 
les motifs qui excitaient son effervescence avaient 
cessé. Leduc d'Orléans, qui, à tort ou à raison, 
était considéré comme le machinateur de l'insur- 
rection, venait d'être éloigné; il avait consenti à se 
rendre en Angleterre avec une mission. La Fayette 
était décidé à maintenir l'ordre ; la garde nationale, 
animée du meilleur esprit, acquérait chaque jour 
l'habitude de la discipline et de l'obéissance; la mu- 



140 CHAPITRE III. 

nicipalité sortait de la première confusion de son 
établissement, et commençait à prendre de l'auto- 
rité. Il ne restait plus qu'une cause de troubles, la 
disette. Malgré le dévouement et la prévoyance du 
comité chargé des approvisionnements, des attrou- 
pements journaliers menaçaient la tranquillité pu- 
blique. Le peuple , si facile à tromper lorsqu'il 
souffre, égorgea un boulanger nommé François, 
qui lui fut injustement désigné comme un accapa- 
reur. On proclama, le i\ octobre, une loi mar- 
tiale, qui autorisait la municipalité à faire usage de 
la force pour dissiper les attroupements après avoir 
sommé les citoyens de se retirer. La puissance était 
entre les mains d'une classe intéressée à l'ordre; les 
communes et les gardes nationales étaient soumises 
à l'assemblée; l'obéissance à la loi était la passion 
de cette époque. Les députés, de leur côté, n'aspi- 
raient plus qu'à achever la constitution et à effectuer 
la réorganisation de l'État. Ils avaient d'autant plus 
besoin de se hâter que les ennemis de l'assemblée se 
servirent de ce qui restait de l'ancien régime pour 
lui susciter des embarras. Aussi répondit-elle à cha- 
cune de leurs tentatives par un décret qui, en chan- 
geant l'ancien ordre de choses, les priva d'un de 
leurs moyens d'attaque. 

Elle commença par distribuer le royaume d'une 



DU « OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1791). 141 

manière plus égale et plus régulière. Les provinces, 
qui avaient vu avec regret la perte de leurs privi- 
lèges, formaient de petits Etats, dont l'étendue était 
trop vaste et l'administration trop indépendante. Il 
importait de réduire leur dimension, de changer 
leurs noms et de les soumettre au même régime. Le 
21 décembre, l'assemblée adopta à cet égard le 
projet conçu par Sieyès et présenté par Thouret au 
nom d'un comité qui s'occupa sans relâche de cette 
matière pendant deux mois. 

La France fut divisée en quatre-vingt-trois dépar- 
tements, à peu près égaux en étendue et en popula- 
tion; le département fut divisé en districts, le district 
en cantons. On régla leur administration d'une ma- 
nière uniforme et hiérarchique. Le département eut 
un conseil administratif, composé de trente -six 
membres, et un directoire exécutif composé de cinq : 
comme le nom l'indique, les fonctions de l'un furent 
de décider, celles de l'autre d'agir. Le district fut 
organisé de même, quoique sur un plus petit pied : 
il eut un conseil et un directoire, qui furent moins 
nombreux et qui relevèrent du conseil et du directoire 
supérieurs. Le canton, composé de cinq ou six parois- 
ses, fut une division électorale, et non administrative; 
les citoyens actifs (et pour être tel il fallait payer 
une contribution équivalente à trois journées de 



142 CHAPITRE III. 

travail) se réunirent au canton pour nommer leurs 
députés et leurs magistrats. Tout, dans le nouveau 
plan, fut soumis à l'élection; mais celle-ci eut plu- 
sieurs degrés. Il paraissait imprudent de confier à la 
multitude le choix de ses délégués , et illégal de ne 
pas l'y faire concourir : on échappa à cette difficulté 
par la double élection. Les citoyens actifs du canton 
désignèrent les électeurs chargés de nommer les 
membres de l'assemblée nationale; les administra- 
teurs du département, ceux du district et les juges 
des tribunaux. On établit un tribunal criminel pour 
tout le département, un tribunal civil pour chaque 
district et un tribunal de paix pour chaque canton. 

Telle fut l'institution du département. Il restait 
à régler celle de la commune : l'administration de 
cette dernière fut confiée à un conseil général et à 
une municipalité, composés de membres dont le 
nombre fut proportionné à la population des villes. 
Les officiers municipaux furent nommés immédiate- 
ment par le peuple, et purent seuls requérir l'action 
de la force armée. La commune forma le premier 
degré de l'association, le royaume en forma le der- 
nier; le département servit d'intermédiaire entre la 
commune et l'Etat, entre les intérêts universels et 
les intérêts purement locaux. 

L'exécution de ce plan, qui organisait la souverai- 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1791). 143 

neté du peuple, qui faisait concourir tous les citoyens 
à l'élection de leurs magistrats, qui leur confiait leur 
propre administration et les distribuait dans des 
cadres qui, en permettant à l'Etat entier de se mou- 
voir, maintenaient la correspondance entre ses par- 
ties et prévenaient leur isolement, excita le mécon- 
tentement de quelques provinces. Les états du 
Languedoc et de Bretagne protestèrent contre la 
nouvelle division du royaume; et, de leur côté, les 
parlements de Metz, de Rouen, de Bordeaux, de 
Toulouse, s'élevèrent contre les opérations de l'as- 
semblée, qui supprima les chambres de vacations, 
abolit les ordres et déclara incompétentes les com- 
missions des états. Les partisans de l'ancien régime 
saisissaient tous les moyens de l'inquiéter dans sa 
marche : la noblesse excitait les provinces, les par- 
lements prenaient des arrêtés, le clergé faisait des 
mandements, et les écrivains profitaient de la liberté 
de la presse pour attaquer la révolution. Ses deux 
principaux ennemis furent les nobles et les évèques . 
Le parlement, n'ayant pas de racine dans la nation, 
ne formait qu'une magistrature dont on prévenait 
les attaques en la détruisant, au lieu que la noblesse 
et le clergé avaient des moyens d'action qui survi- 
vaient à leur influence de corps. Les malheurs de 
ces deux classes furent en grande partie occasionnés 



144 CHAPITRE III. 

par elles-mêmes : après avoir harcelé la révolution 
dans l'assemblée, elles l'attaquèrent plus tard à force 
ouverte, le clergé par des soulèvements intérieurs, la 
noblesse en armant l'Europe contre elle. Ils espérè- 
rent beaucoup de l'anarchie, qui causa, il est vrai, 
de grands maux à la France , mais qui fut loin de 
rendre leur propre situation meilleure. Voyons com- 
ment furent amenées les hostilités du clergé, et 
pour cela reprenons les choses de plus haut. 

La révolution avait commencé par les finances 
et n'avait pas pu faire cesser encore les embarras qui 
l'avaient produite. Déplus importants objets avaient 
occupé les moments de l'assemblée. Appelée, non 
plus à alimenter l'administration, mais à constituer 
l'Etat , elle avait de temps en temps suspendu ses 
discussions législatives pour satisfaire aux besoins 
les plus pressants du trésor. Necker avait proposé des 
moyens provisoires , qui avaient été adoptés de con- 
fiance et presque sans discussion. Malgré cet empres- 
sement , il ne voyait pas sans humeur les finances 
subordonnées à la constitution et le ministère à l'as- 
semblée. Un premier emprunt de trente millions, dé- 
crété le 9 août, n'avait pas réussi ; un emprunt pos- 
térieur de quatre-vingts millions , décrété le 27 du 
même mois, avait été insuffisant. Les impôts étaient 
réduits ou abolis, et ils ne produisaient presque rien 



DU o OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 146 

à cause de la difficulté de leur perception. Il devenait 
inutile de recourir à la confiance publique qui refu- 
sait ses secours; et en septembre Necker avait pro- 
posé , comme unique moyen , une contribution ex- 
traordinaire du quart du revenu , une fois payé. 
Chaque citoyen devait le fixer lui-même en em- 
ployant cette formule de serment si simple et qui 
peint si bien ces premiers temps de loyauté et de 
patriotisme : Je déclare avec vérité. 

Ce fut alors que Mirabeau fit décerner à Necker 
une véritable dictature financière. Il parla des be- 
soins urgents de l'Etat, des travaux de l'assemblée 
qui ne lui permettaient pas de discuter le plan du 
ministre et qui lui interdisaient d'en examiner un 
autre, de l'habileté de Necker, qui promettait la 
réussite du sien ; et il pressa l'assemblée de se déchar- 
ger sur lui de la responsabilité du succès, en l'adop- 
tant de confiance. Comme les uns n'approuvaient pas 
les vues du ministre, comme les autres suspectaient 
les intentions de Mirabeau à son égard , il finit ce 
discours, l'un des plus éloquents qu'il ait prononcés, 
en montrant la banqueroute menaçante, et en se- 
criant : « Votez ce subside extraordinaire , et puis- 
« se-t-il être suffisant! Votez-le, parce que, si vous 
« avez des doutes sur les moyens , vous n'en avez 
« pas sur la nécessité et notre impuissance à le rem- 

RÉVOL, FRANÇAISE. T, I. 3 



146 CHAPITRE III. 

« placer; votez-le, parce que les circonstances pu- 
ce bliques ne souffrent aucun retard, et que nous 
« serions comptables de tout délai. Gardez-vous de 
ce demander du temps; le malheur n'en accorde 
ce jamais... Hé! Messieurs, à propos d'une ridicule 
« motion du Palais-Royal, d'une risible incursion 
« qui n'eut jamais d'importance que dans les ima- 
« ginations faibles ou les desseins pervers de quel- 
ce ques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu 
ce naguère ces mots forcenés : Catilina est aux 
« portes de Rome, et Von délibère ! Et , certes , il 
ce n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls , 
ce ni factions, ni Rome. Mais aujourd'hui la banque- 
ce route, la hideuse banqueroute est là : elle menace 
ce de consumer vous, vos propriétés, votre honneur, 
ce et vous délibérez! » Mirabeau avait entraîné l'as- 
semblée, et l'on avait voté la contribution patrio- 
tique au milieu des applaudissements universels. 

Mais cette ressource n'avait produit qu'un soulage- 
ment momentané. Les finances de la révolution dé- 
pendaient d'une mesure plus hardie et plus vaste ; il 
fallait non seulement faire subsister la révoiution, 
mais encore combler l'immense déficit qui retardait 
sa marche et menaçait son avenir. Il ne restait qu'un 
moyen, celui de déclarer nationales les propriétés 
ecclésiastiques, et de les vendre à la décharge de 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 147 

l'Etat. L'intérêt public le prescrivait ainsi, et on le 
pouvait en toute justice , le clergé n'étant pas pro- 
priétaire , mais simple administrateur de ses biens , 
qui avaient été donnés au culte, et non aux prêtres. 
Là nation, en se chargeant des frais de l'autel et de 
l'entretien de ses ministres, pouvait donc se les 
approprier, se procurer par là une ressource finan- 
cière considérable , et obtenir un grand résultat 
politique. 

Il importait de ne plus laisser dans l'Etat de corps 
indépendant et surtout ancien ; car, en temps de ré- 
volution, tout ce qui est ancien est ennemi. Leclergé, 
par sa formidable hiérarchie et son opulence , étran- 
ger aux changements nouveaux y se serait maintenu 
en république dans le royaume. Cette forme conve- 
nait à un autre régime : lorsqu'il n'y avait pas d'E- 
tat , mais seulement des corps , chaque ordre avait 
pourvu à son organisation et à son existence. Le 
clergé avait sesdécrétales, la noblesse sa loi des fiefs, 
le peuple ses municipalités; tout était indépendant, 
parce que tout était particulier. Mais aujourd'hui 
que les fonctions devenaient publiques, on préten- 
dait faire du sacerdoce une magistrature religieuse, 
comme on faisait de la royauté la plus haute magis- 
trature politique; et, pour rendre l'Eglise nationale, 
on voulait faire salarier le clergé par l'Etat, et lui 



148 CHAPITRE III. 

reprendre ses biens ,. en lui accordant une dotation 
convenable. Voici comment fut conduite cette grande 
opération qui détruisit l'ancien régime ecclésias- 
tique. 

Un des besoins les plus pressants était l'abolition 
des dîmes. Gomme c'était un impôt payé au clergé par 
le peuple des campagnes , le sacrifice devait tourner 
au profit de ceux qui en étaient écrasés. Aussi, 
après les avoir déclarées rachetables dans la nuit 
du 4 août , on les supprima sans équivalent le 1 1 du 
même mois; le clergé s'y opposa d'abord, mais il 
eut ensuite le bon esprit d'y consentir. L'archevêque 
de Paris abandonna les dîmes, au nom de tous ses 
* confrères, et, par cet acte de prudence, Use montra 
fidèle à la conduite des privilégiés dans la nuit du 
4 août, mais ce fut le terme de ses sacrifices. 

Peu de temps après, la discussion commença sur 
la propriété des biens ecclésiastiques. L'évêque d'Au- 
tun, Talleyrand, proposa au clergé d'y renoncer 
en faveur de la nation, qui les emploierait à l'entre- 
tien des autels et au payement de sa dette. 11 établit 
la justice et la convenance de cette mesure; et il 
montra les grands avantages qui en résulteraient 
pour l'Etat. Les biens du clergé s'élevaient à plusieurs 
milliards ; en se chargeant de ses dettes, du service 
ecclésiastique, de celui des hôpitaux, de la dotation 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 149 

de ses ministres , il restait encore de quoi éteindre 
toutes les rentes publiques, tant perpétuelles que 
viagères, et de quoi rembourser le prix des offices 
de judicature. Le clergé se souleva contre cette 
proposition. La discussion fut très vive, et Ton dé- 
cida, malgré sa résistance , qu'il n'était pas pro- 
priétaire, mais simple dépositaire des biens consa- 
crés aux autels par la piété des rois ou des fidèles, 
et que la nation, en fournissant au service, devait 
rentrer dans les biens. Le décret qui les mita sa 
disposition fut porté le 2 décembre 1789. 

Dès lors éclata la haine du clergé contre la révo- 
lution. Il avait été moins intraitable que la noblesse 
au commencement des états généraux, depuis la 
perte de ses richesses il se montra aussi opposé 
qu'elle au nouveau régime, dont il devint l'ennemi 
le plus ardent et le plus tenace. Cependant, comme 
le décret mettait les biens ecclésiastiques à la dispo- 
sition de la nation sans les dénaturer encore , il n'é- 
clata pas tout de suite. L'administration ne cessa 
pas de lui en être confiée, et il espéra qu'ils servi- 
raient d'hypothèque à la dette, mais qu'ils ne se- 
raient point vendus. 

Il était difficile , en effet , de consommer cette 
vente, qui ne pouvait cependant pas être retardée, 
le trésor ne subsistant que d'anticipations, et la 



150 CHAPITRE III. 

caisse d'escompte , qui lui fournissait ses billets , 
commençant à perdre tout crédit, à cause de la 
grande quantité de ses émissions. Cependant on en 
vint à bout en cherchant à procurer à l'État de 
nouvelles ressources financières. Les besoins de cette 
année et de l'année suivante exigeaient une vente de 
quatre cents millions de ces biens : pour la faciliter, 
la municipalité de Paris fit une soumission considé- 
rable, et les municipalités du royaume suivirent 
l'exemple de celle de Paris. Elles devaient remettre 
au trésor l'équivalent des biens qu'elles recevaient 
de l'Etat pour les vendre aux particuliers; mais elles 
manquaient d'argent , et elles ne pouvaient pas en ver- 
ser le prix , puisqu'elles n'avaient pas encore d'ache- 
teurs. Que firent-elles alors? elles fournirent des billets 
municipaux, destinés à rembourser les créanciers 
publics , jusqu'à ce qu'elles eussent acquis les fonds 
nécessaires pour retirer ces billets. Lorsqu'on en 
fut arrivé là, on comprit qu'au lieu de ces billets 
municipaux il valait mieux créer des billets d'État 
qui eussent un cours forcé et qui fissent fonction 
de monnaie : c'était simplifier l'opération en la gé- 
néralisant. Ainsi naquirent les assignats. 

Cette découverte servit beaucoup la révolution , et 
permit seule la vente des biens ecclésiastiques; les 
assignats, qui étaient un moyen d'acquittement pour 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 151 

l'État, devinrent un gage pour les créanciers. Ceux- 
ci, en les recevant, n'étaient point tenus de se payer 
en terres de ce qu'ils avaient fourni en numéraire. 
Mais tôt ou tard les assignats devaient parvenir à 
des hommes disposés à les réaliser, et alors ils de- 
vaient être détruits en même temps que leur gage 
cessait. Afin qu'ils remplissent leur but, on exigea 
leur circulation forcée ; afin qu'ils fussent solides, on 
en limita la quantité à la valeur des biens qu'on mit 
en vente; afin qu'ils ne tombassent pas par un 
change trop subit, on leur fit porter intérêt ; l'assem- 
blée voulut leur donner, dès l'instant même de leur 
émission, toute la consistance d'une monnaie. Elle 
espéra que le numéraire, enfoui par la défiance, re- 
paraîtrait aussitôt, et que les assignats entreraient en 
concurrence avec lui. L'hypothèque les rendait 
aussi assurés et l'intérêt plus avantageux; mais cet 
intérêt, qui avait de grands inconvénients disparut 
à la seconde émission. Tel fut le commencement de 
ce papier-monnaie émis d'abord avec nécessité et 
prudence, qui permit à la révolution l'accomplis- 
sement de si grandes choses, et qui fut discrédité 
par des causes qui tenaient moins encore à sa nature 
qu'à l'usage postérieur qu'on en fit. 

Lorsque le clergé vit, par un décret du 29 dé- 
cembre, l'administration de ses biens transférée aux 



152 CHAPITRE III. 

municipalités, la vente de quatre cent millions qu'on 
en allait faire, la création d'un papier-monnaie qui 
facilitait son dépouillement et le rendait définitif, il 
n'oublia rien pour défendre la cause de ses richesses. 
Il fit une dernière tentative : il offrit de réaliser en 
son nom l'emprunt de 4oo millions , ce qui fut re- 
jeté, parce qu'autrement on l'eût de nouveau re- 
connu propriétaire après avoir décidé qu'il ne 
l'était pas. Il chercha alors tous les moyens d'en- 
traver les opérations des municipalités. Dans le 
Midi, il souleva les catholiques contre les protes- 
tants; dans la chaire , il alarma les consciences; dans 
le confessionnal, il traita les ventes de sacrilèges, 
et à la tribune il chercha à rendre suspects les senti- 
ments de l'assemblée. Il fit naître, autant qu'il put, 
des questions religieuses, afin de la compromettre 
et de confondre la cause de son propre intérêt avec 
celle de la religion. Les abus et l'inopportunité des 
vœux monastiques étaient à cette époque reconnus 
par tout le monde, même par le clergé. Lors de 
leur abolition, le i3 février 1790, l'évêque de 
.Nancy proposa incidemment et d'une manière insi- 
dieuse que la religion catholique eût seule un culte 
public. L'assemblée s'éleva contre les motifs qui 
avaient suggéré cette proposition et elle passa outre. 
Mais la même proposition fut présentée de nouveau 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 153 

dans une autre séance ; et après les plus orageux dé- 
bats l'assemblée déclara que, par respect pour l'Être 
suprême et la religion catholique, la seule qui fût 
entretenue aux frais de l'Etat , elle ne croyait pas 
devoir prononcer sur la question qui lui était sou- 
mise. 

Le clergé était dans ces dispositions lorsque, 
dans les mois de juin et de juillet 1790, l'assemblée 
s'occupa de son organisation intérieure. Il attendait 
avec impatience cette occasion d'exciter un schisme. 
Ce projet imprudent, dont l'adoption a fait tant de 
mal , tendait à reconstituer l'Eglise sur ses plus an- 
tiques bases, et à ramener la pureté des croyances; 
il n'était point l'œuvre des philosophes, mais de 
chrétiens austères, qui voulaient appuyer le culte sur 
la constitution, et les faire concourir l'une et l'autre 
au bonheur de l'Etat. La réduction des évêchés au 
même nombre que les départements, la conformité 
de la circonscription ecclésiastique avec la circons- 
cription civile, la nomination des évêques par les 
électeurs qui choisissaient les administrateurs et les 
députés, la suppression des chapitres et le rempla- 
cement des chanoines par des vicaires, tel était ce 
plan : rien de cela n'attaquait le dogme ou le culte 
de l'Eglise. Pendant longtemps les évêques et les au- 
tres ministres de l'Eglise avaient été nommés par le 



154 CHAPITRE III. 

peuple ; et quant aux limites diocésaines, c'était une 
opération purement matérielle, et qui n'avait rien 
de religieux. Il était, d'ailleurs, pourvu généreu- 
sement à l'entretien des membres du clergé , et , 
si les hauts dignitaires voyaient leurs revenus ré- 
duits, les curés, qui en formaient la portion la plus 
nombreuse, obtenaient une augmentation dans les 
leurs. 

Mais la constitution civile du clergé fournissait 
un prétexte trop plausible pour qu'il ne fût pas 
saisi. Dès l'ouverture de la discussion, l'archevê- 
que d'Aix protesta contre les principes du comité 
ecclésiastique. Selon lui, la discipline s'opposait à ce 
que les évêques fussent institués par l'autorité civile 
ou destitués par elle; et, au moment où le décret 
allait être mis aux voix, l'évêque de Clermont rap- 
pela les principes exposés par l'archevêque d'Aix, et il 
sortit de la salle à la tête de tous les membres dissi- 
dents. Le décret passa; mais le clergé se mit en 
guerre contre la révolution. Il se ligua dès ce mo- 
ment d'une manière plus étroite avec la noblesse 
dissidente. Également ramenées à la condition com- 
mune, les deux classes privilégiées employèrent tous 
leurs efforts pour empêcher l'exécution des réfor- 
mes. 

A peine les départements furent-ils formés qu'elles 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 156 

y envoyèrent des commissaires pour réunir les élec- 
teurs et tenter de nouvelles nominations. Leur es- 
poir n'était point d'obtenir des choix favorables, 
mais de faire naître des divisions entre l'assemblée 
et les départements. Ce projet fut dénoncé à la tri- 
bune, et, dès qu'il fut connu, il échoua. Ses au- 
teurs s'y prirent alors d'une autre manière : le terme 
des mandats donnés aux députés des états généraux 
était arrivé, leur pouvoir ne devait durer qu'un an 
d'après le vœu des bailliages. Les anciens privilé- 
giés profitèrent de cette expiration pour demander 
le renouvellement de l'assemblée. S'ils l'eussent ob- 
tenu , ils auraient remporté un très grand avantage, 
et c'est pour cela qu'ils invoquaient eux-mêmes la 
souveraineté du peuple. « Sans doute, leur répon- 
« dit Chapelier, toute souveraineté réside dans le 
« peuple ; mais ce principe est sans application dans 
<t la circonstance présente. Ce serait détruire la 
<c constitution et la liberté que de renouveler Pas- 
« semblée avant même que cette constitution soit 
« finie; tel est, en effet, l'espoir de ceux qui vou- 
« draient voir périr la constitution et la liberté, et 
« voir renaître la distinction des ordres , la prodi- 
« galité du revenu public et les abus qui marchent 
« à la suite du despotisme. » Tous les regards se 
dirigèrent en ce moment vers le côté droit, et s'ar- 



156 CHAPITRE III. 

rêtèrent sur l'abbé Maury. Envoyez ces gens-là au 
Châtelet, s'écria brusquement celui-ci, ou si vous ne 
les connaissez pas y n'en parlez point. — « 11 est irri- 
te possible, continua Chapelier, que la constitution 
« ne soit pas faite par une seule assemblée. D'ail- 
« leurs les anciens électeurs n'existent plus, les bail- 
ce liages sont confondus dans les départements; les 
ce ordres ne sont plus séparés. La clause de la limi- 
« tation des pouvoirs devient donc sans valeur; il 
« est donc contraire aux principes de la constitution 
ce que les députés dont les mandats en sont frappés 
<i ne demeurent pas dans cette assemblée ; leur ser- 
cc ment leur commande d'y rester, et l'intérêt public 
<c l'exige. £ 

« On nous environne de sophismes, reprit alors 
« l'abbé Maury ; depuis quand sommes-nous une 
a convention nationale? On parle du serment que 
ce nous avons fait le 20 juin, sans songer qu'il 
<c ne saurait infirmer celui que nous avions fait à 
a nos commettants. Et puis, Messieurs, la consti- 
« tution est achevée; il ne vous reste qu'à décla- 
re rer que le roi possède la plénitude du pouvoir 
a exécutif; nous ne sommes ici que pour assurer au 
ec peuple français le droit d'influer sur sa législa- 
« tion, pour établir que l'impôt sera consenti par le 
* peuple, pour assurer notre liberté. Oui, la cons- 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 157 

ce titution est faite, et je m'oppose à tout décret 
« qui limiterait les droits du peuple sur les repré- 
« sentants. Les fondateurs de la liberté doivent 
« respecter la liberté de la nation : elle est au-des- 
ce sus de nous; et nous détruisons notre autorité 
ce en bornant l'autorité nationale. » 

Les applaudissements du côté droit accueillirent 
ces paroles de l'abbé Maury. Mirabeau monta sur-le- 
champ à la tribune, a On demande, dit-il, depuis 
<c quand les députés du peuple sont devenus conven- 
« tion nationale. Je réponds : c'est le jour où, trou- 
ce vant l'entrée de leurs séances environnée de sol- 
(( dats, ils allèrent se réunir dans le premier endroit 
ce où ils purent se rassembler, pour jurer de plutôt 
« périr que de trahir et d'abandonner les droits 
ce de la nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, 
ce ont changé ce jour de nature; quels que soient 
ce les pouvoirs que nous avons exercés, nos efforts, 
ce nos travaux les ont légitimés; l'adhésion de la 
ce nation les a sanctifiés. Vous vous rappelez tous le 
ce mot de ce grand homme de l'antiquité qui avait né- 
ce gligé les formes légales pour sauver sa patrie. 
<e Sommé par un tribun factieux de dire s'il avait 
ce observé les lois, il répondit : Je jure que j'ai 
te sauvé la patrie! Messieurs (en se tournant vers 
ce les députés des communes), je jure que vous 



158 CHAPITKE III. 

« avez sauvé la France! » L'assemblée entière se 
leva par un mouvement spontané, et déclara que 
sa session ne finirait qu'au moment où son œuvre 
serait accomplie. 

Les tentatives contre-révolutionnaires se multi- 
plièrent vers le même temps au dehors de ras- 
semblée. On essaya de séduire ou de désorganiser 
l'armée; mais l'assemblée prit de sages mesures à 
cet égard : elle attacha les troupes à la révolution, 
en rendant les grades et l'avancement indépendants 
de la cour et des titres nobiliaires. Le comte 
d'Artois et le prince de Condé, qui s'étaient re- 
tirés à Turin après le \t\ juillet, établirent des 
intelligences avec Lyon et le Midi; mais l'émigra- 
tion n'ayant pas encore, à cette époque, la consis- 
tance extérieure qu'elle eut plus tard à Coblentz, 
et manquant d'appui dans l'intérieur, tous ses projets 
échouèrent. Les essais de soulèvement que le clergé 
tenta dans le Languedoc furent alors sans résultat; 
ils amenèrent quelques troubles de peu de durée, 
mais ils n'engagèrent point une guerre religieuse. 
Il faut du temps pour former un parti, et il en 
faut davantage pour le décider à combattre sérieu- 
sement. Un dessein moins impraticable fut celui 
d'enlever le roi et de le conduire à Péronne. Le 
marquis de Favras, avec l'appui de Monsieur, 



DV 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 159 

hère du roi, s'apprêtait à l'exécuter lorsqu'il fut 
découvert. Le Châtelet condamna à mort cet intré- 
pide aventurier, qui manqua son entreprise parce 
qu'il y mit trop d'appareil. L'évasion du roi, après 
les événements d'octobre, ne pouvait plus avoir 
lieu que d'une manière furtive, comme elle fut 
tentée plus tard. 

La cour était dans une position équivoque et 
embarrassée. Elle encourageait toutes les entreprises 
contre -révolutionnaires, elle n'en avouait au- 
cune; elle sentait plus que jamais sa faiblesse et 
sa dépendance de l'assemblée, et tout en désirant 
de s'y soustraire , elle craignait de le tenter , parce 
que le succès lui paraissait difficile. Aussi exci- 
tait-elle les résistances sans y prendre part ou- 
vertement : avec les uns elle rêvait l'ancien régime; 
avec les autres elle ne cherchait qu'à modérer la 
révolution. Mirabeau avait depuis peu traité avec 
elle. Après avoir été un des principaux auteurs 
des réformes, il voulait leur donner de la stabi- 
lité en enchaînant les factions; son but était de 
convertir la cour à la révolution, et non de li- 
vrer la révolution à la cour. L'appui qu'il offrit 
était constitutionnel; il ne pouvait pas en propo- 
ser d'autre, car sa puissance tenait à sa popularité, 
et sa popularité à ses principes. Mais il eut le 



160 CHAPITRE III. 

tort de le faire acheter; si ses immenses besoins 
ne lui avaient pas fait accepter de l'argent et ven- 
dre ses conseils, il n'eût pas été plus blâmable 
que l'inaltérable la Fayette, les Lameth et les 
Girondins, qui s'abouchèrent successivement avec 
elle. Mais ni les uns ni les autres n'acquirent ja- 
mais la confiance absolue de la cour, qui ne re- 
courait à eux que comme à un pis-aller. Elle 
tentait, par leur moyen, de suspendre la révolu- 
tion, tandis que, par celui des adversaires de la 
révolution, elle espérait la détruire. De tous les 
chefs populaires, Mirabeau fut peut-être celui 
qui exerça le plus d'ascendant sur la cour, parce 
qu'il était le plus entraînant et le plus fort. 

Au milieu de tous ces complots et de toutes ces 
intrigues, l'assemblée travaillait sans relâche à la 
constitution. Elle décréta la nouvelle organisation 
judiciaire de la France. Toutes les magistratures 
nouvelles furent temporaires. Sous la monarchie 
absolue, les pouvoirs découlant du trône, les fonc- 
tionnaires étaient nommés par le roi; sous la monar- 
chie constitutionnelle, tous les pouvoirs découlant 
du peuple, les fonctionnaires furent nommés par lui. 
Le trône seul fut transmissible; les autres pouvoirs, 
n'étant la propriété ni d'un homme ni d'une fa- 
mille, ne furent pas plus viagers qu'héréditaires. La ; 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 161 

législation de cette époque dépendit d'un principe 
unique, la souveraineté de la nation. Les fonctions 
judiciaires eurent elles-mêmes ce caractère de mo- 
bilité : le jury, institution démocratique autrefois 
presque générale et qui n'avait survécu qu'en An- 
gleterre aux envahissements de la féodalité ou du 
trône, fut introduit dans les causes criminelles. Pour 
les causes civiles, on nomma des juges spéciaux. On 
établit des tribunaux sédentaires, deux degrés de 
juridiction pour donner un recours contre l'erreur, 
et une cour de cassation qui veillât à la conserva- 
tion des formes protectrices de la loi. Ce redoutable 
pouvoir, lorsqu'il relève du trône, ne peut être in- 
dépendant qu'en étant inamovible; mais on crut 
devoir le rendre temporaire lorsqu'il relevait du 
peuple, parce qu'en dépendant de tous il ne dé- 
pendait de personne. 

Dans une autre matière tout aussi importante, le 
droit de paix et de guerre, l'assemblée décida une 
question neuve, délicate, et le fit d'une manière 
prompte, sûre et juste, après une des discussions les 
plus lumineuses et les plus éloquentes qui aient il- 
lustré ses séances. Comme la guerre et la paix te- 
naient plus à l'action qu'à la volonté, contre la 
règle ordinaire, elle en donna l'initiative au roi. 
Celui qui était le plus à portée d'en connaître la 



162 



CHAPITRE III. 



convenance devait la proposer; mais c'était au corps 
législatif à la décider. 

Le torrent populaire , après avoir débordé contre 
l'ancien régime, rentrait peu à peu dans son lit. De 
nouvelles digues le contenaient de toutes parts. Le 
gouvernement de la révolution s'établissait avec 
promptitude : l'assemblée avait donné au nouveau 
régime son monarque, sa représentation nationale, 
sa division territoriale , sa force armée, ses pouvoirs 
municipaux et administratifs, ses tribunaux popu- 
laires, son clergé, sa monnaie; elle avait trouvé 
une hypothèque pour sa dette et un moyen de dé- 
placer certaines propriétés sans injustice. 

Le i4 juillet approchait : ce jour était pour la 
nation l'anniversaire de sa délivrance ; on se préparait 
à le célébrer par une solennité qui élevât l'âme des 
citoyens et resserrât les liens communs. Une con- 
fédération de tout le royaume devait avoir lieu dans 
le Champ de Mars; et là, en plein air, des députés 
envoyés par les quatre-vingt-trois départements, la 
représentation nationale, la garde parisienne et le 
monarque devaient prêter serment à la constitution. 
Pour préluder à cette fête patriotique , les membres 
populaires de la noblesse proposèrent l'abolition des 
titres, et l'assemblée vit se renouveler une séance 
semblable à celle du 4 août. Les titres, les armoi- 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 163 

ries, les livrées, les ordres de chevalerie furent 
abolis le 20 juin , et la vanité perdit ses privilèges 
comme le pouvoir avait perdu les siens. 

Cette séance plaça l'égalité partout , et mit d'ac- 
cord les mots avec les choses en détruisant ces restes 
d'un autre temps. Les titres avaient autrefois dé- 
signé les fonctions ; les armoiries avaient distingué 
de puissantes familles; les livrées avaient été revê- 
tues par des armées de vassaux ; les ordres de cheva- 
lerie avaient défendu l'État contre l'étranger, ou 
l'Europe contre l'islamisme. Mais aujourd'hui rien 
de cela n'était plus : les titres avaient perdu leur 
réalité et leur convenance ; la noblesse , après avoir 
cessé d'être une magistrature , cessait même d'être 
une illustration ; et le pouvoir comme la gloire de- 
vaient sortir désormais aussi des rangs plébéiens. 
Mais , soit que l'aristocratie tînt plus à ses titres qu'à 
ses privilèges , soit qu'elle n'attendît qu'un prétexte 
pour se déclarer ouvertement, cette dernière mesure 
détermina plus qu'aucune autre son émigration et 
ses attaques. Elle fut pour la noblesse ce que la 
constitution civile fut pour le clergé , une occasion 
plus encore qu'une cause d'hostilité. 

Le 14 juillet arriva , la révolution eut peu de 
journées si belles; le temps seul ne répondit point à 
cette magnifique fête. Les députés de tous les dépar 



164 CHAPITRE III. 



tements furent présentés au roi , qui les accueillit 
avec beaucoup d'affabilité ; il reçut aussi les plus 
touchants témoignages d'amour, mais comme roi 
constitutionnel. — « Sire, lui dit le chef de la dépu- 
« tation bretonne en mettant un genou en terre et 
« en lui présentant son épée, je remets en vos mains 
« l'épée fidèle des braves Bretons; elle ne se teindra 
« que du sang de vos ennemis. » Louis XVI le re- 
leva, l'embrassa, lui remit son épée. ce Elle ne sau- 
ce rait être mieux , répondit-il , qu'entre les mains 
a de mes chers Bretons; je n'ai jamais douté de leur 
« tendresse et de leur fidélité; assurez-les que je 
« suis le père, le frère, l'ami de tous les Français. 
« — Sire, ajouta le député, tous les Français vous 
« chérissent et vous chériront , parce que vous êtes 
« un roi citoyen. » 

C'était dans le Champ de Mars que devait avoir 
lieu la fédération ; les immenses préparatifs de cette 
fête venaient à peine d'être terminés. Paris entier 
avait concouru pendant plusieurs semaines aux tra- 
vaux , afin que tout fût prêt le 14. Le matin, à 
sept heures, le cortège des électeurs , des représen- 
tants de la commune, des présidents des districts, 
de l'assemblée nationale, de la garde parisienne, des 
députés de l'armée , des fédérés , des départements 
partit avec ordre de l'emplacement de la Bastille. La 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 165 

présence de tous les corps nationaux, les bannières 
flottantes, les inscriptions patriotiques, les costumes 
variés, les sons de la musique , l'allégresse du peuple, 
rendaient ce cortège imposant. Il traversa la ville 
et passa la Seine au milieu d'une salve d'artillerie , 
sur un pont de bateaux qu'on avait jeté la veille. 
Il entra dans le Champ de Mars en passant sous un 
arc de triomphe décoré d'inscriptions patriotiques. 
Chaque corps se mit, avec ordre et au bruit des 
applaudissements, à la place qui lui était destinée. 

Le vaste emplacement du Champ de Mars était en- 
touré de gradins de gazon occupés par quatre cent 
mille spectateurs. Au milieu s'élevait un autel à la 
manière antique ; autour de l'autel , sur un vaste am- 
phithéâtre , on voyait le roi , sa famille , l'assemblée 
et la municipalité; les fédérés des départements 
étaient placés par ordre sous leurs bannières; les dé- 
putés de l'armée et la garde nationale étaient à leurs 
rangs et sous leurs drapeaux. L'évéque d'Autun 
monta sur l'autel en habits pontificaux ; quatre cents 
prêtres, revêtus d'aubes blanches et décorés de cein- 
tures tricolores flottantes, se postèrent aux quatre 
coins de l'autel. La messe fut célébrée au bruit des 
instruments militaires : l'évéque d'Autun bénit en- 
suite l'oriflamme et les quatre-vingt-trois bannières. 

Il se fit alors un profond silence dans cette vaste 



166 CHAPITRE III. 



enceinte; et la Fayette, nommé ce jour-là comman- 
dant général de toutes les gardes nationales du 
royaume , s'avança le premier pour prêter le serment 
civique. Il fut porté entre les bras des grenadiers sur 
l'autel de la patrie, au milieu des acclamations du 
peuple; et il dit d'une voix élevée, en son nom, au 
nom des troupes et des fédérés : — « Nous jurons 
« d'être à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, 
« de maintenir de tout notre pouvoir la constitution 
« décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par le 
« roi, et de demeurer unis à tous les Français par les 
« liens indissolubles de la fraternité. » Aussitôt les 
salves de l'artillerie , les cris prolongés de vive la na- 
tion! vive le roi! les sons de la musique se mêlèrent 
ensemble. Le président de l'assemblée nationale prêta 
le même serment, et tous les députés le répétèrent à 
la fois. Alors Louis XVI se leva , et dit : « Moi , roi 
« des Français , je jure d'employer tout le pouvoir 
« qui m'est délégué par l'acte constitutionnel de 
« l'Etat à maintenir la constitution décrétée par Pas- 
ce semblée nationale et acceptée par moi. » La reine 
entraînée leva le dauphin dans ses bras, et le montrant 
au peuple ! « Voilà mon fils ; il se réunit ainsi que 
« moi dans les mêmes sentiments. » Au même ins- 
tant, les bannières s'abaissèrent, les acclamations di 
peuple se firent entendre : les sujets crurent à la sin- 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 167 

cérité du monarque, le monarque à l'attachement des 
sujets , et on termina cette heureuse journée par un 
cantique d'actions de grâces. 

Les fêtes de la fédération se prolongèrent quelque 
temps encore; des joutes , des illuminations , des dan- 
ses, furent données paç la ville de Paris aux députés 
des départements. Un bal eut lieu sur le sol même 
où, un an auparavant, s'élevait la Bastille; des grilles, 
des fers, des ruines, étaient jetés ça et là, et sur la porte 
on avait mis cette inscription , qui contrastait avec 
l'ancienne destination de ce séjour : Ici Von danse. 
« On dansait en effet avec joie, avec sécurité , dit un 
« contemporain, sur le même sol où coulèrent tant 
« de pleurs , où gémirent tant de fois le courage , le 
ce génie, l'innocence, où furent si souvent étouffés 
c< les cris du désespoir. » Après que ces fêtes furent 
terminées , on frappa une médaille pour en éterniser 
le souvenir , et chacun des fédérés retourna dans son 
département. 

La fédération ne fit que suspendre les hostilités des 
partis. On recommença de petites intrigues tant dans 
l'assemblée qu'au dehors. Le duc d'Orléans était re- 
venu de sa mission, ou , pour mieux dire , de son exil. 
L'information sur les journées des 5 et 6 octobre , 
dont on l'accusait d'être l'auteur avec Mirabeau, avait 
été conduite par le Châtelet. Cette procédure, qui 



168 CHAPITRE III. 

avait été suspendue, fut alors reprise. La cour, par 
cette attaque, se montra de nouveau imprévoyante; 
car il fallait démontrer l'accusation ou ne pas l'enta- 
mer. L'assemblée , qui était décidée à livrer les cou- 
pables , si elle en avait trouvé , déclara qu'il n'y avait 
pas lieu à poursuivre ; et Mii^beau , après une fou- 
droyante sortie contre cette procédure, força le côté 
droit au silence, et demeura triomphant d'une accusa- 
tion qu'on n'avait élevée que pour l'effrayer. 

On n'attaquait pas seulement quelques députés , 
mais l'assemblée elle-même. La cour intriguait contre 
elle ; le côté droit la poussait à l'exagération. Nous ai- 
mons ses décrets , disait l'abbé Maury; il nous en faut 
encore trois ou quatre. Des libellistes soudoyés fai- 
saient vendre à sa porte des écrits propres à lui enle- 
ver le respect du peuple; les ministres blâmaient et 
contrariaient sa marche. Necker , que le souvenir de 
son ancien ascendant poursuivait toujours, lui adres- 
sait des mémoires , dans lesquels il combattait ses dé- 
crets et lui donnait des conseils. Ce ministre ne pou- 
vait pas s'accoutumer à un rôle secondaire, il ne 
voulait pas suivre les plans brusques de l'assemblée, 
entièrement contraires à ses idées de réformes succes- 
sives. Enfin , convaincu ou lassé de l'inutilité de ses 
efforts, Necker partit de Paris après avoir donné sa 
démission le 4 septembre 1790; et il traversa obscu- 



DU G OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 169 

rément les provinces que quatorze mois auparavant il 
avait parcourues en triomphateur. En révolution , les 
hommes sont facilement oubliés , parce que les peu- 
ples en voient beaucoup et vivent vite. Si l'on ne veut 
pas qu'ils soient ingrats , il ne faut pas cesser un ins- 
tant de les servir à leur manière. 

D'un autre côté, la noblesse, qui avait reçu un nou- 
veau sujet de mécontentement par l'abolition des ti- 
tres, continua ses tentatives contre-révolutionnaires. 
Comme elle ne parvenait pas à soulever le peuple , 
qui , par sa position , trouvait les changements nou- 
veaux très avantageux, elle recourut àunautre moyen 
qui lui parut plus sûr : elle quitta le royaume pour y 
rentrer ensuite, en mettant l'Europe dans sa querelle. 
Mais , en attendant que l'émigration pût s'organiser, 
en attendant qu'elle trouvât à la révolution des en- 
nemis étrangers, elle continua à lui en susciter dans 
T intérieur du royaume. Les troupes étaient depuis 
quelque temps travaillées en sens divers, comme il a* 
été dit plus haut. Le nouveau code militaire était fa- 
vorable aux soldats : les grades accordés auparavant 
à la noblesse, il les donnait à l'ancienneté. La plupart 
des officiers étaient attachés au régime détruit, et 
ils ne s'en cachaient pas. Obligés de prêter le ser- 
ment d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi, 
qui était devenu le serment commun, les uns quit- 

10 



170 CHAPITRE in. 

taient l'armée et allaient grossir les rangs de l'émi- 
gration ; les autres cherchaient à gagner les soldats à 
leur parti. 

Le général marquis de Bouille était de ce nom- 
bre; après avoir longtemps refusé le serment civi- 
que, il l'avait enfin prêté dans cette intention. Il 
avait sous son commandement des troupes assez 
nombreuses; il était près de la frontière du Nord; 
habile, résolu , attaché au roi, ennemi de la révolu- 
tion telle qu'elle était devenue, quoique partisan d'une 
réforme, ce qui le rendit par la suite suspect à Co- 
blentz, il maintint son armée séparée des citoyens , 
afin qu'elle demeurât fidèle, et qu'elle ne prît pas 
l'esprit d'insubordination qu'ils communiquaient 
aux troupes. Il sut aussi conserver, par une conduite 
ménagée et par l'ascendant d'un grand caractère, la 
confiance et l'attachement des soldats. Il n'en était 
pas de même ailleurs. Les officiers étaient l'objet 
d'un déchaînement général ; on les accusait de dimi- 
nuer la solde, et de ne rendre aucun compte des 
masses militaires ; les opinions s'y mêlaient aussi. Ces 
causes réunies excitèrent des révoltes de la part des 
soldats. Celle de Nancy , en août 1790 , produisit de 
vives alarmes, et devint presque le signal d'une guerre 
civile. Trois régiments, celui de Châteaux- Vieux , 
celui de Maistre-de-Camp et celui du Roi , s'insur- 



DU G OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 171 

gèrent contre leurs chefs. Bouille reçut ordre de 
marcher sur eux; ce qu'il fit à la tête de la garnison 
et des gardes nationales de Metz. Après un combat 
assez vif, il les soumit. L'assemblée l'en félicita ; mais 
Paris, qui voyait dans les soldats des patriotes, dans 
Bouille un conspirateur, fut dans l'agitation à cette 
nouvelle. Des attroupements se formèrent, et l'on de- 
manda l'accusation des ministres qui avaient donné 
l'ordre à Bouille de marcher contre Nancy. Néan- 
moins la Fayette parvint à dissiper les mécontents, 
secondé par l'assemblée, qui, se voyant entre la 
contre-révolution et l'anarchie, s'opposait à l'une et 
à l'autre avec la haute sagesse et le même courage. 
Les adversaires de la révolution triomphaient à 
la vue des difficultés qui embarrassaient l'assemblée 
nationale. Il fallait, selon eux, qu'elle se mît dans la 
dépendance de la multitude , ou qu'elle se privât de 
son appui; et, dans l'un et l'autre cas, le trajet à 
l'ancien régime leur paraissait devoir être court et 
facile. Le clergé y aida pour sa part : la vente de 
ses biens , qu'il entrava de toutes les manières, s'ef- 
fectuait à un prix supérieur même à celui qui avait 
été fixé. Le peuple, délivré de la dîme et rassuré 
sur la dette nationale, était loin de se prêter aux 
ressentiments des évêques. Ils se servirent dès lors 
de la constitution civile du clergé pour exciter un 



172 CHAPITRE III. 

schisme. Ce décret de l'assemblée, comme on Ta vu, 
ne touchait ni à la discipline ni aux croyances de 
l'Eglise. Le roi le sanctionna le 26 décembre; mais 
les évêques, qui le trouvaient non moins défavorable à 
leurs intérêts que contraire aux règles de l'Eglise, 
déclarèrent qu'il empiétait sur la puissance spiri- 
tuelle. Le pape, consulté sur cette mesure qui 
dépouillait en France le saint-siège de son autorité, 
y refusa son adhésion , que le roi lui avait demandée 
avec instance, et il soutint de ses encouragements 
l'opposition des évêques. Les évêques décidèrent 
donc qu'ils ne concourraient point à l'établissement 
de la constitution civile ; que ceux d'entre eux qui 
seraient supprimés protesteraient contre cet acte non 
canonique; que toute érection d'évêché faite sans le 
concours du pape serait nulle , et que les métropo- 
litains refuseraient l'institution aux évêques nommés 
selon les formes civiles. 

En voulant déjouer cette ligue, l'assemblée la 
fortifia. Si elle eût abandonné les prêtres dissidents 
à eux-mêmes, malgré leur désir ils n'auraient pas 
trouvé les éléments d'une guerre religieuse. Mais 
l'assemblée décréta que les ecclésiastiques jureraient 
d'être fidèles à la nation , à la loi et au roi et de 
maintenir la constitution civile du clergé. Le refus 
de ce serment devait entraîner le remplacement des 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 173 

titulaires à leurs évêchés ou à leurs cures. L'assem- 
blée espéra que le haut clergé par intérêt , ou le 
clergé inférieur par ambition , adhéreraient à cette 
mesure. Les évêques crurent au contraire que tous 
les ecclésiastiques suivraient leur propre exemple, et 
qu'en refusant de jurer ils laisseraient l'Etat sans 
culte et le peuple sans prêtres. Il n'en arriva selon le 
vœu ni de l'un ni de l'autre parti. Le plus grand 
nombre des évêques et des curés de rassemblée re- 
fusa le serment; mais quelques évêques et beau- 
coup de curés le prêtèrent. Les titulaires opposants 
furent destitués, et les électeurs leur nommèrent 
des remplaçants, qui reçurent l'institution canoni- 
que des évêques d'Autun et de Lida. Mais les ecclé- 
siastiques destitués refusèrent d'abandonner leurs 
fonctions , déclarèrent leurs successeurs des intrus ; 
les sacrements administrés par eux nulsj les chré- 
tiens qui ne craindraient pas de les reconnaître ex- 
communiés. Ils ne quittèrent point leur diocèse; 
ils y firent des mandements , y excitèrent à la dé- 
sobéissance aux lois ; et c'est ainsi qu'une affaire 
d'intérêt et d'organisation devint d'abord une af- 
faire de religion, et ensuite une affaire de parti. Il 
y eut deux clergés, l'un constitutionnel, l'autre réfrac- 
taire ; ils eurent chacun leurs sectateurs , et se trai- 
tèrent de rebelles ou d'hérétiques. La religion devint, 

10. 



174 CHAPITRE III. 

selon les passions et les intérêts , un instrument ou 
un obstacle ; et lorsque les prêtres firent des fanati- 
ques , les révolutionnaires firent des incrédules. Le 
peuple, que n'avait pas encore atteint ce mal des 
hautes classes , perdit , dans les villes surtout, la foi de 
ses pères à cause de l'imprudence de ceux qui le pla- 
cèrent entre la révolution et son culte, a Les évêques, 
« dit le marquis de Ferrières , dont on ne suspec- 
<c tera pas le blâme, refusèrent de se prêter à aucun 
« arrangement, et par leurs intrigues coupables fer- 
ce mèrent toute voie de conciliation , sacrifiant la re- 
« ligion catholique à un fol entêtemçnt et à un at- 
« tachement condamnable à leurs richesses. » 

Le peuple était recherché par tous les partis ; on 
le courtisait comme le souverain de ces temps. Après 
avoir tenté d'agir sur lui par la religion, on mit en 
usage un autre moyen, tout-puissant alors, celui 
des clubs. Les clubs étaient , à cette époque, des réu- 
nions privées dans lesquelles on discutait sur les me- 
sures du gouvernement, sur les affaires de l'Etat et 
sur les décrets de l'assemblée; leurs délibérations 
n'avaient aucune autorité, mais elles n'étaient pas 
sans influence. Le premier club avait dû son origine 
aux députés bretons, qui déjà à Versailles s'assem- 
blaient entre eux pour concerter leurs démarches. 
Lorsque la représentation nationale se transporta de 



DU 8 OCTOBRE 1789 A LA MOiiT DE ilIRABEAU (1789). 175 

Versailles à Paris, les députés bretons et ceux de l'as- 
semblée qui pensaient comme eux tinrent leurs séances 
dans l'ancien couvent des Jacobins , qui donna son 
nom à leur réunion. Elle ne cessa pas d'abord d'être 
une assemblée préparatoire; mais, comme tout ce 
qui existe s'étend , le club des Jacobins ne se con- 
tenta pas d'influencer l'assemblée ; il voulut encore 
agir sur la municipalité et sur le peuple, et il admit 
comme sociétaires des membres de la commune et 
de simples citoyens. Son organisation devint plus 
étendue, son action plus forte; ses séances furent 
régulièrement publiées dans les journaux; il fit des 
affiliations dans les provinces, et il éleva à côté de 
la puissance légale une autre puissance , qui com- 
mença par la conseiller et finit presque par la con- 
duire. 

Le club des Jacobins , en perdant son caractère 
primitif et en devenant une assemblée populaire , 
avait été abandonné par une partie de ses fondateurs. 
Ceux-ci avaient établi une société sous le nom de 
club de 8g. Sièyes, Chapelier, la Fayette, la Ro- 
chefoucauld , le dirigaient , comme les Lameth et 
Barnave dirigeaient celui des Jacobins. Mirabeau 
faisait partie de l'un et de l'autre , et y était égale- 
ment recherché. Ces clubs ? dont l'un dominait dans 
l'assemblée et l'autre sur le peuple , étaient attachés 



176 CHAPITRE III. 

à l'ordre nouveau, quoique à divers degrés. Le parti 
aristocratique voulut attaquer la révolution avec ses 
propres armes ; il ouvrit des clubs royalistes pour les 
opposer aux clubs populaires. Celui qui fut établi le 
premier, sous le nom de club des Impartiaux > ne 
put pas se soutenir, parce qu'il ne s'adressait à 
aucune opinion. Ayant reparu sous le nom de club 
Monarchique , il eut pour membres tous ceux dont 
il représentait les vœux. Il voulut se rendre favo- 
rable le peuple , il lui fit des distributions de pain ; 
mais, loin de les accepter, le peuple considéra cet 
établissement comme une manœuvre contre-révo- 
lutionnaire ; il en troubla les séances , et le força à 
changer plusieurs fois le lieu de ses réunions. Enfin 
l'autorité municipale se vit obligée , en janvier 1 79 1 , 
de fermer ce club , devenu l'occasion d'émeutes 
fréquentes. 

La défiance de la multitude était extrême; le 
départ des tantes du roi , dont elle s'exagérait l'im- 
portance , vint accroître son inquiétude , et fit sup- 
poser qu'on préparait un autre départ. Les soupçons 
n'étaient point sans fondement , et ils occasionnèrent 
une sorte d'émeute dont les contre-révolutionnaires 
voulurent profiter pour enlever le roi. Ce projet 
échoua par la détermination et l'habileté de la 
Fayette. Pendant que la multitude se transportait 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 177 

à Vincennes pour abattre le donjon, qui, selon 
elle, communiquait avec les Tuileries et devait 
servir à la fuite du roi, plus de six cents personnes 
armées envahirent les Tuileries, afin d'entraîner 
le roi à fuir. La Fayette, qui s'était rendu à 
Vincennes, à la tête de la garde nationale, pour 
disperser la multitude, vint désarmer les contre - 
révolutionnaires du château après avoir dissipé l'at- 
troupement populaire ; et il reconquit par sa seconde 
expédition la confiance que devait lui faire perdre 
la première. 

Cette tentative fit craindre plus que jamais l'é- 
vasion de Louis XVI. Aussi, lorsqu'il voulu?, 
quelque temps après, se rendre à Saint-Cloud, il 
en fut empêché par la foule et par sa garde elle-même, 
malgré les efforts de la Fayette, qui tenait à faire 
respecter la loi et la liberté du monarque. L'assem- 
blée, de son côté, après avoir décrété l'inviolabi- 
lité du prince, après avoir réglé sa garde consti- 
tutionnelle, attribué la régence au plus proche 
héritier mâle de la couronne, déclara que sa fuite 
hors du royaume entraînerait sa déchéance. Le 
redoublement de l'émigration, ses projets bien 
avoués, l'attitude déjà menaçante des cabinets de 
l'Europe, étaient bien propres à faire craindre que 
le roi ne prît une semblable détermination. 



178 CHAPITRE III. 

Ce fut alors que , pour la première fois , ras- 
semblée voulut arrêter les progrès de rémigra- 
tion par un décret; mais ce décret était difficile. 
Si Ton punissait ceux qui sortaient du royaume , 
on violait les maximes de liberté consacrées dans 
la déclaration des droits; si l'on ne mettait pas d'en- 
traves à l'émigration, on exposait la sûreté de la 
France , que les nobles ne quittaient un moment 
que pour l'envahir. Dans l'assemblée, à part le 
côté favorable à l'émigration, les uns ne voyaient 
que le droit, les autres que le danger; et, selon 
sa manière d'envisager la question , chacun se décla- 
rait pour ou contre une loi répressive. Ceux qui la 
demandaient la voulaient douce; mais, dans le 
moment , il n'y en avait qu'une praticable , et heu- 
reusement l'assemblée recula devant elle. Cette loi, 
sur la désignation arbitraire d'un comité de trois 
membres, devait prononcer la mort civile du 
fugitif et la confiscation de ses biens. « Le frémis- 
« sèment qui s'est fait entendre à la lecture de 
'< ce projet, s'écria Mirabeau, prouve que cette loi 
« est digne d'être placée dans le code de Dracon , 
a et ne pourra figurer parmi les décrets de l'assem- 
« blée nationale de France. Je déclare que je me 
« croirais délié de tout serment de fidélité envers 
a ceux qui auraient l'infamie de nommer une coin- 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 179 

« mission dictatoriale. La popularité que j'ambi- 
« tionne et dont j'ai eu l'honneur de jouir n'est pas 
« un faible roseau; c'est dans la terre que je veux 
« l'enraciner, sur les bases de la justice et de la li- 
ce berté. » La situation extérieure n'était pas encore 
assez alarmante pour amener une pareille mesure 
de sûreté et de défense révolutionnaire. 

Mirabeau ne jouit pas longtemps d'une popu- 
larité dont il se croyait* si sûr. Cette séance fut 
la dernière pour lui; il finit en peu de jours une 
vie usée par les passions et dans les travaux. Sa 
mort, survenue le 2 mars 1791 , parut une cala- 
mité publique ; tout Paris assista à ses funérailles , 
la France porta son deuil , et ses restes furent dé- 
posés dans la demeure qui venait d'être consacrée 
aux grands hommes , au nom de la patrie recon- 
naissante. Il n'eut point de successeur en puis- 
sance et en popularité , et après sa mort , dans les 
discussions difficiles , les regards de l'assemblée se 
dirigèrent encore sur le siège d'où partait cette parole 
souveraine qui terminait ses débats. Mirabeau , 
après avoir aidé la révolution de son audace dans 
ses temps d'épreuve, et de sa puissante raison depuis 
sa victoire, mourut à propos. 11 roulait dans sa tête 
de vastes desseins : il voulait renforcer le trône 
et consolider la révolution, deux choses bien dif- 



180 CHAPITRE III. 

fîciles en pareil temps. Il est à craindre que la 
royauté , s'il l'eût rendue indépendante , n'eût voulu 
soumettre la révolution , ou , s'il eût échoué , que la 
révolution n'eût aboli la royauté. Peut-être est-il 
impossible de convertir un pouvoir ancien à un 
ordre nouveau ; peut-être faut-il qu'une révolution 
se prolonge pour qu'elle se légitime , et que le trône 
acquière , en se relevant , la nouveauté des autres 
institutions. 

Depuis les 5 et 6 octobre 1789 jusqu'au mois 
d'avril 1 791, l'assemblée nationale compléta la réor- 
ganisation de la France ; la cour se livra à de petites 
intrigues et à des projets de fuite ; les classes privilé- 
giées cherchèrent de nouveaux moyens de puissance, 
ceux qu'elles possédaient autrefois leur ayant été suc- 
cessivement enlevés. Elles se servirent de toutes les 
occasions de désordre que leur fournirent les cir- 
constances pour attaquer le nouveau régime et ra- 
mener l'ancien à l'aide de l'anarchie . Au moment de la 
rentrée des parlements , la noblesse fît protester les 
chambres de vacations; lorsque les provinces furent 
abolies, elle fit protester les ordres; dès que les dé- 
partements furent formés, elle tenta de nouvelles élec- 
tions; dès que les anciens mandats expirèrent , elle 
demanda la dissolution de l'assemblée ; dès que le 
nouveau code militaire fut décrété, elle provoqua la 



DU 6 OCTOBRE 1789 A LA MORT DE MIRABEAU (1789). 181 

défection des officiers; enfin, tous ces moyens d'op- 
position ne la conduisant pas au terme de ses des- 
seins , elle émigra pour exciter l'Europe contre la 
révolution. De son côté , le clergé , mécontent de la 
perte de ses biens tout autant que de la constitution 
ecclésiastique , voulut détruire l'ordre nouveau par 
des soulèvements et amener les soulèvements par 
un schisme. Ainsi ce fut pendant cette époque que 
les partis se désunirent de plus en plus, et que les 
deux classes ennemies de la révolution préparèrent les 
éléments de la guerre civile et de la guerre étrangère. 



RfcVOL. FRAIÎÇATSTÎ. T I. 



,t ■' 



CHAPITRE IV. 



Depuis le mois d'avril 1791 jusqu'au 30 septembre, 
terme de l'assemblée constituante. 



Politique de l'Europe avant ia révolution française, système d'alliance 
suivi par les divers Etats. — Coalition générale contre la révolu- 
tion; motifs de chaque puissance. — Conférence et déclaration de 
Mantoue. — Fuite de Varennes; arrestation du roi; sa suspension. 
— Le parti républicain se sépare pour la première fois du parti 
constitutionnel monarchique. — Ce dernier rétablit le roi. — Dé- 
claration de Pilnitz. — Le roi accepte la constitution. — Fin de l'as- 
semblée constituante; jugement sur elle. 



La révolution française devait changer la poli- 
tique de l'Europe ; elle devait terminer la lutte des 
rois entre eux, et commencer celle des rois avec les 
peuples. Cette dernière eût été beaucoup plus tar- 
dive si les souverains eux-mêmes ne l'eussent pas 
provoquée. Ils voulurent réprimer la révolution, 
et ils retendirent; car en l'attaquant ils devaient 



184 CHAPITRE IV. 

la rendre conquérante. L' Europe était alors arri- 
vée au terme du système politique qui la régis- 
sait. L'existence des divers Etats, après avoir été 
surtout intérieure sous le gouvernement féodal, était 
devenue beaucoup plus extérieure sous le gouver- 
nement monarchique. La première époque avait fini 
presque en même temps pour les grandes nations 
de l'Europe. Alors les rois, qui avaient été si long- 
temps en guerre avec leurs vassaux parce qu'ils 
étaient en contact avec eux, se rencontrèrent les 
uns les autres aux limites de leurs Etats, et se com- 
battirent. Comme nulle domination ne put devenir 
universelle, ni celle de Charles-Quint ni celle de 
Louis XIV, les faibles se liguant toujours pour 
abaisser les plus forts, il s'établit, après diverses vi- 
cissitudes de supériorité et d'alliances, une espèce 
d'équilibre européen. Il n'est pas inutile de con- 
naître ce qu'il était avant la révolution pour bien 
apprécier les événements ultérieurs. 

L'Autriche, l'Angleterre et la France avaient été, 
depuis la paix de Westphalie jusqu'au milieu du 
dix-huitième siècle, les trois grandes puissances de 
l'Europe. L'intérêt avait ligué ensemble les deux 
premières contre la troisième. L'Autriche avait à 
redouter la France dans les Pays-Bas; l'Angleterre 
avait à la redouter sur mer. La rivalité de puissance 



D'AVRIL 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 185 

ou de commerce les mettait souvent aux prises, 
et elles cherchaient à s'affaiblir ou à se dépouiller. 
L'Espagne, depuis qu'un prince de la maison de 
Bourbon occupait son trône, était l'alliée de la 
France contre l'Angleterre. Du reste, c'était une 
puissance déchue : reléguée dans un coin du con- 
tinent, affaissée sous le système de Philippe II, 
privée par le pacte de famille du seul ennemi qui 
pût la tenir en haleine, elle n'avait conservé que 
sur mer quelque chose de son ancienne supériorité. 
Mais la France avait d'autres alliés pour ainsi dire 
sur tous les flancs de l'Autriche : dans le Nord, la 
Suède; dans l'Orient, la Pologne et la Porte; dans 
le midi de l'Allemagne, la Bavière; dans l'ouest la 
Prusse, et dans l'Italie le royaume de Naples. Ces 
puissances, ayant à redouter les envahissements de 
l'Autriche, devaient être naturellement les alliées 
de son ennemie. Placé entre les deux systèmes d'al- 
liance, le Piémont était tantôt pour l'un, tantôt pour 
l'autre, suivant les circonstances et ses intérêts. La 
Hollande s'alliait à l'Angleterre ou à la France, 
selon que le parti du stathouder ou celui du peuple 
dominait dans la république. La Suisse était neutre. 
Dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, deux 
puissances s'étaient élevées dans le Nord, la Prusse 
et la Russie. La Prusse avait été changée de simple 



186 CHAPITRE IV. 

électorat en royaume important par Frédéric-Guil- 
laume, qui lui avait donné un trésor et une armée, 
et par son fils Frédéric le Grand, qui s'en était 
servi pour étendre son territoire. La Russie, long- 
temps placée hors des relations des autres Etats, avait 
été surtout introduite dans la politique européenne 
par Pierre I er et Catherine IL L'avènement de ces 
deux puissances avait modifié les anciennes alliances , 
D'accord avec le cabinet de Vienne, la Russie et la 
Prusse avaient exécuté le premier partage de la 
Pologne en 1772; et, après la mort du grand Fré- 
déric, l'impératrice Catherine et l'empereur Joseph 
s'étaient ligués , en 1786, pour opérer celui de la 
Turquie européenne. 

Affaibli depuis l'imprudente et malheureuse guerre 
de Sept ans, le cabinet de Versailles avait assisté 
au partage de la Pologne sans le traverser, avait 
vu préparer la chute de l'empire ottoman sans y 
mettre obstacle, et avait même laissé succomber sans 
le secourir le parti républicain de Hollande, son 
allié, sous les coups de la Prusse et de l'Angleterre. 
Celles-ci avaient rétabli militairement, en 1787, le 
stathoudérat héréditaire dans les Provinces-Unies. 
Le seul acte qui eût honoré la politique française 
avait été l'appui heureux donné à l'indépendance 
de l'Amérique du Nord. La révolution de 1789, 



D'AVRIL 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 187 

en étendant l'influence morale de la France, dimi- 
nua encore davantage son influence diplomatique. 

L'Angleterre, que gouvernait alors le jeune Pitt, 
s'était alarmée en 1788 des projets ambitieux de la 
Russie. Elle avait formé une alliance avec la Prusse 
et la Hollande pour y mettre un terme. Les hos- 
tilités étaient sur le point de commencer lorsque 
l'empereur Joseph mourut , en février 1 790 , et fut 
remplacé par Léopold II, qui accepta en juillet la 
convention de Reichenbach. Cette convention posa, 
sous la médiation de l'Angleterre, de la Prusse et 
de la Hollande, les bases de la paix entre l'Autriche 
et la Turquie, qui fut définitivement signée à Sis- 
tova le 4 a °ût 1 79 1 ; elle pourvut en même temps 
à la pacification des troubles des Pays-Bas. Pressée 
par l'Angleterre et la Prusse , Catherine II fit éga- 
lement la paix avec la Porte à Jassy, le 29 dé- 
cembre 1791. Ces négociations et les traités qui 
en résultèrent terminèrent les luttes politiques du 
dix-huitième siècle, et laissèrent les puissances libres 
de s'occuper de la révolution française. 

Les princes de l'Europe, qui n'avaient eu jus- 
que-là d'autres ennemis qu'eux-mêmes, virent en 
elle un ennemi commun. Les anciens rapports de 
guerre ou d'alliance, déjà méconnus pendant la 
guerre de Sept ans , cessèrent entièrement alors : 



188 CHAPITRE IV. 

la Suède s'unit à la Russie, et la Prusse à l'Autriche. 
Il ny eut plus que des rois d'une part et un peuple 
de l'autre, en attendant ceux que son exemple ou 
les fautes des princes lui donneraient pour auxiliaires. 
Une coalition générale se forma bientôt contre la 
révolution française : l'Autriche y entra dans l'es- 
poir de s'agrandir; l'Angleterre dans celui de se 
venger de la guerre d'Amérique et de se préserver 
de l'esprit de révolution; la Prusse pour raffermir 
le pouvoir absolu menacé et s'étendre en occupant 
son armée oisive; les Cercles de l'Allemagne pour 
redonner à quelques-uns de leurs membres les droits 
féodaux, dont l'abolition de ce régime les avait 
privés en Alsace; le roi de Suède qui s'était fait le 
chevalier de l'arbitraire, pour le rétablir en France, 
comme il venait de le rétablir dans son propre 
pays; la Russie pour achever sans trouble le partage 
de la Pologne, tandis que l'Europe serait occupée 
ailleurs; enfin tous les souverains de la maison de 
Bourbon par intérêt de pouvoir et par attachement 
de famille. Les émigrés les encourageaient dans ces 
projets et les excitaient à l'invasion. Selon eux, la 
France était sans armée, ou du moins sans chefs, 
dénuée d'argent, livrée au désordre , lasse de l'as- 
semblée, disposée à l'ancien régime, et elle n'avait 
ni moyens ni envie de se défendre. Ils arrivaient en 



D'AVRIL 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 189 

foule pour prendre part à cette courte campagne, et 
ils se formaient en corps organisés, sous le prince de 
Condé, à Worms; sous le comte d'Artois, à Co- 
blentz. 

Le comte d'Artois hâtait surtout les détermina- 
tions des cabinets. L'empereur Léopold était en 
Italie; le comte d'Artois se transporta auprès de lui 
avec Calonne, qui lui servait de ministre, et le 
comte Alphonse de Durfort qui avait été son inter- 
médiaire avec la cour des Tuileries et lui avait rap- 
porté l'autorisation du roi de traiter avec Léopold. 
La conférence eut lieu à Mantoue, et le comte de 
Durfort vint remettre à Louis XVI, au nom de l'em- 
pereur, une déclaration secrète par laquelle on lui 
annonçait les secours prochains de la coalition . L'Au- 
triche devait faire filer trente-cinq mille hommes 
sur la frontière de Flandre, les Cercles quinze mille 
sur l'Alsace, les Suisses quinze mille sur la frontière 
du Lyonnais, le roi de Sardaigne quinze mille sur 
celle du Dauphiné; l'Espagne devait porter à vingt 
mille son armée de Catalogne ; la Prusse était bien 
disposée en faveur de la coalition ; le roi d'Angle- 
terre devait en faire partie comme électeur de Ha- 
novre. Toutes ces troupes s'ébranleraient en même 
temps à la fin de juillet : alors la maison de Bourbon 

ferait une protestation, les puissances publieraient 

il. 



190 CHAPITRE IV. 

un manifeste; mais jusque-là il importait de tenir 
ce dessein secret, d'éviter toute insurrection par- 
tielle et de ne faire aucune tentative de fuite. Tel 
était le résultat des conférences deMantoue, du 
20 mai 1791. 

Louis XVI, soit qu'il ne voulût pas se mettre en 
tièrement à la merci de l'étranger , soit qu'il crai- 
gnît l'ascendant que le comte d'Artois, s'il revenait 
à la tête de l'émigration victorieuse, prendrait sur 
le gouvernement qu'il aurait rétabli, aima mieux 
relever la monarchie tout seul. Il avait dans le gé- 
néral marquis de Bouille un partisan dévoué et ha- 
bile, qui condamnait à la fois l'émigration et l'as- 
semblée, et qui lui promettait un refuge et un appui 
dans son armée. Depuis quelque temps une corres- 
pondance secrète avait lieu entre lui et le roi : 
Bouille préparait tout pour le recevoir. Sous pré- 
texte d'un mouvement de troupes ennemies sur la 
frontière, il établit un camp à Montmédy; il plaça 
des détachements sur la route, que devait suivre 
le roi , pour lui servir d'escorte ; et comme il fallait 
un motif à ces dispositions, il prit celui de protéger 
la caisse destinée au payement des troupes. 

De son côté, la famille royale fit en secret tous les 
préparatifs du départ; peu de personnes en furent 
instruites; aucune démarche ne le trahit. Louis XVI 



D'AVRIL 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 191 

et la reine affectèrent au contraire tout ce qui pou- 
vait en éloigner le soupçon, et le 20 juin dans la 
nuit, au moment fixé pour le départ, ils quittè- 
rent le château un à un et déguisés. Ils échappèrent 
à la surveillance des gardes, se rendirent sur le 
boulevard , où une voiture les attendait , et se mi- 
rent en route dans la direction de Châlons et de 
Montmédy. 

Le lendemain, à la nouvelle de cette évasion, 
Paris fut d'abord saisi de stupeur; bientôt l'indi- 
gnation prit le dessus ; des groupes se formaient, le 
tumulte allait en croissant. Ceux qui n'avaient pas 
empêché la fuite étaient accusés de l'avoir favorisée; 
la défiance n'épargnait ni la Fayette ni Bailly. On 
voyait dans cet événement l'invasion de la France, 
le triomphe de l'émigration, le retour à l'ancien 
régime, ou bien une longue guerre civile. Mais la 
conduite de l'assemblée redonna bientôt du calme 
et de la sécurité aux esprits. Elle prit toutes les 
mesures qu'exigeait une conjoncture si difficile: 
elle manda à sa barre les ministres et les principaux 
dépositaires de l'autorité, calma le peuple par une 
proclamation, fit prendre des précautions propres 
à maintenir la tranquillité publique, s'empara du 
pouvoir exécutif, chargea le ministre des affaires 
extérieures, Montmorin, de faire part aux puis- 



192 CHAPITRE IV. 

sances de l'Europe de ses intentions pacifiques, en- 
voya des commissaires aux troupes pour s'assurer 
d'elles et recevoir leur serment non plus au nom du 
roi, mais au sien; enfin elle fit partir pour les dé- 
partements l'ordre d'arrêter quiconque sortirait du 
royaume. « Ainsi, en moins de quatre heures, dit 
« le marquis de Ferrières, l'assemblée se vit investie 
k de tous les pouvoirs; le gouvernement marcha, 
« la tranquillité publique n'éprouva pas le moindre 
« choc; et Paris et la France apprirent par cette 
« expérience devenue si funeste à la royauté que 
« presque toujours le monarque est étranger au 
« gouvernement qui existe sous son nom. » 

Cependant Louis XVI et sa famille approchaient 
du terme de leur voyage. Le succès des premières 
journées, l'éloignement de Paris, rendirent le roi 
moins réservé et plus confiant; il eut l'imprudence 
de se montrer; il fut reconnu et arrêté à Varennes 
le 21. Dans un instant toutes les gardes nationales 
furent sur pied; les officiers des détachements postés 
par Bouille voulurent vainement délivrer le roi; les 
dragons et les hussards craignirent ou refusèrent de 
les seconder. Bouille, averti de ce funeste accident, 
accourut lui-même à la tête d'un régiment de cava- 
lerie. Mais il n'était plus temps; lorsqu'il arriva à 
Varennes, le roi en était parti depuis plusieurs 



D'AVRIL 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 193 

heures; ses escadrons étaient fatigués et refusaient 
d'aller plus avant. Les gardes nationales étaient par 
tout sous les armes, et il ne lui resta plus, après 
le mauvais succès de son entreprise, qu'à quitter 
l'armée et la France. 

L'assemblée, en apprenant l'arrestation du roi, 
envoya pour commissaires auprès de lui trois de ses 
membres, Pétion, Latour-Maubourg et Barnave, 
ils joignirent la famille royale à Epernay, et revinrent 
avec elle. Ce fut pendant ce voyage que Barnave, 
touché du bon sens de Louis XVI, des prévenances 
de Marie-Antoinette et du sort de toute cette famille 
royale si abaissée, lui témoigna le plus vif intérêt. 
Dès ce jour il lui prêta ses conseils et son appui. Le 
cortège, en arrivant à Paris, traversa une foule 
immense , qui ne fit entendre ni applaudissements ni 
murmures et qui garda un long silence improbateur. 

Le roi fut provisoirement suspendu ; on lui 
donna une garde ainsi qu'à la reine ; des commis- 
saires furent nommés pour l'interroger. Tous les 
partis s'agitèrent; les uns voulaient le maintenir sur 
le trône malgré sa fuite ; les autres prétendaient 
qu'il avait abdiqué en condamnant, dans un ma- 
nifeste adressé aux Français lors de son départ, 
et la révolution et les actes émanés de lui pendant 
cette époque , qu'il appelait un temps de captivité 



194 CHAPITRE IV. 



Le parti républicain commençait alors à paraî- 
tre. Jusque-là il avait été ou dépendant ou caché 
parce qu'il n'avait pas eu d'existence propre ou 
de prétexte pour se montrer. La lutte qui s'é- 
tait engagée d'abord entre l'assemblée et la cour, 
puis entre les constitutionnels et les anciens privi- 
légiés, en dernier lieu entre les constitutionnels 
eux-mêmes, allait commencer entre les constitution- 
nels et les républicains. Telle est, en temps de 
révolution, la marche ordinaire des choses. Les 
partisans de Tordre nouvellement établi se rap- 
prochèrent à cette époque, et renoncèrent à des dis- 
sidences, qui n'étaient pas sans inconvénient pour 
leur cause , alors même que l'assemblée était toute- 
puissante, et qui devenaient périlleuses au moment 
où l'émigration la menaçait d'un côté et la multitude 
de l'autre. Mirabeau n'était plus; le centre sur lequel 
s'appuyait cet éloquent tribun et qui formait la 
portion la moins ambitieuse de l'assemblée et la plus 
attachée aux principes, pouvait, en étant réuni aux 
Lameth , rétablir Louis XVI et la monarchie 
constitutionnelle, et s'opposer aux débordements 
populaires. 

Cette alliance s'opéra : les Lameth s'entendirent 
avec d'André et les principaux membres du centre, 
s'abouchèrent avec la cour, et ouvrirent le club 



D'AVKIL 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 195 

des Feuillants pour l'opposer à celui des Jacobins. 
Mais ceux-ci ne devaient pas manquer de chefs : 
ils avaient combattu sous Mirabeau contre Mou- 
nier, sous les Lameth contre Mirabeau; ils com- 
battirent sous Pétion et Robespierre contre les La- 
meth. Le parti qui voulait une seconde révolution 
avait constamment soutenu les acteurs les plus ex- 
trêmes de la révolution déjà faite, parce que c'était 
rapprocher de lui la lutte et la victoire. Enfin aujour- 
d'hui de subordonné il devenait indépendant; il ne 
combattait plus en faveur d'autrui et pour le compte 
d'une opinion étrangère, mais pour lui et sa propre 
bannière. La cour, par ses fautes multipliées, par 
ses machinations imprudentes , et en dernier lieu 
par la fuite du monarque, lui avait permis d'a- 
vouer son but; et les Lameth, en l'abandonnant, 
l'avaient laissé à ses véritables chefs. 

Les Lameth essuyèrent à leur tour les repro- 
ches de la multitude, qui ne voyait que leur alliance 
avec la cour sans en examiner les conditions. 
Mais , soutenus par tous les constitutionnels , ils 
étaient les plus forts dans l'assemblée, et il leur im- 
portait de rétablir au plus tôt le roi , afin de faire 
cesser une controverse qui menaçait l'ordre nou- 
veau, en autorisant le parti républicain à deman- 
der la déchéance tant que durerait la suspension. 



196 CHAPITRE IV. 

Les commissaires chargés d'interroger Louis XVI 
lui dictèrent eux-mêmes une déclaration qu'ils 
présentèrent en son nom à l'assemblée, et qui 
adoucit le mauvais effet de sa fuite. Le rapporteur 
déclara, au nom des sept comités chargés de 
l'examen de cette grande question, qu'il n'y avait 
pas lieu de mettre Louis XVI en jugement ni de 
prononcer contre lui la déchéance. La discussion 
qui suivit ce rapport fut longue et animée ; les 
efforts du parti républicain, malgré leur opiniâ- 
treté, furent sans résultat. La plupart de ses ora- 
teurs parlèrent : ils voulaient la déposition, ou une 
régence, c'est-à-dire le gouvernement populaire ou un 
acheminement vers lui. Barnave, après avoir com- 
battu tous leurs moyens, finit son discours par ces 
remarquables paroles : « Régénérateurs de l'empire, 
« suivez invariablement votre ligne. Vous avez 
v montré que vous aviez le courage de détruire 
« les abus de la puissance; vous avez montré que 
« vous aviez tout ce qu'il faut pour mettre à la 
« place de sages et d'heureuses institutions ; prou- 
« vez que vous avez la sagesse de les protéger et 
« de les maintenir. La nation vient de donner 
« une grande preuve de force et de courage; elle 
« a solennellement mis au jour, et par un mouve- 
« ment spontané , tout ce qu'elle pouvait opposer 



D'AVRIL 1797 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 197 

« aux attaques dont on la menaçait. Continuez 
« les mêmes précautions ; que nos limites , que nos 
ce frontières soient puissamment défendues. Mais au 
« moment où nous manifestons notre puissance , 
« prouvons aussi notre modération; présentons la 
ce paix au monde, inquiet des événements qui se pas- 
« sent au milieu de nous ; présentons une occasion 
« de triomphe à tous ceux qui, dans les pays étran- 
« gers, ont pris intérêt à notre révolution! Ils 
« nous crient de toutes parts : Vous êtes puis- 
ce sants, soyez sages, soyez modérés; c'est là que 
« sera le terme de votre gloire ; c'est ainsi que 
<c vous montrerez que, dans des circonstances di- 
te verses, vous savez employer des talents, des 
a moyens et des vertus diverses. » 

L'assemblée se rangea de l'avis de Barnave. 
Mais , pour calmer le peuple et afin de pourvoir 
à la sécurité future de la France , elle décréta 
que le roi aurait de fait abdiqué la couronne s'il 
rétractait son serment à la constitution après l'a- 
voir prêté, s'il se mettait à la tête d'une armée 
pour faire la guerre à la nation , ou s'il souffrait 
que quelqu'un la fît en son nom ; qu'alors , rede- 
venu simple citoyen, il cesserait d'être inviolable 
et pourrait être accusé pour les actes postérieurs 
à son abdication. 



198 CHAPITRE IV. 

Le jour ou ce décret fut adopté par l'assemblée, les 
chefs du parti républicain excitèrent la multitude. 
Comme le lieu des séances était entouré par la garde 
naionale, l'assemblée ne put être ni envahie ni inti- 
midée. Les agitateurs, hors d'état d'empêcher le dé- 
cret, insurgèrent le peuple contre lui. Ils firent une 
pétition dans laquelle ils méconnaissaient la compé 
tence de l'assemblée , en appelaient à la souveraineté 
de la nation , considéraient Louis XVI comme déchu 
depuis qu'il s'était évadé , et demandaient son rem- 
placement. Cette pétition, rédigée par Brissot, auteur 
du Patriote français et président du comité des re- 
cherches de la ville de Paris, fut portée le 17 juillet 
au Champ de Mars , sur l'autel de la patrie : une foule 
immense vint la signer. L'assemblée avertie manda la 
municipalité à sa barre, et lui enjoignit de veiller à 
la tranquillité publique. La Fayette marcha contre 
l'attroupement, et parvint aie dissiper une première 
fois sans effusion de sang. Les officiers municipaux 
s'établirent aux Invalides; mais, dans le même jour, 
la multitude revint en plus grand nombre et avec 
plus de détermination. Danton et Camille Desmou- 
lins la haranguèrent sur l'autel même de la patrie. 
Deux invalides qu'on prit pour des espions furent 
massacrés , et leurs têtes furent placées sur des pi- 
ques. L'insurrection devenait alarmante. La Fayette 



D'AVRIL 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 199 

se transporta de nouveau au Champ de Mars à la 
tête de douze cents gardes nationaux. Bailly raccom- 
pagna , et fît déployer le drapeau rouge. On adressa 
alors à la multitude les sommations exigées par la loi ; 
mais elle refusa de se retirer, et, méconnaissant 
l'autorité , elle cria : A bas le drapeau rouge ! et 
assaillit de coups de pierres la garde nationale, La 
Fayette fit tirer les siens, mais en l'air; la multitude 
ne fut point intimidée, et recommença. Alors, con- 
traint par l'obstination des insurgés , la Fayette or- 
donna une nouvelle décharge; mais celle-ci fut réelle 
et meurtrière. La multitude effrayée prit la fuite, 
laissant nombre de morts sur le champ de la fédéra- 
lion. Le trouble cessa, l'ordre fut rétabli ; mais le 
sang avait coulé , et le peuple ne pardonna ni à la 
Fayette ni à Bailly la dure nécessité à laquelle il les 
avait réduits. C'était un véritable combat dans le- 
quel le parti républicain, qui n'était ni assez fort en- 
core ni assez soutenu , fut défait par le parti monar- 
chique constitutionnel. La tentative du Champ de 
Mars fut le prélude des mouvements populaires qui 
aboutirent au 10 août. 

Pendant que ceci se passait dans l'assemblée et 
dans Paris , les émigrés , que la fuite de Louis XVI 
avait remplis d'espérance , furent consternés de son 
arrestation. Monsieur, qui s'était évadé en même 



200 CHAPITRE IV. 

temps que son frère et qui avait été plus heureux 
que lui, arriva seul à Bruxelles avec les pouvoirs et 
le titre de régent. Les émigrés ne pensèrent dès lors 
plus qu'à l'assistance de l'Europe ; les officiers quit- 
tèrent leurs drapeaux : deux cent quatre-vingt-dix 
membres de l'assemblée protestèrent contre ses dé- 
crets , afin de légitimer l'invasion ; Bouille écrivit 
une lettre menaçante dans l'espoir inconcevable 
d'intimider l'assemblée et en même temps pour se 
charger seul de la responsabilité de l'évasion de 
Louis XVI; enfin, l'empereur, le roi de Prusse et le 
comte d'Artois se réunirent à Pilnitz, où ils firent la 
fameuse déclaration du 27 août, qui préparait l'inva- 
sion de la France et qui, au lieu d'améliorer le sort 
du roi, l'aurait compromis si l'assemblée, restant 
sage, n'eût pas suivi ses desseins malgré les menaces 
de la multitude et celles de l'étranger. 

Dans la déclaration de Pilnitz les souverains con- 
sidéraient la cause de Louis XVI comme la leur. Us 
exigeaient qu'il fût libre de se porter où il voudrait, 
c'est-à-dire au milieu d'eux; qu'on le remît sur son 
trône, que l'assemblée fût dissoute et que les princes 
dd l'empire possessionnés en Alsace fussent rétablis 
dans leurs droits féodaux. En cas de refus, ils mena- 
çaient la France d'une guerre à laquelle devaient 
concourir toutes les puissances qui s'étaient garanti 



D'AVML 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 201 

l'existence de la monarchie française. Cette déclara- 
tion irrita rassemblée et le peuple, loin de les abattre. 
On se demanda de quel droit les princes de l'Europe 
intervenaient dans notre gouvernement, de quel droit 
ils donnaient des ordres à un grand peuple et lui im- 
posaient des conditions ; et , puisque les souverains 
en appelaient à la force , on se prépara à la résistance. 
Les frontières furent mises en état de défense , cent 
mille hommes de garde nationale furent levés , et 
Ton attendit avec assurance les attaques de l'ennemi , 
bien convaincu que le peuple français serait invin- 
cible en révolution et chez lui. 

Cependant l'assemblée touchait au terme de ses 
travaux : les rapports civils , les contributions publi- 
ques , la nature des crimes , leur poursuite , leur ins- 
truction et leurs peines avaient été réglés aussi bien 
que les rapports généraux et constitutionnels. L'éga- 
lité avait été introduite dans les successions , dans les 
impôts et dans les peines ; il ne restait plus qu'à réu- 
nir tous les décrets constitutionnels en un seul corps 
pour les soumettre à l'acceptation du roi. L'assem- 
blée commençait à se fatiguer de ses travaux et de 
ses divisions; le peuple lui-même, qui s'ennuie en 
France de ce qui dure trop , désirait une nouvelle 
représentation nationale; la convocation des collèges 
électoraux fut désignée pour le 5 août. Malheureu- 



202 CHAPITRE IV. 

sèment les membres de l'assemblée actuelle ne pou- 
vaient pas faire partie de la suivante, on l'avait ainsi 
décidé avant le départ pour Varennes. Dans cette 
question importante , le désintéressement des uns , 
les rivalités des autres , des intentions d'anarchie 
de la part des aristocrates et de domination de la part 
des républicains, avaient entraîné l'assemblée. Vaine- 
ment Duport avait dit : « Depuis qu'on nous rassa- 
« sie de principes, comment ne s'est-on pas avisé 
« que la stabilité est aussi un principe de gouver- 
« nement? Veut-on exposer la France, dont les tètes 
« sont si ardentes et si mobiles, à voir arriver tous 
« les deux ans une révolution dans les lois et dans 
« les opinions ? » C'est ce que voulaient les privilé- 
giés et les jacobins, quoique avec des buts diffé- 
rents. Dans toutes les matières semblables l'assemblée 
constituante se trompa ou fut dominée : lorsqu'il 
s'agit du ministère, elle décida, contre Mirabeau, 
qu'aucun député ne pourrait l'occuper; lorsqu'il 
s'agit de la réélection , elle décida , contre ses propres 
membres , qu'ils ne pourraient être réélus : ce fut dans 
le même esprit qu'elle leur interdit d'accepter, pen- 
dant quatre ans , aucun emploi conféré par le prince. 
Cette manie de désintéressement entraîna bientôt la 
Fayette à se démettre du commandement de la garde 
nationale , et Bailly de la mairie ; aussi cette époque 



D'AVRIL 1791 A LA EIN DE LA CONSTITUANTE. 203 

remarquable finit en entier avec la constituante , et 
il n'en resta plus rien sous la législative. 

La réunion des décrets constitutionnels en un seuJ 
corps fit naître l'idée de les re viser. Mais cette tenta- 
tive de revision excita un extrême mécontentement, 
et fut à peu près nulle ; il ne convenait pas de rendre 
après coup la constitution plus aristocratique, de peur 
que la multitude ne la voulût encore plus populaire. 
Pour enchaîner la souveraineté de la nation et en 
même temps pour ne pas la méconnaître _, l'assem- 
blée déclara que* la France avait le droit de revoir 
sa constitution , mais qu'il était prudent de ne pas 
user de ce droit pendant trente ans. 

L'acte constitutionnel fut présenté au roi par 
soixante députés : la suspension fut levée ; Louis XVI 
reprit l'exercice de son pouvoir et la garde que la 
loi lui avait donnée fut placée sous son commande- 
ment. Redevenu libre, la constitution lui fut soumise. 
Après plusieurs jours d'examen : « J'accepte la cons- 
<c titution, écrivit-il à l'assemblée; je prends l'enga- 
« gement de la maintenir au dedans, de la défendre 
« contre les attaques du dehors et de la faire exécuter 
« par tous les moyens qu'elle met en mon pouvoir. 
« Je déclare qu'instruit de l'adhésion que la grande 
« majorité du peuple donne à la constitution, je 
« renonce au concours que j'avais réclamé dans 



204 CHAPITRE IV. 

« le travail ; et que, n'étant responsable qu'à la 
« nation, nul autre, lorsque j'y renonce, n'a le 
« droit de s'en plaindre. » 

Cette lettre excita de vifs applaudissements. La 
Fayette demarda et fit décréter une amnistie en fa- 
veur de ceux qui étaient poursuivis pour le départ 
du roi ou pour des faits relatifs à la révolution. Le 
lendemain le roi vint lui-même accepter la constitu- 
tion dans l'assemblée. La foule l'y accompagna de 
ses acclamations; il fut l'objet de l'enthousiasme des 
députés et des tribunes , et ce jour-là il obtint de 
nouveau la confiance et l'affection du peuple. Enfin, 
le 29 septembre fut marqué pour la clôture de l'as- 
semblée. Le roi se rendit à la séance, son discours 
fut souvent interrompu par les applaudissements, et 
lorsqu'il dit : « Pour vous, Messieurs, qui, dans 
rc une longue et pénible carrière , avez montré un 
« zèle infatigable, il vous reste encore un devoir 
« à remplir lorsque vous serez dispersés sur la sur- 
ce face de cet empire , c'est d'exprimer à vos con- 
c< citoyens le véritable sens des lois que vous avez 
« faites pour eux, d'y rappeler ceux qui les mécon- 
« naissent , d'épurer, de réunir toutes les opinions 
«e par l'exemple que vous leur donnerez de l'amour 
« de l'ordre et de la soumission aux lois. — Oui, 
« oui ! s'écrièrent d'un commun accord tous les 



D'AVRIL 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 205 

« députés. — Je compte que vous serez les inter- 
« prêtes de mes sentiments auprès de vos conci- 
« toyens. — Oui, oui! — Dites-leur bien à tous 
(f que le roi sera toujours leur premier et leur plus 
« fidèle ami; qu'il a besoin d'être aimé d'eux; qu'il 
« ne saurait être heureux qu'avec eux et que par eux: 
ce l'espoir de contribuer à leur bonheur soutiendra 
« mon courage, comme la satisfaction d'y avoir réussi 
« sera ma plus douce récompense. » C'est un dis- 
cours à la Henri IV , dit une voix ; et Louis XVI 
sortit au milieu des plus éclatants témoignages d'a- 
mour. 

Alors Thouret dit d'une voix forte et en s'adres- 
sant au peuple : « L'assemblée constituante déclare 
« que sa mission est achevée et qu'elle termine en 
ce ce moment ses séances. » Ainsi finit cette pre- 
mière et glorieuse assemblée de la nation. Elle fut 
courageuse , éclairée, juste, et n'eut qu'une passion , 
celle de la loi. Elle accomplit en deux ans, par ses 
efforts et avec une infatigable persévérance, la plus 
grande révolution qu'ait jamais vue une seule géné- 
ration de mortels. Au milieu de ses travaux, elle 
réprima le despotisme et l'anarchie en déjouant les 
complots de l'aristocratie et en maintenant la su- 
bordination de la multitude. Son principal tort fut 

de ne pas confier la conduite de la révolution à ceux 

12 



206 CHAPITRE IV. 

qui l'avaient faite; elle se démit du pouvoir, comme 
ces législateurs de l'antiquité qui s'exilaient de la 
patrie après l'avoir constituée. Une assemblée nou- 
velle ne s'attacha point à consolider son œuvre , et 
la révolution , qu'il fallait finir, fut recommencée. 
La constitution de 1791 était faite d'après des 
principes qui convenaient aux idées et à la situation 
de la France. Cette constitution était l'œuvre de la 
classe moyenne, qui se trouvait alors la plus forte ; 
car, comme on le sait, la force qui domine s'empare 
toujours des institutions. Mais, lorsqu'elle appar- 
tient à un seul, elle est despotisme; à quelques-uns, 
elle est privilège; à tous, elle est droit : ce dernier 
état est le terme de la société, comme il est son ori- 
gine. La France y était enfin par venue après avoir 
passé par la féodalité , qui était l'institution aristo- 
cratique , et par le pouvoir absolu , qui était l'ins- 
titution monarchique. L'égalité fut consacrée parmi 
les citoyens , et la délégation fut reconnue dans les 
pouvoirs ; telles devaient être , sous le régime nou- 
veau , la condition des hommes et la forme du gou- 
vernement. 

Dans cette constitution , le peuple était la source 
de tous les pouvoirs, mais il n'en exerçait aucun ; il 
n'avait que l'élection primaire , et ses magistrats 
étaient choisis par des hommes pris dans la nation 



D'AVRIL 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 207 

éclairée. Celle-ci composait rassemblée, les tribu- 
naux , les administrations , les municipalités , les 
milices , et possédait ainsi toute la force et tous les 
pouvoirs de l'Etat. Elle était alors seule propre à 
les exercer, parce qu'elle avait seule les lumières 
qu'exige la conduite du gouvernement. Le peuple 
n'était point encore assez avancé pour entrer en par- 
tage du pouvoir : aussi n'est-ce que par accident et 
d'une manière passagère qu'il est tombé entre ses 
mains; mais il recevait l'éducation civile, et s'exer- 
çait au gouvernement dans les assemblées primaires, 
selon le véritable but de la société, qui n'est pas de 
donner ses avantages en patrimoine à une classe , 
mais de les y faire participer toutes lorsqu'elles 
sont capables de les acquérir. C'était là le principal 
caractère delà constitution de 1791 : à mesure que 
quelqu'un devenait apte à posséder le droit, il y était 
admis ; elle élargissait ses cadres avec la civilisation, 
qui chaque jour appelle un plus grand nombre 
d'hommes à l'administration de l'Etat. C'est par là 
qu'elle avait établi la véritable égalité, dont le ca- 
ractère réel est l'admissibilité, comme celui de l'iné- 
galité est l'exclusion. En rendant le pouvoir mobile 
par l'élection, elle en faisait une magistrature publi- 
que , tandis que le privilège , en le rendant hérédi- 
taire par la transmission, en fait une propriété privée. 



208 CHAPITRE IV. 

La constitution de 1791 établit des pouvoirs ho- 
mogènes , qui correspondaient entre eux et se con- 
tenaient réciproquement ; cependant , il faut le dire , 
l'autorité royale y était trop subordonnée à la puis- 
sance populaire. Malheureusement la souveraineté, 
de quelque part qu'elle vienne , se donne toujours 
un faible contre-poids lorsqu'elle se limite elle- 
même. Une assemblée constituante affaiblit la 
royauté; un roi législateur restreint les prérogatives 
d'une assemblée. 

Cette constitution était pourtant moins démocra- 
tique que celle des États-Unis, qui a été praticable 
malgré l'étendue du territoire; ce qui prouve que ce 
n'est pas la forme des institutions, mais bien l'as- 
sentiment qu'elles obtiennent, ou les dissidences 
qu'elles excitent, qui permettent ou empêchent leur 
établissement. Dans un pays nouveau, après une 
révolution d'indépendance, comme en Amérique , 
toute constitution est possible; il n'y a qu'un parti 
ennemi, celui de lamétropole, et dès qu'il est vaincu, 
la lutte cesse, parce que la défaite entraîne son ex- 
pulsion. Il n'en est pas de même des révolutions so- 
ciales chez les peuples qui ont eu une longue existence. 
Les changements attaquent des intérêts, les intérêts 
forment des partis, les partis se mettent en lutte, et 
plus la victoire s'étend , plus les ressentiments aug- 



D'AVRIL 1791 A LA FIN DE LA CONSTITUANTE. 209 

mentent. C'est ce qui arriva à la France. L'œuvre 
de l'assemblée constituante périt moins par ses dé- 
fauts que par les coups des factions. Placée entre 
l'aristocratie et la multitude , elle fut attaquée par 
l'une et envahie par l'autre. Celle-ci ne serait pas 
devenue souveraine si la guerre civile et la coali- 
tion étrangère n'avaient pas provoqué son inter- 
vention et ses secours. Pour défendre la patrie, elle 
voulut la gouverner; alors elle fit sa révolution, 
comme la classe moyenne avait fait la sienne. Elle 
eut son i4 juillet, qui fut le 10 août; sa consti- 
tuante, qui fut la convention; son gouvernement, 
qui fut le comité de salut public ; mais , comme 
nous le verrons, sans l'émigration il n'y aurait pas 
eu de république. 



12. 



v \\ 



ASSEMBLÉE NATIONALE LÉGISLATIVE. 



CHAPITRE V. 



Depuis le 1 er octobre 1791 jusqu'au 21 septembre 
1792. 



Premiers rapports de l'assemblée législative avec le roi. — État des 
partis : les Feuillants appuyés sur la classe moyenne , les Girondins 
sur le peuple. — Émigration et clergé réfractaire; décret contre 
eux; veto du roi. — Annonces de la guerre. — Ministère girondin; 
Dumouriez et Roland. — Déclaration de guerre contre le roi de 
Hongrie et de Bohême. — Désastres de nos armées : décret d'un 
camp de réserve de vingt mille hommes sous Paris; décret de bannis- 
sement contre les prêtres non assermentés ; veto du roi; chute du 
ministère girondin. — Pétition insurrectionnelle, du 20 juin, pour 
faire accepter les décrets et reprendre les ministres. — Dernières 
tentatives du parti constitutionnel. — Manifeste du duc de Bruns- 
wick. — Événements du 10 août. — Insurrection militaire de la 
Fayette contre les auteurs du 10 août; elle échoue. — Division de 
l'assemblée et de la nouvelle commune; Danton. — Invasion des 
Prussiens. — Massacres du 2 septembre. — Compagne de l'Argonne. 
— Causes des événements sous la législative. 



La nouvelle assemblée ouvrit ses séances le ï oc 
octobre 1791. Elle se déclara sur-le-champ Assem 



212 CHAPITRE V. 

blée nationale législative. Dès son début, elle eut 
occasion de montrer son attachement au régime 
nouveau et le respect que lui inspiraient les fonda 
teurs de la liberté française. Le livre de la constitu- 
tion lui fut solennellement présenté par l'archiviste 
Camus, ayant pour cortège les douze membres de la 
représentation nationale les plus anciens d'âge. L'as- 
semblée reçut l'acte constitutionnel debout et décou- 
verte, et prêta sur lui, au milieu des applaudisse- 
ments du peuple qui occupait les tribunes , le serment 
de vivre libre ou de mourir. Elle vota ensuite des 
remercîments aux membres de l'assemblée consti- 
tuante, et se disposa à commencer ses travaux. 

Ses premiers rapports avec le roi n'eurent pas le 
même caractère d'union et de confiance. La cour, 
qui sans doute espérait reprendre sous la législative 
la position supérieure qu'elle avait perdue sous la 
constituante , ne ménagea pas assez une autorité po- 
pulaire inquiète , susceptible , et qui passait alors pour 
la première de l'Etat. L'assemblée envoya soixante 
de ses membres en députation auprès du roi pour 
lui annoncer qu'elle était constituée. Le roi ne les 
reçut pas lui-même, et leur fit dire par le ministre 
de la justice qu'il ne pourrait les admettre que le len- 
demain, à midi. Un renvoi aussi peu mesuré et les 
communications entre le prince et la représentation 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 213 

nationale rendues indirectes par l'entremise d'un 
ministre blessèrent vivement la députation. Aussi 
lorsqu'elle fut en présence de Louis XVI, Duchastel, 
qui la présidait , lui dit laconiquement : ce Sire , Pas- 
ce semblée nationale législative est définitivement 
« constituée ; elle nous a députés vers vous pour vouf 
ce en instruire. » Louis XVI lui répondit plus sèche* 
ment encore : ce Je ne puis vous aller voir avant ven- 
ce dredi. » Cette conduite à l'égard de l'assemblée 
était maladroite , et peu propre à concilier au roi 
l'affection populaire. 

L'assemblée approuva la manière froide dont le 
président de la députation s'était exprimé , et elle se 
permit bientôt un acte condamnable de représailles. 
Le cérémonial avec lequel le roi devait être reçu 
au milieu d'elle était réglé par les lois précédentes. 
Un fauteuil en forme de trône lui était réservé ; on 
se servait à son égard des titres de sire et de 
majesté , et les députés, debout et découverts à son 
arrivée , s'asseyaient , se couvraient et se levaient en- 
core, en imitant avec déférence tous les mouve 
ments du prince. Quelques esprits inquiets et exa- 
gérés trouvaient ces condescendances indignes d'une 
assemblée souveraine. Le député Grangeneuve de- 
manda que les mots désire et de majesté fussent rem 
placés par le titre plus constitutionnel et plus beau 



214 CHAPITRE V. 

de Roi des Français. Couthon renchérit encore sur 
cette motion , et proposa de donner au roi un simple 
fauteuil , entièrement semblable à celui du président. 
Ces demandes excitèrent une légère improbation de 
la part de quelques membres ; le plus grand nom- 
bre les accueillit avec empressement. « J'aime à 
« croire , dit Guadet , que le peuple français véné- 
« rera toujours beaucoup plus dans sa simplicité, 
« le fauteuil sur lequel s'assoit le président des re- 
« présentants de la nation , que le fauteuil doré sur 
« lequel s'assoit le chef du pouvoir exécutif. Je ne 
« parlerai pas , Messieurs , des titres de sire et de ma- 
« jesté. Je m'étonne que l'assemblée nationale mette 
« en délibération si elle les conservera. Le mot sire 
« signifie seigneur; il tenait au régime féodal, qui 
« n'existe plus. Quant à celui de majesté , on ne doit 
« plus l'employer que pour parler de Dieu et du 
« peuple. » 

La question préalable fut demandée , mais faible- 
ment ; on mit ces diverses propositions aux voix , et 
elles furent adoptées à une majorité considérable. 
Cependant , comme un pareil décret paraissait hos- 
tile, l'opinion constitutionnelle se prononça contre 
lui , et blâma cette rigueur excessive et déplacée 
dans l'application des principes. Le lendemain , ceux 
qui avaient invoqué la question préalable demandé- 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 215 

rent que les décisions de la veille fussent abandon- 
nées. Le bruit se répandit en même temps que le 
roi ne se présenterait point à l'assemblée si le décret 
était maintenu, et le décret fut rapporté. Ces petits 
démêlés entre deux puissances qui craignaient entre 
elles des usurpations , des démarches de hauteur et 
surtout de la mauvaise volonté, finirent là cette fois. 
Le souvenir en fut entièrement effacé par la pré- 
sence de Louis XVI dans le corps législatif , où il 
fut reçu avec les plus grands respects et le plus vif 
enthousiasme. 

Son discours eut pour principal objet la pacifi- 
cation générale. Il indiqua à l'assemblée les matières 
qui devaient attirer son attention, les finances, les 
lois civiles, le commerce, l'industrie et la consoli- 
dation du gouvernement nouveau ; il promit d'em- 
ployer ses efforts à ramener l'ordre et la discipline 
dans l'armée, à mettre le royaume en état de dé- 
fense et à donner sur la révolution française des 
idées propres à rétablir la bonne intelligence en 
Europe. Il ajouta ces paroles, qui furent beaucoup 
applaudies : « Messieurs, pour que vos importants 
« travaux ainsi que votre zèle produisent tout le 
« bien qu'on doit en attendre , il faut qu'entre le 
« corps législatif et le roi il règne une constante har- 
« monie et une confiance inaltérable. Les ennemis 



216 CHAPITRE V. 

a de notre repos ne chercheront que trop à nous 
« de'sunir; mais que l'amour de la patrie nous 
« rallie, et que l'intérêt public nous rende insépa 
« râbles! Ainsi la puissance publique se déploiera 
« sans obstacle; l'administration ne sera pas tour- 
te mentée par de vaines terreurs , la propriété et la 
« croyance de chacun seront également protégées , et 
« il ne restera plus à personne de prétexte pour vivre 
ce éloigné d'un pays où les lois seront en vigueur 
« et où tous les droits seront respectés. » Malheu- 
reusement il y avait deux classes en dehors de la ré- 
volution qui ne voulaient pas composer avec elle et 
dont les efforts en Europe et dans l'intérieur de la 
France devaient empêcher la réalisation de ces sages 
et pacifiques paroles. Dès qu'il y a des partis dé- 
placés dans un État , il y a lutte de leur part , et ils 
forcent à prendre contre eux des mesures de guerre. 
Aussi les troubles intérieurs excités par les prêtres 
non assermentés, les rassemblements militaires des 
émigrés et les préparatifs de la coalition entraînèrent 
bientôt la législative plus loin que ne le permettait 
la constitution et qu'elle ne se le proposait elle- 
même. 

La composition de cette assemblée était toute po- 
pulaire. Les idées étant tournées vers la révolution , 
la cour, la noblesse el le clergé n'avaient exercé au- 



DU 1« OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 217 

cune influence sur les élections. Il n'y avait donc point 
dans cette assemblée , comme dans la précédente , 
des partisans du pouvoir absolu et des privilèges. 
Les deux fractions*du côté gauche qui s'étaient divi- 
sées vers la fin de la constituante se trouvèrent en- 
core en présence , mais non plus dans le même rap- 
port de nombre et de force. La minorité populaire 
de l'autre assemblée devint la majorité de celle-ci. 
La défense d'élire des constituants déjà éprouvés , 
la nécessité de choisir les députés parmi ceux que 
leur opinion ou leur conduite avait le plus fait re- 
marquer, et surtout l'influence active des clubs, con- 
duisirent à ce résultat. Les opinions et les partis se 
montrèrent bientôt. Il y eut une droite, un centre, 
ane gauche , comme dans la constituante , mais avec 
an tout autre caractère. 

La droite, composée de constitutionnels fermes et 
absolus, forma le parti modéré. Ses principaux or- 
ganes furent Mathieu Dumas, Ramond, Vaublanc > 
Beugnot, etc. Elle eut quelques relations avec la cour 
par Barnave, Duport, Alex. Lameth, qui en étaient 
les anciens chefs, mais dont les conseils furent rare- 
ment suivis par Louis XVI, qui s'abandonnait avec 
plus de confiance aux avis de ses alentours. Elle 
s'appuyait au dehors sur le club des Feuillants et sur 
la bourgeoisie. La garde nationale, l'armée, le di' 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. I. 13 



218 CHAPITRE V. 

rectoire du département et en général toutes les auto- 
rités constituées lui étaient favorables. Mais ce parti, 
qu'on appela le parti feuillant et qui ne dominait 
plus dans l'assemblée, perdit bientôt un poste tout 
aussi essentiel, celui de la municipalité, qui fut oc- 
cupé par ses adversaires de la gauche. 

Ceux-ci formaient le parti qu'on nommait giron- 
din et qui ne fut dans la révolution qu'un parti de 
passage de la classe moyenne à la multitude. Il n'a- 
vait alors aucun projet subversif; mais il était dispo- 
sé à défendre la révolution de toutes les manières, à 
la différence des constitutionnels, qui ne voulaient 
la défendre qu'avec la loi. A sa tête se trouvaient 
les brillants orateurs de la Gironde, qui lui donnèrent 
son nom, Vergniaud, Guadet, Gensonné, et le Pro- 
vençal Isnard, qui avait une éloquence encore plus 
passionnée que la leur. Son principal meneur était 
Brissot, qui, membre de la municipalité de Paris pen- 
dant la session précédente, l'était devenu plus tard de 
l'assemblée. Les opinions de Brissot, qui voulait une 
réforme complète; sa grande activité d'esprit, qui 
le faisait se reproduire dans le journal du Patriote 
à la tribune de l'assemblée, au club des Jacobins; 
ses notions précises et étendues sur la situation des 
puissances étrangères, lui donnaient beaucoup d'as- 
cendant au moment d'une lutte entre les partis et 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 219 

lorsque la guerre était sur le point d'éclater contre 
l'Europe. Condorcet avait une influence d'une autre 
nature : il la devait à sa réputation de profondeur 
et à ses théories démocratiques, qui lui valurent à peu 
près le rôle de Sieyès dans cette seconde généra- 
tion révolutionnaire. Pétion, ardent et résolu, fut 
l'homme d'action de ce parti. Son air confiant, son 
élocution facile , son habitude du peuple , le firent 
bientôt porter à la magistrature municipale, que 
Bailly avait exercée pour le compte de la classe 
moyenne. 

Le côté gauche avait dans l'assemblée un noyau 
de parti plus extrême que lui, et dont les membres, 
tels que Chabot, Bazire, Merlin de Thionville, furent 
aux Girondins ce que Pétion, Buzot, Robespierre, 
avaient été au côté gauche de la constituante. C'était 
le commencement de la faction démagogique qui, 
du dehors , servait d'auxiliaire à la Gironde et qui 
disposait de l'affiliation des clubs et de la multitude. 
Robespierre dans la société des Jacobins, où il éta- 
blit son empire après sa sortie de l'assemblée ; Dan- 
ton, Camille Desmoulins et Fabre d'Églantine aux 
Cordeliers, où ils avaient fondé un club de no- 
vateurs plus exaltés que les Jacobins dont le club 
était encore composé d'hommes de la bourgeoisie; le 
brasseur Santerre, dans les faubourgs, où siégeait 



220 CHAPITRE V. 

la force populaire, étaient les véritables chefs de 
cette faction, qui s'appuyait sur toute une classe 
et qui aspirait à fonder son propre régime. Mais 
elle ne combattait qu'en sous-ordre, et il fallait 
des circonstances bien violentes pour amener son 
triomphe. 

Le centre de la législative était sincèrement at- 
taché à l'ordre nouveau. Il avait, à peu de chose 
près, les mêmes opinions et le même goût de mo- 
dération que le centre de l'assemblée constituante; 
mais sa puissance était bien différente : il n'était 
plus à la tête d'une classe assise et à l'aide de la- 
quelle il pût maîtriser d'une manière forte et sage 
tous les partis exagérés. Les dangers publics, en 
faisant sentir de nouveau le besoin des opinions 
exaltées et des partis du dehors, annulèrent com- 
plètement le centre. Il appartint bientôt aux plus 
forts, ainsi qu'il arrive à toutes les réunions mo- 
dérées, et la gauche le domina. 

La position de rassemblée était très difficile : sa 
devancière lui avait laissé des partis qu'elle ne pou- 
vait évidemment pas pacifier. Dès ses premières séan- 
ces, elle se vit obligée de s'occuper d'eux, et de s'en 
occuper pour les combattre. L'émigration faisait 
des progrès alarmants : les deux frères du roi , le 
prince de Condé et le duc de Bourbon avaient pro 



DU 1<"" OCTOBRE 3791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 221 

testé contre l'acceptation de l'acte constitutionnel 
par Louis XVI, c'est-à-dire contre le seul moyen 
d'accommodement ; ils avaient dit que le roi ne pou- 
vait pas aliéner les droits de l'ancienne monarchie , 
et leur protestation, répandue dans toute la France, 
avait produit un grand effet sur leurs partisans. Les 
officiers quittaient les armées, les nobles aban- 
donnaient leurs châteaux, des compagnies entières 
désertaient pour aller s'enrégimenter sur les fron- 
tières. On envoyait des quenouilles aux traînards, 
et l'on menaçait ceux qui n'émigreraient point 
d'être relégués dans la bourgeoisie lorsque la no- 
blesse reviendrait victorieuse. Il se formait dans les 
Pays-Bas autrichiens et dans les électorats limi- 
trophes ce qu'on appelait la France extérieure. 
La contre-révolution était ouvertement préparée à 
Bruxelles, à Worms, à Coblentz, sous la protection 
et même avec l'aide des cours étrangères. On re- 
cevait les ambassadeurs des émigrés, tandis que ceux 
du gouvernement français étaient ou renvoyés , ou 
mal vus, ou même emprisonnés, comme le fut M. Du- 
veyrier. Les voyageurs ou les négociants français, 
suspects de patriotisme et d'attachement à la révolu- 
tion, étaient mis au ban de l'Europe. Plusieurs 
puissances s'étaient déclarées sans déguisement : de ce 
nombre se trouvaient la Suède, la Russie et l'Es- 



222 CHAPITRE Y. 

pagne, qui était dirigée alors par le marquis de 
Florida-Blanca, entièrement dévoué à l'émigration. 
En même temps la Prusse gardait son armée sur 
e pied de guerre , le cordon des troupes sardes et 
espagnoles grossissait sur nos frontières des Alpes et 
des Pyrénées, et Gustave III réunissait une armée 
suédoise. 

Les ecclésiastiques dissidents n'oubliaient rien 
pour opérer dans l'intérieur une diversion utile aux 
émigrés. — « Les prêtres et surtout les évêques, dit 
« le marquis de Ferrières, employaient toutes les 
« ressources du fanatisme pour soulever le peuple 
« des campagnes et des villes contre la constitu- 
<( tion civile du clergé. » Les évêques ordonnèrent 
aux prêtres de ne plus célébrer les offices religieux 
dans la même église que les prêtres constitutionnels, 
de peur que le peuple ne confondît les deux cultes 
et les deux sacerdoces. « Indépendamment, ajoute- 
« t-il, de ces lettres circulaires écrites aux curés, on 
« répandit dans les campagnes des instructions des- 
« tinées au peuple. On disait que l'on ne pouvait 
« s'adresser pour les sacrements aux prêtres consti- 
« tutionnels, qualifiés ^intrus; que tous ceux qui 
« y participaient devenaient, par leur seule pré- 
ce sence, coupables de péché mortel; que ceux qui 
« se feraient marier par les intrus ne seraient pas 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 228 

« mariés, qu'ils attireraient la malédiction sur eux 
« et sur leurs enfants ; qu'il ne fallait avoir aucune 
« communication avec eux ni avec ceux qui s'étaient 
« séparés de l'Eglise; que les officiers municipaux 
« qui les installaient devenaient apostats comme eux; 
« qu'à l'instant même de l'installation les sonneurs 
<( de cloches et les sacristains devaient abdiquer leur 
« emploi... Ces écrits fanatiques produisirent l'effet 
« qu'en attendaient les évêques : des troubles reli- 
« gieux éclatèrent de toutes parts. » 

Les soulèvements eurent lieu surtout dans le Cal- 
vados, dans le Gévaudan et dans la Vendée. Ces pays 
étaient assez mal disposés pour la révolution, parce 
que la classe moyenne et éclairée y était moins nom- 
breuse et que la multitude s'était dès lors maintenue 
dans la dépendance du clergé et de la noblesse. Les 
Girondins alarmés voulurent prendre des mesures 
de rigueur contre l'émigration et les prêtres dissi- 
dents qui attaquaient l'ordre établi. Brissot proposa 
d'arrêter l'émigration en renonçant au système de 
mollesse et de complaisance qu'on avait, disait- 
il, jusque-là suivi à son égard. Il distingua les 
émigrants en trois classes : i° les principaux chefs, 
à la tête desquels il mettait les deux frères du roi; 
2° les fonctionnaires publics qui abandonnaient leurs 
postes et leur pays, et cherchaient à embaucher 



224 CHAPITRE V. 

leurs collègues; 3° les simples particuliers qui, par 
crainte pour leurs jours, par haine de la révolution 
ou d'autres motifs, quittaient leur patrie sans tou- 
tefois s'armer contre elle. Il demanda des lois sé- 
vères contre les deux premières classes, et dit 
qu'il serait au contraire d'une bonne politique de 
se montrer indulgent envers la dernière. Quant 
aux ecclésiastiques non assermentés et perturbateurs, 
quelques Girondins voulaient se borner à une sur- 
veillance plus étroite; les autres prétendaient qu'il 
n'y avait à leur égard qu'un moyen sûr à prendre , 
qu'on ne ferait cesser l'esprit de sédition qu'en les 
bannissant du royaume. — « Toute voie de con- 
« ciliation, dit l'impétueux Isnard, est désormais 
«c inutile; je demande ce qu'ont produit jusqu'ici 
« tant de pardons réitérés. Vos ennemis n'ont 
<c fait qu'augmenter leur audace en proportion 
« de votre indulgence; ils ne cesseront de vous 
« nuire que quand ils n'en auront plus les moyens. 
<c 11 faut qu'ils soient vainqueurs ou vaincus ; voilà 
« où il faut en venir, et tout homme qui ne voit pas 
« cette grande vérité est à mon sens un aveugle en 
« politique. » 

Les constitutionnels étaient opposés à toutes ces 
mesures; ils ne niaient pas le danger, mais ils 
considéraient de pareilles lois comme arbitraires. 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 225 

Us disaient qu'avant tout il fallait respecter la cons- 
titution , et se borner dès lors à des mesures de pré- 
caution ; qu'il suffisait de se mettre en défense con- 
tre les émigrés et d'attendre , pour punir les prêtres 
dissidents , qu'on découvrît de véritables conspira- 
tions de leur part ; ils recommandaient de ne pas 
violer la loi , même contre ses ennemis , de peur 
qu'une fois engagé dans cette carrière on ne s'y ar- 
rêtât plus et que la révolution ne se perdît comme 
l'ancien régime par ses injustices. Mais l'assemblée, 
qui croyait le salut de l'État plus important que 
l'observation stricte de la loi, qui voyait des périls 
dans l'hésitation et qui était d'ailleurs travaillée 
des passions qui entraînent aux démarches expédi- 
tives, ne fut pas arrêtée par ces considérations. Le 
3o octobre, elle adopta encore, du consentement 
commun, un décret relatif au frère aîné du roi, Louis- 
Stanislas-Xavier. Ce prince fut requis, aux termes de 
la constitution, de rentrer en France dans deux mois; 
sinon, à l'expiration de ce délai, il était déchu de 
ses droits à la régence. Mais l'accord cessa quant 
aux décrets contre les émigrés et contre les prêtres. 
Le 9 du mois de novembre, l'assemblée décida 
que les Français assemblés au-delà des frontières 
étaient suspects de conjuration contre la patrie; que, 
si au I er janvier 1792 ils étaient encore en état 

18. 



226 CHAPITRE Y. 

de rassemblement, ils seraient traités en conspira- 
teurs, deviendraient punissables de mort, et qu'après 
leur condamnation par contumace les revenus de 
leurs biens seraient perçus au profit de la nation, 
sans préjudice toutefois des droits de leurs femmes, 
de leurs enfants et de leurs créanciers légitimes. 
Le 29 du même mois, elle prit une décision à 
peu près semblable à l'égard des ecclésiastiques 
réfractaires : ceux-ci furent tenus de prêter le ser- 
ment civique, sous peine d'être privés de leurs 
pensions et d'être suspects de révolte contre la loi. 
S'ils le refusaient de nouveau, ils devaient être 
surveillés étroitement; s'il survenait des troubles 
religieux dans leurs communes , ils devaient être tra- 
duits au chef-lieu du département, et s'ils y avaient 
pris part en prêchant la désobéissance, ils étaient 
passibles d'une détention. 

Le roi sanctionna le premier décret concernant son 
frère, et mit son veto sur les deux autres. Il avait 
désavoué l'émigration peu de temps auparavant par 
des démarches publiques, et il avait écrit aux princes 
émigrés pour les rappeler dans le royaume. Il les y 
avait invités au nom de la tranquillité de la France, 
de l'attachement et de l'obéissance qu'ils lui devaient 
comme à leur frère et comme à leur roi. Il leur disait 
en finissant cette lettre : « Je vous saurai gré toute 



DU i* r OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 227 

« ma vie de m'avoir épargné la nécessité d'agir en 
« opposition avec vous, par la résolution invariable 
« où je suis de maintenir ce que j'ai annoncé. » Ses 
sages invitations n'avaient été suivies d'aucun ré- 
sultat; mais Louis XVI, tout en condamnant la con- 
duite des émigrés, ne voulut pas donner son adhésion 
aux mesures prises contre eux. 11 fut soutenu dans 
son refus de sanction par les constitutionnels et par 
le directoire du département. Cet appui ne lui fut pas 
inutile dans le moment où il paraissait, aux yeux du 
peuple, complice de l'émigration, où il excitait le mé- 
contentement des Girondins et se séparait de l'as- 
semblée. Il aurait dû s'unir étroitement aux constitu- 
tionnels, puisqu'il invoquait la constitution contre les 
émigrés dans ses lettres, et la pratiquait contre les ré- 
volutionnaires par l'usage de sa prérogative. Sa posi- 
tion ne devenait forte qu'en souscrivant de bonne foi 
à la première révolution et en faisant sa propre caus 
de celle de la bourgeoisie 

Mais la cour n'était pas aussi résignée : elle atten- 
dait toujours des temps meilleurs, ce qui l'empêchait 
d'agir d'une manière invariable et lui faisait porter 
ses espérances de tous les côtés. Elle continuait d'en- 
tretenir des relations avec l'Europe, dont elle n'était 
pas toujours disposée à repousser l'intervention ; elle 
intriguait avec les ministres contre le parti popu- 



228 CHAPITRE V. 

laire, et se servait des Feuillants, quoique avec beau- 
coup de défiance, contre les Girondins. Ses princi- 
pales ressources, à cette époque, étaient dans les 
petites menées de Bertrand de Molle ville, qui diri- 
geait le conseil, qui avait établi un club français 
dont il soldait les membres , qui achetait les applau- 
dissements des tribunes de rassemblée, qui espérait, 
par cette contrefaçon de la révolution, vaincre la 
révolution véritable, et dont le but était déjouer les 
partis et d'annuler les effets de la constitution en 
l'observant littéralement. 

Avec ce système de conduite, la cour eut même 
l'imprudence d'affaiblir les constitutionnels, qu'elle 
aurait dû renforcer; elle favorisa, à leurs dépens, la 
nomination de Pétion à la mairie. Par suite du désin- 
téressement dont avait été saisie la précédente assem- 
blée, tous ceux qui avaient exercé ^ous elle des em- 
plois populaires s'en démirent successivement. La 
Fayette avait déposé, le 8 octobre, le commandement 
de la garde nationale, et Bailly venait de renoncer à la 
mairie. Le parti constitutionnel proposait la Fayett 
pour le remplacer dans ce poste, en quelque sorte 1 
premier de l'État, puisque, en permettant d'exciter ou 
de prévenir les insurrections, il donnait Paris à ceux 
qui l'occupaient. Jusque-là il avait appartenu aux 
constitutionnels, qui, par ce moyen, avaient réprimé 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 229 

le mouvement du Champ de Mars. Ils avaient perdu 
(a direction de rassemblée, le commandement de la 
garde nationale; ils perdirent encore la municipalité. 
La cour porta sur Pétion , candidat des Girondins, 
toutes les voix dont elle disposait. « M. de la Fayette , 
« disait la reine à Bertrand de Molleville, ne veut être 
ce maire de Paris que pour être bientôt après maire du 
ce palais. Pétion est jacobin, républicain; mais c'est 
« un sot, incapable d'être jamais un chef départi. » 
Pétion fut élu maire le 1 4 novembre, à la majorité de 
6,708 voix sur io,632 votants. 

Les Girondins, en faveur desquels cette nomination 
devint décisive, ne se bornèrent point à l'acquisition 
de la mairie. La France ne pouvait pas demeurer plus 
longtemps dans cet état dangereux et provisoire ; les 
décrets qui justement ou non devaient pourvoir à la 
défense de la révolution,, et qui avaient été rejetés par 
le roi, n'étaient remplacés par aucune mesure du gou_ 
vernement; le ministère montrait une mauvaise vo- 
lonté ou une incurie évidente. Aussi les Girondins 
accusèrent le ministère des relations extérieures, De- 
lessart, de compromettre l'honneur et la sûreté de la 
nation par le ton de ses négociations avec les puis- 
sances étrangères, par ses lenteurset son impéritie ; ils 
poursuivirent vivement aussi le ministre de la guerre, 
Du Portail, et celui de la marine, Bertrand de Molle- 



230 CHAPITRE V. 

ville, comme ne mettant en défense ni les frontières 
ni les côtes. L'hostilité des électeurs de Trêves, de 
Mayence et de Pévêque de Spire, qui favorisaient les 
attroupements militaires des émigrés, excitait surtout 
une profonde indignation nationale. Le comité diplo- 
matique proposa de déclarer au roi que la nation 
verrait avec satisfaction qu'il requît les princes limi- 
trophes de disperser dans trois semaines les attrou- 
pements, et qu'il rassemblât les forces nécessaires 
pour les contraindre à respecter le droit des gens. 
On voulait aussi, par cette démarche importante, 
faire prendre à Louis XVI un engagement solennel, 
et signifier à la diète de Ratisbonne, ainsi qu'aux 
diverses cours de l'Europe, les fermes intentions de 
la France. 

Tsnard monta à la tribune pour soutenir ce projet : 
« Elevons-nous, dit-il, dans cette circonstance , à 
« toute la hauteur de notre mission, parlons aux mi- 
ce nistres, au roi , à l'Europe entière, avec la fermeté 
« qui nous convient. Disons à nos ministres que j us- 
« qu'ici la nation n'est pas très satisfaite de la con- 
« duite de chacun d'eux; que désormais ils n'ont à 
<c choisir qu'entre la reconnaissance publique et la 
« vengeance des lois, et que par le mot responsabilité 
« nous entendons la mort. Disons au roi que son in- 
« térêt est de défendre la constitution ; qu'il ne règne 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 231 

que par le peuple et pour le peuple ; que la nation 
est son souverain et qu'il est sujet à la loi. Disons 
à l'Europe que le peuple français, s'il tire l'épée, 
en jettera le fourreau; qu'il n'ira le chercher que 
couronné des lauriers de la victoire; que, si des 
cabinets engagent les rois dans une guerre contre 
les peuples, nous engagerons les peuples dans une 
guerre à mort contre les rois. Disons-lui que tous 
les combats que se livreront les peuples par ordre 
des despotes... » Et comme on l'interrompait par 
des applaudissements, il s'écria : « N'applaudissez 
pas, n'applaudissez pas; respectez mon enthou- 
siasme, c'est celui de la liberté! Disons donc à 
l'Europe que tous les combats que se livrent les 
peuples par ordre des despotes ressemblent aux 
coups que deux amis, excités par un instigateur 
perfide, se portent dans l'obscurité. Si la clarté du 
jour vient à paraître, ils jettent leurs armes, s'em- 
brassent et châtient celui qui les trompait. De 
même, si au moment où les armées ennemies 
lutteront avec les nôtres, le jour de la philosophie 
frappe leurs yeux , les peuples s'embrasseront à la 
« face des tyrans détrônés, de la terre consolée et du 
« ciel satisfait. » 

L'assemblée décréta avec transport et à l'unani- 
mité la mesure proposée, et envoya, le 29 no- 



232 CHAPITRE V. 

vembre, un message au roi. Vaublanc fut l'organe 
de cette députation. ce Sire, dit-il à Louis XVI, à 
« peine l'assemblée nationale a-t-elle porté ses re- 
« gards sur la situation du royaume qu'elle s'est 
ce aperçue que les troubles qui l'agitent encore ont 
a leur source dans les préparatifs criminels des émi- 
« grés français. Leur audace est soutenue par des 
« princes allemands qui méconnaissent les traités 
« signés entre eux et la France, et qui affectent 
« d'oublier qu'ils doivent à cet empire le traité de 
« Westphalie, qui garantit leurs droits et leur sû- 
re reté. Ces préparatifs hostiles, ces menaces d'in- 
« vasion commandent des armements qui absorbent 
<c des sommes immenses , que la nation aurait ver- 
ce sées avec joie entre les mains de ses créanciers, 
ce C'est à vous, Sire, à les faire cesser; c'est à 
ce vous de tenir aux puissances étrangères le lan- 
ce gage qui convient au roi des Français! Dites-leur 
ce que partout où l'on souffre des préparatifs contre 
ce la France, la France ne peut voir que des ennemis; 
ce que nous garderons religieusement le serment de 
ce ne faire aucune conquête ; que nous leur offrons 
ce le bon voisinage, l'amitié inviolable d'un peuple 
« libre et puissant; que nous respecterons leurs 
ce lois, leurs usages, leurs constitutions; mais que 
ce nous voulons que la nôtre soit respectée. Dites- 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 233 

« leur enfin que , si des princes d'Allemagne conti- 
« nuent de favoriser des préparatifs dirigés contre 
« les Français, les Français porteront chez eux non 
« pas le fer et la flamme, mais la liberté! C'est à 
« eux de calculer quelles peuvent être les suites de 
« ce réveil des nations. » 

Louis XVI répondit qu'il prendrait en très grande 
considération le message de l'assemblée ; et , quel- 
ques jours après , il vint lui annoncer en personne 
ses résolutions à cet égard. Elles étaient conformes 
au vœu général. Le roi dit, au milieu des applau- 
dissements, qu'il ferait déclarer à l'électeur de Trê- 
ves et aux autres électeurs que, si avant le i5 janvier 
tous attroupements et toutes dispositions hostiles 
de la part des Français réfugiés ne cessaient point 
dans leurs Etats , il ne verrait plus en eux que des 
ennemis. Il ajouta qu'il écrirait à l'empereur, afin 
de l'engager, comme chef de l'empire, à interpo- 
ser son autorité pour éloigner les malheurs qu'en- 
traînerait une plus longue obstination de quelques 
membres du corps germanique. « Si ces déclara - 
« tions ne sont pas e'coutées, alors, Messieurs, 
« dit-il, il ne me restera plus qu'à proposer la 
« guerre; la guerre, qu'un peuple qui a solennel- 
ce lement renoncé aux conquêtes ne fait jamais 
« sans nécessité , mais qu'une nation généreuse et 



234 CHAPITRE V. 

« libre sait entreprendre lorsque sa propre sûreté , 
« lorsque son honneur le commandent. » 

Les démarches du roi auprès des princes de 
l'empire furent appuyées de préparatifs militaires. 
Le 6 décembre , un nouveau ministre de la guerre 
remplaça du Portail. Narbonne, choisi parmi les 
Feuillants, jeune, actif, ambitieux de se signaler 
par le triomphe de son parti et la défense de la 
révolution, se rendit sur-le-champ aux frontières. 
Cent cinquante mille hommes furent mis en réqui- 
sition ; l'assemblée vota , dans ce but , vingt mil- 
lions de fonds extraordinaires ; on forma trois ar- 
mées, sous le commandement de Rochambeau, de 
Luckner et de la Fayette ; enfin , on décréta d'ac- 
cusation Monsieur y le comte d'Artois , le prince de 
Condé , comme prévenus d'attentats et de cons- 
piration contre la sûreté générale de l'Etat et de 
la constitution. Leurs biens furent séquestrés, et, le 
terme fixé précédemment à Monsieur pour rentrer 
dans le royaume étant expiré , il fut déchu de son 
droit à la régence. 

L'électeur de Trêves s'engagea à dissiper les ras- 
semblements et à ne plus les permettre désormais. 
Tout se réduisit néanmoins à un simulacre de li- 
cenciement. L'Autriche donna l'ordre au maréchal 
de Bender de défendre l'électeur s'il était attaqué, 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 235 

et elle ratifia les conclusions de la diète de Ratis- 
bonne. Celle-ci exigea la réintégration des prince* 
possessionnés ; elle ne voulut point qu'on les indem- 
nisât en argent de la perte de leurs droits , et elle 
ne laissa à la France que le rétablissement de la féo- 
dalité en Alsace, ou la guerre. Ces deux démarches 
du cabinet de Vienne étaient d'une nature peu paci- 
fique. Ses troupes marchaient sur nos frontières, 
et prouvaient encore mieux qu'il ne fallait pas se 
fier à son inaction. Cinquante mille hommes se 
trouvaient dans les Pays-Bas ; six mille étaient pos- 
tés dans le Brisgaw; il en venait trente mille de 
Bohême. Cette forte armée d'observation pouvait, 
d'un moment à l'autre, devenir une armée d'atta- 
que. 

L'assemblée sentait qu'il était urgent de faire 
décider l'empereur. Elle considérait les électeurs 
comme ses prête-noms, et les émigrés comme ses 
instruments; car le prince de Kaunitz reconnaissait 
pour légitime la ligue des souverains réunis pour la 
sûreté et l'honneur des couronnes. Les Girondins 
voulurent donc prévenir ce dangereux adversaire 
pour ne pas lui donner le temps de se préparer da- 
vantage. Ils exigèrent qu'il s'expliquât avant le i o fé- 
vrier, d'une manière claire et précise, sur ses vé- 
ritables dispositions à l'égard de la France. Ils pour- 



236 CHAPITRE V. 

suivirent en même temps des ministres sur lesquels 
on ne pouvait pas compter en cas de guerre. L'in- 
capacité de Delessart et les intrigues de Bertrand 
de Molleville prêtaient surtout aux attaques; Nar- 
bonne était le seul qu'ils épargnassent. Ils furent 
secondés par les divisions du conseil, qui était moitié 
hostile à la révolution par Bertrand de Molleville , 
Delessart, etc., et moitié constitutionnel par Nar- 
bonne et le ministre de l'intérieur, Cahier de Ger- 
ville. Des hommes aussi opposés d'intentions et de 
moyens ne pouvaient guère s'entendre ; Bertrand 
de Molleville eut de vives contestations avec Nar- 
bonne , qui voulait faire adopter à ses collègues une 
conduite franche , décidée , et donner l'assemblée 
pour point d'appui au trône. Narbonne succomba 
dans cette lutte , et son renvoi entraîna la désor- 
ganisation de ce ministère. Les Girondins accusè- 
rent Bertrand de Molleville et Delessart : le pre- 
mier eut l'adresse de se justifier; mais le second 
fut traduit devant la haute cour d Orléans. 

Le roi , intimidé par le déchaînement de l'assem- 
blée contre les membres de son conseil et surtout 
par le décret d'accusation contre Delessart , n'eut 
pas d'autre ressource que de choisir ses nouveaux 
ministres dans le parti victorieux. Une alliance avec 
les dominateurs actuels de la révolution pouvait 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 237 

seule sauver la liberté et le trône. Elle rétablissait 
l'accord entre l'assemblée, le pouvoir royal et la 
municipalité ; et si cette union s'était maintenue, les 
Girondins auraient fait avec la cour ce qu'après 
leur rupture ils ne crurent pouvoir faire que sans 
elle. Les membres du ministère furent Lacoste à 
la marine , Clavière aux finances , Duranthon à la 
justice ; de Grave , bientôt remplacé par Servan , à 
la guerre; Dumouriez aux relations extérieures, et 
Roland à l'intérieur. Ces deux derniers étaient les 
deux hommes les plus remarquables et les plus im- 
portants du conseil. 

Dumouriez était âgé de quarante-sept ans lorsque 
la révolution commença; il avait jusque-là vécu 
dans l'intrigue, et il s'en souvint trop à une époque 
où il ne fallait employer les petits moyens que pour ai- 
der les grands, et non pour les suppléer. La première 
partie de sa vie politique se passa à chercher par 
qui il pourrait parvenir, et la seconde par qui il 
pourrait se conserver. Courtisan avant 1789, cons- 
titutionnel sous la première assemblée, girondin sous 
la seconde, jacobin sous la république , il changeait 
de personnage suivant la situation. Mais il avait 
toutes les ressources des hommes supérieurs : un 
caractère entreprenant , une activité infatigable, un 
coup d'œii prompt, sûr, étendu; une impétuosité 



238 CHAPITRE V. 

d'action et une confiance extraordinaire dans le 
succès : et, en outre, il était ouvert, facile, spirituel 
hardi, propre aux factions et aux armes, plein d'ex 
pédients , étonnant d'à-propos , et sachant se sou- 
mettre à une position pour la changer. Il est vrai 
que ses grandes qualités se trouvaient affaiblies par 
des défauts : il était hasardeux, léger et d'une grande 
inconstance de pensées et de moyens, à cause de son 
besoin continuel de mouvement et d'intrigue. Le 
principal défaut de Dumouriez était l'absence de 
toute conviction politique. Pour la liberté , comme 
pour la puissance , on ne fait rien en temps de ré- 
volution si l'on n'est pas l'homme d'un parti , et , 
lorsqu'on est ambitieux , si l'on ne voit pas plus loin 
que son but , et si l'on ne veut pas plus fortement 
que les siens. C'est ainsi que fit Cromwell, et qu'a 
fait Bonaparte , tandis que Dumouriez , après avoir 
été l'employé des partis, crut pouvoir les vaincre 
tous avec des intrigues. Il lui manquait la passion de 
son temps : c'est ce qui complète un homme et seul 
peut le rendre dominateur . 

Roland était l'opposé de Dumouriez : c'était un 
caractère que la liberté trouvait tout fait, comme 
si elle l'avait formé elle-même. Roland avait des 
manières simples , des mœurs austères , des opinions 
éprouvées ; il aimait la liberté avec enthousiasme , 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 239 

et il était capable de lui consacrer avec désintéres- 
sement sa vie entière, ou de périr pour elle sans 
ostentation et sans regret. Homme digne d'être né 
dans une république, mais déplacé dans une révo- 
lution et peu propre aux troubles et aux luttes des 
partis ; ses talents n'étaient pas supérieurs , son ca- 
ractère était un peu roide ; il n'était propre ni à 
connaître ni à manier les hommes; et, quoiqu'il 
fût laborieux, éclairé, actif, il eût peu marqué 
sans sa femme. Tout ce qui lui manquait, elle l'avait 
pour lui : force, habileté, élévation, prévoyance. 
Madame Roland fut l'âme de la Gironde : c'est au- 
tour d'elle que se réunissaient ces hommes brillants 
et courageux pour s'entretenir des besoins et des 
dangers de la patrie; c'est elle qui excitait ceux 
qu'elle savait propres à l'action , et poussait à la tri- 
bune ceux qu'elle savait éloquents. 

La cour nomma ce ministère, qui fut composé 
dans le mois de mars, le ministère sans-culotte. La 
première fois que Roland se présenta au château 
avec des cordons aux souliers et en chapeau rond , 
contre les règles de l'étiquette, le maître des céré- 
monies refusa de l'admettre. Mais, forcé de le laisser 
entrer , il s'adressa à Dumouriez, en montrant Ro- 
land : Eh ! Monsieur, point de boucles a ses sou- 
liers ! — Ah ! Monsieur, tout est perdu! répliqua 



240 CHAPITRE V. 

Dumouriez avec le plus grand sang-froid. Telles 
étaient encore les préoccupations de la cour! La 
première mesure du nouveau ministère fut la guerre. 
La position de la France devenait de plus en plus 
dangereuse, et il y avait tout à craindre des mau- 
vaises volontés de l'Europe. Léopold était mort, et 
cet événement était propre à accélérer les détermi- 
nations du cabinet de Vienne. Son jeune successeur, 
François II, devait être moins pacifique ou moins 
prudent que lui. D'ailleurs l'Autriche réunissait ses 
troupes, traçait des camps, désignait des généraux; 
elle avait violé le territoire de Bâle, et placé une 
garnison dans le pays de Porentruy, pour se ména- 
ger une entrée dans le département du Doubs. Il ne 
restait donc aucun doute sur ses projets. Les attrou- 
pements de Coblentz avaient recommencé en plus 
grand nombre; le cabinet de Vienne n'avait mo- 
mentanément dispersé les émigrés réunis dans le* 
provinces belgiques que pour prévenir l'invasion de 
ce pays, qu'il n'était pas encore prêt à repousser : 
mais il n'avait voulu que sauver les apparences, et 
il souffrait à Bruxelles un état-major d'officiers gé- 
néraux en uniforme et avec la cocarde blanche. 
Enfin les réponses du prince de Kaunitz aux expli- 
cations demandées n'étaient nullement satisfaisantes. 
Il refusait même de traiter directement, et le baron 



DU" 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 241 

de Cobentzel avait été chargé de répondre que l'Au- 
triche ne se départirait pas des conditions imposées. 
Le rétablissement de la monarchie sur les bases de 
la séance royale du 23 juin; la restitution de ses 
biens au clergé; des terres de l'Alsace, avec tous 
leurs droits, aux princes allemands; d'Avignon et 
du comtat Venaissin au pape : tel était X ultimatum 
de l'Autriche. Ainsi tout accord cessait d'être pos- 
sible ; il ne fallait plus compter sur le maintien de 
la paix. La France était menacée du sort que venait 
de subir la Hollande et peut-être de celui de la Po- 
logne. Toute la question se réduisait à attendre ou 
à devancer la guerre, à profiter de l'enthousiasme 
du peuple ou à le laisser refroidir. Le véritable au- 
teur de la guerre n'est pas celui qui la déclare, mais' 
celui qui la rend nécessaire. 

Louis XVI se présenta, le 20 avril, à l'assemblée 
accompagné de tous sfcs ministres. « Je viens, Mes- 
« sieurs, dit-il, au milieu de l'assemblée nationale 
« pour un des objets les plus importants qui doivent 
« occuper l'attention des représentants de la nation. 
« Mon ministre des affaires étrangères va vous lire 
« le rapport qu'il a fait dans mon conseil sur notre 
« situation politique. » Dumouriez prit alors la pa- 
role : il exposa les griefs que la France avait contre 
l'Autriche; le but des conférences de Mantoue,de 



242 CHAPITRE V. 

Reichenbach et de Pilnitz; la coalition que PAu- 
triche avait formée contre la révolution française; 
ses armements devenus plus considérables ; la pro- 
tection ouverte quelle accordait aux corps d'émigrés; 
le ton impérieux et les lenteurs affectées de ses né- 
gociations; enfin, les conditions intolérables de son 
ultimatum; et, après une longue série de considé- 
rants, motivés sur la conduite hostile du roi de 
Hongrie et de Bohême (François II n'avait pas encore 
été élu empereur), sur les circonstances majeures où 
la nation se trouvait, sur son vœu bien prononcé de 
ne souffrir aucun outrage ni aucune atteinte à ses 
droits, sur l'honneur et la bonne foi de Louis XVI, 
qui était dépositaire de la dignité et de la sûreté 
de la France, il concluait à la guerre contre l'Au- 
triche. Louis XVI dit alors d'une voix un peu 
altérée : « Vous venez, Messieurs, d'entendre 
« le résultat des négociations que j'ai suivies avec 
« la cour de Vienne. Les 'conclusions du rapport 
« ont été l'avis unanime des membres de mon con- 
« seil : je les ai adoptées moi-même. Elles sont con- 
« formes au vœu que m'a manifesté plusieurs fois 
ce l'assemblée nationale et aux sentiments que m'ont 
« témoignés un grand nombre de citoyens des di- 
« verses parties du royaume ; tous préfèrent la guerre 
« avoir plus longtemps la dignité du peuple fran- 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 243 

« cais outragée et la sûreté nationale menacée. J'a- 
« vais dû préalablement épuiser tous les moyens de 
« maintenir la paix. Je viens aujourd'hui, aux termes 
a de la constitution, proposer à l'assemblée natio- 
« nale la guerre contre le roi de Hongrie et de Bo- 
« hême. » Quelques applaudissements furent donnés 
aux paroles du roi; mais la solennité de la circons- 
tance et la grandeur de la détermination avaient pé- 
nétré tout le monde d'une émotion concentrée et 
silencieuse. Dès que le roi fut sorti, l'assemblée in- 
diqua, pour le soir, une séance extraordinaire, dans 
laquelle la guerre fut décidée à la presque unanimité. 
Ainsi fut entreprise, avec la principale des puissances 
confédérées, cette guerre qui s'est prolongée un 
quart de siècle, qui a affermi la révolution victo- 
rieuse et qui a changé la face même de l'Europe. 
La France entière en reçut l'annonce avec joie. 
La guerre communiqua un nouveau mouvement au 
peuple, déjà si agité. Les districts, les municipalités, 
les sociét es populaires , écrivirent des adresses ; on 
leva des hommes, on fit des dons volontaires, on 
forgea des piques , et la nation sembla se lever pour 
attendre l'Europe ou pour l'envahir. Mais l'enthou- 
siasme , qui en fin de compte donne la victoire , ne 
supplée pas d'abord à l'organisation. Aussi n'y 
avait-il, à l'ouverture de la campagne, que les 



244 CHAPITRE Y. 

troupes régulières sur lesquelles on pût compter, en 
attendant que les nouvelles levées se formassent. 
Voici quel était l'état de nos forces : la vaste fron- 
tière depuis Dunkerque jusqu'à Huningue était di- 
visée en trois grands commandements. Sur la gauche 
de Dunkerque à Philippeville, l'armée du Nord, 
forte d'environ quarante mille hommes et huit mille 
chevaux, était sous les ordres du maréchal de Ro- 
chambeau. La Fayette commandait l'armée du 
Centre, composée de quarante-cinq mille hommes, 
de sept mille chevaux, et placée de Philippeville 
jusqu'aux lignes de Weissembourg. Enfin l'armée 
du Rhin, de trente-cinq mille hommes et huit mille 
chevaux, avait pour chef le maréchal Luckner, qui 
occupait depuis les lignes de Weissembourg jusqu'à 
Bâle. La frontière des Alpes et des Pyrénées était 
confiée au général Montesquiou , dont l'armée était 
peu considérable; mais cette partie delà France 
n'était pas encore exposée. 

Le maréchal de Rochambeau était d'avis de rester 
sur la défensive etdegarder nos frontières. Dumou- 
riez, au contraire, voulait prendre l'initiative des 
mouvements, comme on avait pris celle delà guerre, 
afin de profiter de l'avantage d'être prêts les premiers. 
11 était fort entreprenant; et comme il dirigeait les 
opérations militaires, quoiqu'il fût ministre des affai- 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 245 

res étrangères, il fît adopter son plan. Il consistait 
dans une rapide invasion de la Belgique. Celte pro- 
vince avait tenté, en 1790, de se soustraire au joug 
autrichien, et, après avoir été un moment victo- 
rieuse , elle avait été soumise par des forces supé- 
rieures. Dumouriez supposait que les patriotes bra- 
bançons favoriseraient l'attaque des Français, comme 
un moyen d'affranchissement pour eux. Il combina 
une triple invasion dans ce but. Les deux généraux, 
Théobald Dillon et Biron, qui commandaient en 
Flandre sous Rochambeau, reçurent l'ordre de se 
porter, l'un, avec quatre mille hommes, de Lille sur 
Tournai; l'autre, avec dix mille, de Valenciennes 
sur Mons. En même temps la Fayette, avec une 
partie de son armée, partit de Metz, et se di- 
rigea sur Namur à marches forcées , par Stenay, 
Sedan, Mézières et Givet. Mais ce plan supposait 
aux soldats une habitude qu'ils n'avaient point 
encore, et il exigeait un concert bien difficile de la 
part des chefs. D'ailleurs les colonnes d'invasion 
n'étaient pas assez fortes pour une pareille entreprise. 
A peine Théobald Dillon eut- il dépassé la frontière 
et rencontré l'ennemi, le 28 avril, qu'une terreur 
panique s'empara de ses troupes. On cria dans les 
rangs : Sauve qui peut ! et il fut entraîné par les 
siens, qui le massacrèrent. La même chose eut lieu, 

14. 



246 CHAPITEE Y. 

et avec les mêmes circonstances, dans le corps de 
Biron, qui fut également obligé de se retirer en 
désordre sur ses anciennes positions. Cette fuite su- 
bite et commune aux deux colonnes doit être attri- 
buée ou à la crainte de l'ennemi de la part des 
troupes qui n'avaient pas encore vu le feu, ou à la 
défiance qu'inspiraient les chefs, ou à des malveil- 
lants qui criaient à la trahison. 

La Fayette , en arrivant à Bouvines , après avoir 
fait cinquante lieues en quelques jours et par de mau- 
vais chemins, apprit les désastres de Valenciennes et 
de Lille ; il vit que le but de l'invasion était manqué, 
et il pensa avec raison qu'il n'y avait rien de mieux 
à faire que d'opérer la retraite. Rochambeau se plai- 
gnit de la précipitation et du décousu des mesures 
qui lui avaient été prescrites de la manière la plus 
absolue. Comme il ne voulait pas rester une pièce 
passive, obligé de jouer au gré des ministres une 
partie dont il devait avoir la conduite, il donna 
sa démission. Depuis ce moment, notre armée reprit 
la défensive. La frontière ne fut plus divisée qu'en 
deux commandements généraux, dont l'un, confié 
à la Fayette, s'étendit de la mer à Longwy, et dont 
l'autre, de la Moselle au Jura, appartint à Luckner. 
La Fayette mit la gauche de son armée sous les 
ordres d'Arthur Dillon, et toucha par sa droite à 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 247 

Luckner, qui eut Biron pour lieutenant sur le Rhin. 
C'est dans cet état qu'on attendit les coalisés. 

Cependant les premiers échecs augmentèrent la 
désunion des Feuillants et des Girondins. Les gé- 
néraux les attribuaient au plan de Dumouriez. Le 
ministère les rejetait sur la manière dont ce plan 
avait été exécuté par les généraux, qui tous, placés 
sous Narbonne, étaient du parti constitutionnel. Les 
Jacobins accusaient les contre-révolutionnaires d'a- 
voir occasionné la déroute par des cris de sauve qui 
peut! La joie, que ceux-ci ne cachaient pas, leur 
espérance de voir bientôt les confédérés à Paris , les 
émigrés de retour et l'ancien régime rétabli , confir- 
maient les soupçons. On crut que la cour, qui avait 
porté la garde soldée du roi de dix-huit cents hom- 
mes à six mille et qui l'avait composée de contre- 
révolutionnaires choisis, était d'accord avec la coali- 
tion. On dénonça, sous le nom de comité autri- 
chien , un comité secret dont on ne put pas prouver 
l'existence. La défiance était à son comble. 
^ L'assemblée prit sur-le-ctiamp des mesures de 
parti : elle entrait dans la carrière de la guerre, et 
dès lors elle s'était condamnée à régler sa con- 
duite beaucoup moins d'après la justice que d'après 
le salut public. Elle se mit en permanence; elle li- 
cencia la garde soldée du roi , le redoublement des 



248 CHAPITRE V. 

troubles religieux lui fit porter un décret d'exil 
contre les prêtres réfractaires, afin de n'avoir pas en 
même temps à combattre une coalition et à apaiser 
des révoltes. Pour réparer les dernières défaites et 
avoir près de la frontière une armée de réserve , 
elle adopta, le 8 juin, sur la proposition du mi- 
nistre de la guerre Servan , la formation sous Paris 
d'un camp de vingt mille hommes tirés des départe- 
ments. Elle chercha également à exalter les esprits 
par des fêtes révolutionnaires, et elle commença à 
enrôler la multitude par un armement de piques , 
pensant que ce n'était pas trop de toutes les assis- 
tances dans un aussi grand danger. 

Toutes ces mesures ne furent pas adoptées sans 
l'opposition des constitutionnels. Ils combattirent 
l'établissement du camp de vingt mille hommes, 
qu'ils considérèrent comme une armée de parti, 
appelée contre la garde nationale et contre le trône. 
L'état-major de celle-ci protesta , et la recomposition 
de ce corps fut aussitôt opérée au profit du parti 
dominant. On fit entrer dans la nouvelle garde na- 
tionale des compagnies armées de piques. Les 
constitutionnels furent encore plus mécontents de 
cette mesure, qui introduisait la classe inférieure 
dans leurs rangs et qui leur paraissait avoir pour but 
d'annuler la bourgeoisie par la populace. Enfin ils 






DU 1« OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 249 

» 

condamnaient d'une manière ouverte le bannisse- 
aient des prêtres , qui n'était qu'un décret de pros- 
cription. 

Louis XVI était depuis quelque temps plus 
froid avec ses ministres, qui se montraient aussi 
plus exigeants à son égard. Ils le pressaient d'ad- 
mettre auprès de sa personne des prêtres assermen- 
tés, afin de donner un exemple en faveur de la cons- 
titution civile du clergé et d'enlever un prétexte 
aux troubles; il s'y refusait avec constance, décidé 
à ne plus faire aucune concession religieuse. Les 
derniers décrets furent le terme de son union avec 
la Gironde; il resta plusieurs jours sans en parler 
et sans faire connaître sa décision à cet égard. C'est 
alors que Roland lui écrivit sa fameuse lettre sur 
ses devoirs constitutionnels, et le pressa , pour cal- 
mer les esprits et pour affermir son autorité, de 
se faire franchement le roi de la révolution. Cette 
lettre aigrit davantage Louis XVI, déjà résolu à 
rompre avec les Girondins. Il était soutenu par 
Dumouriez , qui abandonnait son parti et qui avait 
formé, avec Dura nthon et Lacoste, une scission 
dans le ministère contre Roland , Servan et Clavière. 
Mais, en ambitieux habile, Dumouriez conseillait 
à Louis XVI de renvoyer les ministres dont il avait 
à se plaindre, et de sanctionner en même temps 



250 CHAPITRE Y. 

les décrets pour se populariser. Il lui présentait celui 
contre les prêtres comme une mesure de précaution 
en leur faveur, l'exil devant les enlever à une pros- 
cription peut-être plus déplorable; il s'engageait 
à prévenir les suites révolutionnaires du camp des 
vingt mille hommes en en dirigeant les bataillons 
sur l'armée au fur et à mesure de leur arrivée. A 
ces conditions, Dumouriez se chargeait du minis- 
tère de la guerre, et soutenait le choc de son pro- 
pre parti ; mais Louis XVI renvoya les ministres le 
i3 juin, rejeta ensuite les décrets, et Dumouriez 
partit pour l'armée, après s'être rendu suspect. L'as- 
semblée déclara que Roland, Servan et Clavière 
emportaient les regrets de la nation. 

Le roi choisit ses nouveaux ministres parmi les 
Feuillants. Scipion Chambonnas eut les affaires 
étrangères, Terrier-Monteil l'intérieur, Beaulieu les 
finances, Lajarre la guerre; Lacoste et Duranthon 
restèrent momentanément à la justice et la marine. 
Tous ces hommes étaient sans nom, sans crédit, et 
leur parti lui-même approchait du terme de son 
existence. La situation constitutionnelle , pendant la- 
quelle il devait dominer, se changeait de plus en plus 
en situation révolutionnaire. Comment un parti lé- 
gal et modéré aurait-il pu se maintenir entre deux 
partis extrêmes et belligérants, dont l'un s'avançait 



DU 1« OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 251 

du dehors pour détruire la révolution et dont l'autre 
voulait à tout prix la défendre ? Les Feuillants deve- 
naient de trop dans cet état de choses. Le roi , qui 
sentait leur faiblesse , parut ne plus compter alors que 
sur l'Europe, et Mallet-Dupan fut envoyé, avec une 
mission secrète, auprès des coalisés. 

Cependant tous ceux qui avaient été dépassés par 
le flot populaire et qui appartenaient aux premiers 
temps de la révolution se réunirent pour seconder 
ce léger mouvement rétrograde. Les monarchiens , 
à la tête desquels se trouvaient Lally-Tollendal et 
Malouet, deux des principaux membres du parti Mou- 
nier et Necker ; les Feuillants , qui étaient dirigés par 
l'ancien triumvirat Duport, Lameth et Barnave; 
enfin la Fayette, qui avait une immense réputation 
constitutionnelle , essayèrent de réprimer les clubs , 
de raffermir l'ordre légal et le pouvoir du roi. Les 
Jacobins remuaient beaucoup à cette époque; leur 
influence devenait énorme : ils tenaient la tête du parti 
de la multitude. Il aurait fallu leur opposer, pour 
les contenir, l'ancien parti de la bourgeoisie ; mais 
il était désorganisé , et sa puissance déclinait chaque 
jour. Ce fut pour le relever que la Fayette écrivit, le 
16 juin , du camp de Maubeuge, à l'assemblée, une 
lettre dans laquelle il dénonçait la faction jacobine; 
il demandait la fin du règne des clubs , Pindépen- 



252 CHAPITRE V. 

dance et l'affermissement du trône constitutionnel, 
et il pressait rassemblée, en son nom, au nom de 
son armée, au nom de tous les amis de la liberté, de 
ne prendre pour le salut public que des mesures 
avouées par la loi. Cette lettre courageuse excita de 
vives contestations entre le côté gauche et le côté 
droit de l'assemblée. Quoiqu'elle n'eût que des mo- 
tifs purs et désintéressés, elle parut de la part du 
jeune général à la tête de son armée, une démarche 
à la Cromwell , et dès ce moment la réputation de 
la Fayette, jusque-là ménagée par ses adversaires, 
commença à être attaquée. Du reste, à ne consi- 
dérer cette démarche que sous son rapport politi- 
que, elle était imprudente. La Gironde, repoussée 
du ministère, arrêtée dans ses mesures de salut 
public, n'avait pas besoin d'être excitée davantage , 
et il ne fallait pas non plus que la Fayette , dans 
l'intérêt même de son parti, usât son ascendant à 
pure perte. 

La Gironde songea , pour sa sûreté et celle de la 
révolution , à reconquérir la puissance sans sortir ce- 
pendant encore des moyens constitutionnels. Son but 
ne fut point, comme plus tard, de détrôner le roi, 
mais de le ramener au milieu d'elle. Pour cela elle 
recourut aux pétitions impérieuses de la multitude. 
Depuis la déclaration de guerre, des pétitionnai- 



DU 1<* OCTOBRE 179 i AU 21 SEPTEMBRE 1792. 253 

res s'étaient présentés en armes à la barre de ras- 
semblée nationale, s'étaient offerts pour la défense 
de la patrie , et avaient obtenu la permission de dé- 
filer tout armés à travers la salle des séances. Cette 
condescendance était condamnable , et rendait illu- 
soires toutes les lois contre les attroupements ; mais 
on se trouvait, de part et d'autre, placé dans une 
situation extraordinaire , et chacun se servait d'un 
moyen illégal : la cour, de l'Europe; la Gironde, du 
peuple. Celui-ci était dans une très grande agitation. 
Les meneurs des faubourgs , au nombre desquels 
étaient le député Chabot, Santerre,le boucher Legen- 
dre, Gonchon, le marquis de Saint-Hurugues, le pré- 
parèrent, pendant plusieurs jours, à un acte révolu- 
tionnaire semblable à celui qui n'avait pas réussi au 
Champ de Mars. Le 20 juin, anniversaire du serment 
du Jeu de Paume, approchait. Sous le prétexte de cé- 
lébrer, par une fête civique , cette mémorable jour- 
née, et déplanter un mai en l'honneur de la liberté, 
un rassemblement d'environ huit mille hommes ar- 
més partit, ce jour-là des faubourgs Saint-Antoine 
et Saint-Marceau, et se dirigea vers l'assemblée. 

Le procureur-syndic, Rœderer, vint le dénoncera 
l'assemblée , et pendant ce temps les insurgés arrivè- 
rent aux portes de la salle. Leurs chefs demandè- 
rent à présenter une pétition et à défiler devant l'as- 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. I. 15 



254 CHAPITRE V. 

semblée. De violents débats s'élevèrent entre la 
droite, qui ne voulait pas recevoir des pétition- 
naires armés, et la gauche, qui, se fondant sur 
quelques usages, était d'avis de les admettre. Ver- 
gniaud déclara que l'assemblée blessait tous les prin- 
cipes en admettant dans son sein des rassemblements 
armés ; mais, s'expliquant sur les circonstances ac- 
tuelles , il déclara aussi qu'il était impossible de refu- 
ser à celui qui se présentait une permission accordée 
à tant d'autres. Il n'était pas aisé de résister aux 
désirs d'une multitude exaltée, immense et secondée 
par une partie des représentants. Le rassemblement 
se pressait déjà dans les corridors, lorsque l'assem- 
blée décida que les pétitionnaires seraient admis à 
la barre. La députation fut introduite. Son orateur 
s'exprima dans un langage menaçant. Il dit que le] 
peuple était debout ; qu'il était prêt à se servir de ! 
grands moyens, des moyens renfermés dans la dé-J 
claration des droits, résistance à V oppression; que^ 
les dissidents de l'assemblée, s'ily en avait , purgeasÀ 
sent la terre de la liberté , et se rendissent à Co-i 
blentz ; et puis, venant au véritable objet de cette péti- 
tion insurrectionnelle : « Le pouvoir exécutif , ajou- 
« ta-t-il, n'est point d'accord avec vous; nous n'en 
« voulons d'autre preuve que le renvoi des minis- 
« très patriotes. C'est donc ainsi que le bonheur 



BU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 255 

ce d'un peuple libre dépendra du caprice d'un roi? 
« Mais ce roi doit-il avoir d'autre volonté que 
« celle de la loi? Le peuple le veut ainsi , et sa 
« tête vaut bien celle des despotes couronnés. 
« Cette tête est l'arbre généalogique de la nation, 
« et devant ce chêne robuste le faible roseau doit 
« plier! Nous nous plaignons, Messieurs, de l'i- 
« naction de nos armées ; nous demandons que 
« vous en pénétriez la cause : si elle dérive du 
« pouvoir exécutif, qu'il soit anéanti! » 

L'assemblée répondit aux pétitionnaires qu'elle 
prendrait leur demande en considération; elle les 
invita ensuite au respect pour la loi et pour les 
autorités constituées, et leur permit de défiler dans 
son sein. Ce cortège, composé alors d'environ 
trente mille personnes , mêlé de femmes , d'enfants, 
de gardes nationaux, d'hommes à piques, et au 
milieu duquel s'élevaient des bannières et des si- 
gnes tout à fait révolutionnaires , traversa la salle en 
chantant le fameux refrain : Ça ira ! et en criant : 
Vive la nation ! vivent les sans- culottes! à bas le 
veto ! Il était conduit par Santerre et par le mar- 
quis de Saint-Hurugues. En sortant de l'assemblée, 
il se dirigea vers le château avec les pétitionnai- 
res en tête. 

Les portes extérieures en furent ouvertes par l'or- 



256 CHAPITRE V. 



dre du roi; la multitude se précipita alors dans l'in- 
térieur. Elle monta dans les appartements; et, tan- 
dis qu'elle en ébranlait les portes à coups de hache, 
Louis XVI ordonna de les ouvrir et se présenta 
à elle à peine accompagné de quelques personnes. 
Le flot populaire s'arrêta un moment devant lui ; 
mais ceux qui étaient dehors et qui ne pouvaient 
pas être contenus par la présence du roi avançaient 
toujours. On fit prudemment placer Louis XVI dans 
l'embrasure d'une fenêtre. Jamais il ne montra plus 
de courage que dans cette déplorable journée. En- 
touré de gardes nationaux, qui faisaient barrière 
contre la multitude , assis sur une chaise, qu'on avait 
élevée sur une table , afin qu'il pût respirer un peu 
plus à l'aise et être vu du peuple , il garda une con- 
tenance calme et ferme. Il répondit constamment 
à ceux qui demandaient à grands cris la sanction 
des décrets : Ce ri est ni la forme ni le moment de 
l'obtenir de moi. Ayant le courage de refuser ce qui 
était l'objet essentiel de ce mouvement, il ne crut pas 
devoir repousser un signe vain pour lui , et qui , 
aux yeux delà multitude, était celui de la liberté : il 
mit sur sa tête un bonnet rouge qui lui fut présenté 
au bout d'une pique. La multitude fut très satis- 
faite de cette condescendance. Peu d'instants après, 
elle le couvrit d'applaudissements, lorsque, étouf- 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 257 

fant de chaud et de soif, il but sans hésiter dans 
un verre que lui présenta un ouvrier à moitié ivre. 
Cependant Vergniaud , lsnard et quelques dépu 
tés de la Gironde étaient accourus pour protéger 
le roi , pour parler au peuple et mettre un terme 
à ces indignes scènes. L'assemblée, qui avait depuis 
peu levé sa séance , se réunit à la hâte , effrayée de 
cette irruption , et envoya plusieurs députations suc- 
cessives auprès de Louis XVI pour lui servir de sau- 
vegarde. Enfin le maire Pétion arriva tardivement 
lui-même , il monta sur une chaise , harangua le peu- 
ple, l'invita à se retirer sans tumulte, et le peuple 
obéit. Ces grossiers et violents insurgés, qui avaient 
voulu obtenir des décrets et des ministres, s'écou- 
lèrent après avoir insulté et menacé le roi, mais 
'sans l'avoir fait fléchir. 

La journée du 20 juin excita un soulèvement de 
l'opinion constitutionnelle contre ses auteurs. La 
violation du domicile royal , les outrages faits k 
Louis XVI, Tillégalité d'une pétition présentée au 
milieu des violences de la multitude et l'appareil des 
armes, furent vivement reprochés au parti populaire. 
Celui-ci se vit réduit un moment à la défensive ; ou- 
tre qu'il était coupable d'une émeute , il avait es- 
suyé un véritable échec. Les constitutionnels repri- 
rent le ton et la supériorité d'un parti offensé et 



258 CHAPITRE V. 

dominant; mais cela dura peu , car ils ne furent point 
secondés par la cour. La garde nationale offrit à 
Louis XVI de se tenir réunie autour de sa personne; 
le duc de la Rochefoucauld-Liancourt , qui com- 
mandait à Rouen , voulut l'emmener au milieu de ses 
troupes, qui lui étaient dévouées. La Fayette lui pro- 
posa de le conduire à Compiègne , et de le mettre à 
la tête de son armée ; mais Louis XVI refusa toutes 
ces offres. Il pensa que les agitateurs seraient dé- 
goûtés du mauvais succès de leur dernière tenta- 
tive; et, comme il espérait sa délivrance de la part 
des puissances coalisées , plus animées par suite des 
événements du 20 juin, il ne voulut pas se servir des 
constitutionnels, parce qu'il aurait fallu traiter avec 
eux. 

Cependant la Fayette vint tenter un dernier ef- 
fort en faveur de la monarchie légale. Après avoir 
pourvu au commandement de son armée et recueilli 
des adresses contre les derniers événements , il partit 
pour Paris, et se présenta , le 28 juin , sans être at- 
tendu, à la barre de l'assemblée. Il demanda, tant 
en son nom qu'au nom des troupes , le châtiment 
des attentats du 20 juin et la destruction de la secte 
jacobine. Sa démarche excita des sentiments divers 
dans l'assemblée. Le côté droit l'applaudit beaucoup; 
mais le côté gauche s'éleva contre sa conduite. Gua- 



BU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 259 

det proposa d'examiner s'il n'était pas coupable d'a- 
voir quitté son armée , et d'être venu dicter des lois 
à l'assemblée. Un reste de respect empêcha celle-ci 
de suivre l'avis de Guadet; et, après des débats assez 
tumultueux, elle admit la Fayette aux honneurs de la 
séance; mais ce fut là tout du côté de l'assemblée. 
La Fayette se tourna alors vers la garde nationale, 
qui lui avait été dévouée pendant si longtemps, et 
il espéra , avec son aide , fermer les clubs , disperser 
les Jacobins, rendre à Louis XVI toute l'autorité 
que lui conférait la loi, et raffermir la constitution. 
Le parti révolutionnaire était dans la stupeur, et re- 
doutait tout de la hardiesse et de la célérité de cet ad- 
versaire du Champ de Mars. Mais la cour, qui crai- 
gnait le triomphe des constitutionnels , fit échouer 
elle-même les projets de la Fayette ; il avait indiqué 
une revue, qu'elle empêcha par son influence sur les 
chefs des bataillons royalistes. Les grenadiers et les 
chasseurs, compagnies d'élite mieux disposées encore 
que les autres , devaient se réunir chez lui , et marcher 
de là contre les clubs , et il ne se présenta pas trente 
hommes. Ayant ainsi vainement tenté de rallier à 
la cause de la constitution et de la défense corn- 
mune la cour et la garde nationale , se voyant délaissé 
par tous ceux qu'il venait secourir, la Fayette re- 
partit pour son armée après avoir perdu ce qui lui 



260 CHAPITRE V. 

restait de popularité et d'influence. Cette tentativ 
fut le dernier signe de vie du parti constitutionnel. 

Alors rassemblée revint naturellement à la situa- 
tion de la France , qui n'avait pas changé. La com- 
mission extraordinaire des douze présenta , par l'or- 
gane de Pastoret, un tableau peu rassurant sur l'état 
et les divisions des partis. Jean Debry, au nom de la 
même commission, proposa, pour maintenir dans le 
calme le peuple, qui était extrêmement agité, d'an- 
noncer que , lorsque la crise deviendrait imminente, 
l'assemblée le déclarerait par ces mots, la patrie est 
en danger , et qu'alors on prendrait des mesures de 
salut public. La discussion s'ouvrit sur cette propo- 
sition importante. Vergniaud peignit, dans un dis- 
cours qui ébranla profondément l'assemblée , tous les 
périls auxquels, dans ce moment, la patrie était 
exposée. Il dit que c'était au nom du roi que les émi- 
grés étaient réunis , que les souverains s'étaient con- 
fédérés, que les armées étrangères marchaient sur nos 
frontières, que les troubles intérieurs avaient lieu. 
Il l'accusa d'arrêter l'élan national par ses refus, et 
de livrer ainsi la France à la coalition. Il cita l'article 
de la constitution par lequel il est déclaré que , si 
le roi se mettait à la tête dune armée et en diri- 
geait les forces contre la nation , ou s il ne s'opposait 
pas par un acte formel a une pareille entreprise qui 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 261 

s exécuterait en son nom, il serait censé avoir abdi- 
qué la royauté. Mettant alors en supposition que 
Louis XVI s'opposait volontairement aux moyens de 
défendre la patrie , dans ce cas, ajoutait-il , ne serions- 
nous pas en droit de lui dire : « O roi ! qui sans doute 
« avez cru, avec le tyran Lysandre, que la vérité ne 
« valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait 
ec amuser les hommes par des serments , comme on 
« amuse les enfants avec des osselets ; qui n'avez feint 
« d'aimer les lois que pour conserver la puissance 
ce qui servirait à les braver, la constitution que pour 
« qu'elle ne vous précipitât pas du trône , où vous 
ce aviez besoin de rester pour la détruire, pensez- vous 
ce nous abuser par d'hypocrites protestations? pensez- 
ce vous nous donner le change sur nos malheurs par 
ce l'artifice de vos excuses ? Etait-ce nous défendre que 
ce d'opposer aux soldats étrangers des forces dont 
ce l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur 
« leur défaite ? était-ce nous défendre que d'écarter 
« les projets tendant à fortifier l'intérieur? était-ce 
ce nous défendre que de ne pas réprimer un général 
ce qui violait la constitution , et d'enchaîner le cou- 
ce rage de ceux qui la servaient? La constitution 
« vous laissa-t-elle le choix des ministres pour notre 
ce bonheur ou notre ruine? vous fit-elle chef de 
ce l'armée pour notre gloire ou notre honte ? vous 

15. 



262 CHAPITRE Y. 

(( donna-t-elle enfin le droit de sanction, une liste 
« civile et tant de prérogatives pour perdre cons- 
« titutionnellement la constitution et l'empire? Non! 
« non! homme que la générosité des Français n'a 
« pu rendre sensible, que le seul amour du despo- 
te tisme a pu toucher... vous n'êtes plus rien pour 
« cette constitution que vous avez si indignement 
ce violée , pour le peuple que vous avez si indigne- 
a ment trahi ! » 

Dans la position où se trouvait la Gironde, elle 
ne comptait plus que sur la déchéance du roi. Ver- 
gniaud,- il est vrai, ne s'exprimait encore que d'une 
manière hypothétique ; mais tout le parti populaire 
attribuait réellement à Louis XVI les projets qui , 
dans la bouche de Vergniaud , n'avaient été que des 
suppositions. Peu de jours après, Brissot s'expliqua 
plus ouvertement : « Le péril où nous sommes, dit-il, 
« est le plus extraordinaire qu'on ait encore vu dans 
« les siècles passés. La patrie est en danger, non 
« pas qu'elle manque de troupes, non pas que ses 
ce troupes soient peu courageuses, ses frontières peu 
<c fortifiées, ses ressources peu abondantes. — Non, 
ce Elle est en danger, parce qu'on a paralysé ses 
ce forces. Et qui les paralysait? Un seul homme , ce- 
ce lui-là même que la constitution a fait son chef, et 
ce que des conseillers perfides faisaient son ennemi ! 



DU 1er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 263 

a On vous dit de craindre les rois de Hongrie et de 
a Prusse... Et moi, je disque la force principale de 
ce ces rois est à la cour, et que c'est là qu'il faut les 
« vaincre d'abord. On vous a dit de frapper sur des 
a prêtres réfractaires par tout le royaume. . . Et moi, 
« je dis que frapper sur la cour des Tuileries, c'est 
« frapper ces prêtres d'un seul coup. On vous dit de 
« poursuivre tous les intrigants , tous les factieux , 
« tous les conspirateurs... Et moi, je dis que tous 
« disparaissent si vous frappez sur le cabinet des 
ce Tuileries; car ce cabinet est le point où tous les 
« fils aboutissent, où se trament toutes les manœu- 
cc vres, d'où partent toutes les impulsions! La nation 
ce est le jouet de ce cabinet. Voilà le secret de notre 
ce position , voilà la source du mal , voilà où il faut 
ce porter le remède. » 

La Gironde préparait ainsi l'assemblée à la question 
de la déchéance. Mais on s'occupa auparavant de la 
grande question des dangers de la patrie. Les trois 
comités réunis déclarèrent qu'il y avait lieu de prendre 
des mesures de salut public , et l'assemblée proclama., 
le 5 juillet, cette formule solennelle : Citoyens, la 
patrie est en danger /Aussitôt toutes les autorités ci- 
viles se placèrent en surveillance permanente; tous 
les citoyens en état de porter les armes et ayant déjà 
fait le service des gardes nationales furent mis en ac- 



264 CHAP1TBE V. 

tivité; chacun fut tenu d'indiquer les armes et les 
munitions dont il était pourvu; on donna des piques 
à ceux qu'on ne put pas armer de fusils , on enrôla 
des bataillons de volontaires sur les places publiques , 
au milieu desquelles on avait planté des bannières 
avec ces mots : Citoyens , la patrie est en danger ! et 
l'on forma un camp à Soissons. Toutes ces mesures 
de défense, devenues indispensables, portèrent au 
plus haut degré l'exaltation révolutionnaire. On eut 
lieu de le remarquer à l'anniversaire du i4 juillet, 
pendant lequel les sentiments de la multitude et des 
fédérés des départements éclatèrent sans retenue. Pé- 
tion y fut l'objet de l'idolâtrie du peuple; il eut tous 
les honneurs de la fédération. Peu de jours aupara- 
vant, il avait été destitué, à cause de sa conduite au 
20 juin, par le directoire du déparlement et par le 
conseil; mais l'assemblée l'avait rétabli dans ses fonc- 
tions, et le seul cri proféré le jour de la fédération 
fut celui de Pétion ou la mort ! Quelques bataillons 
de la garde nationale, tels que celui des Filles-Saint- 
Thomas, montraient encore de l'attachement à la 
cour; ils devinrent l'objet de la défiance et des res- 
sentiments populaires. On excita dans les Champs- 
Elysées, entre les grenadiers des Filles-Saint-Thomas 
et les fédérés de Marseille, une rixe dans laquelle 
quelques grenadiers furent blessés. La crise deve- 



DU l« r OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 265 

nait chaque jour plus imminente; le parti de la 
guerre ne pouvait plus souffrir celui de la consti- 
tution. Les attaques contre la Fayette se multi- 
pliaient; il était poursuivi dans les journaux, dénoncé 
dans l'assemblée. Enfin les hostilités commencèrent. 
Le club des Feuillants fut fermé ; on cassa les com- 
pagnies de grenadiers et de chasseurs de la garde 
nationale, qui étaient la force de la bourgeoisie ; les 
soldats de ligne et une partie des Suisses furent éloi- 
gnés de Paris , et Ton prépara ouvertement la cata- 
strophe du io août. 

La marche des Prussiens et le fameux manifeste 
de Brunswick contribuèrent à hâter ce moment. La 
Prusse s'était réunie à l'Autriche et aux princes 
d'Allemagne contre la France. Cette coalition, à 
laquelle s'associait la cour de Turin , était formida- 
ble, quoiqu'elle ne comprît pas toutes les puissances 
qui d'abord avaient dû se joindre à elle. La mort de 
Gustave III, désigné d'abord comme chef de l'armée 
d'invasion, en avait détaché la Suède; le remplace- 
ment du ministre Florfda-Blanca par le comte d'A- 
randa, homme prudent et modéré, avait empêché 
l'Espagne d'y entrer; la Russie et l'Angleterre ap- 
prouvaient secrètement les attaques de la ligue euro- 
péenne sans y coopérer encore. Après les événe- 
ments militaires dont il a été rendu compte, on 



266 CHAPITRE Y. 

s'était observé de part et d'autre plutôt qu'on ne s'é- 
tait battu. Pendant ce temps, la Fayette avait donné 
de bonnes habitudes de discipline et de dévouement 
à son armée; et Dumouriez, placé sous Luckner 
au camp de Maulde, avait aguerri les troupes qui 
lui étaient confiées par de petits engagements et 
des succès journaliers. Ils avaient ainsi formé le 
noyau d'une bonne armée , chose d'autant plus né- 
cessaire qu'on avait besoin d'organisation et de 
confiance pour repousser l'invasion prochaine des 
confédérés. 

Le duc de Brunswick la dirigeait. Il avait le 
principal commandement de l'armée ennemie, com- 
posée de soixante-dix mille Prussiens et de soixante- 
huit mille Autrichiens, Hessois ou émigrés. Voici 
quel était ce plan d'invasion. Le duc de Brunswick 
devait , avec les Prussiens , passer le Rhin à Coblentz, 
remonter la rive gauche de la Moselle ? attaquer 
la frontière de France par son point central le plus 
accessible , et se diriger sur la capitale par Longwy , 
Verdun et Châlons. Le prince de Hohenlohe devait 
opérer sur sa gauche dans la direction de Thionville 
et de Metz, avec les Hessois et un corps d'émigrés , 
tandis que le général Clairfait ? avec les Autrichiens 
et un autre corps d'émigrés , culbuterait la Fayette , 
placé devant Sedan et Mézières , traverserait la Meuse, 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 267 

et marcherait par Reims et Soissons sur Paris. Ainsi , 
du centre et des deux côtés, de la Moselle , du Rhin 
et des Pays-Bas , on s'avancerait concentriquement 
s ur la capitale. D'autres corps d'armée , postés sur 
la frontière du Rhin et sur l'extrême frontière du 
Nord, devaient, en attaquant nos troupes de ces côtés, 
faciliter l'invasion centrale. 

Le 26 juillet, au moment où l'armée s'ébranla et 
partit de Coblentz , le duc de Brunswick publia un 
manifeste au nom de l'empereur et du roi de Prusse. 
Il reprocha à ceux qui avaient usurpé les rênes 
de V administration en France d'y avoir troublé 
le bon ordre et renversé le gouvernement légitime ; 
d'avoir exercé contre le roi et sa famille des atten- 
tats et des violences renouvelés chaque jour; d'avoir 
supprimé arbitrairement les droits et possessions des 
princes allemands en Alsace et en Lorraine; enfin 
d'avoir comblé la mesure en déclarant une guerre 
injuste à Sa Majesté l'empereur et en attaquant ses 
provinces des Pays-Bas. Il déclara que les souverains 
alliés marchaient pour faire cesser l'anarchie en 
France, arrêter les attaques portées au trône et à 
l'autel , rendre au roi la sûreté et la liberté dont 
il était privé , et le mettre en état d'exercer son au- 
torité légitime. En conséquence , il rendit respon- 
sables les gardes nationales et les autorités de tous 



268 CHAPITRE V. 

les désordres, jusqu'à l'arrivée des troupes de la 
coalition. Il les somma de revenir à leur ancienne 
fidélité. Il dit que les habitants des villes qui ose- 
raient se défendre seraient punis sur-le-champ comme 
des rebelles, selon la rigueur de la guerre, et leurs 
maisons démolies ou brûiées; que, si la ville de 
Paris ne mettait pas le roi en pleine liberté , et ne lui 
accordait pas le respect qui lui était dû, les princes 
coalisés en rendraient personnellement responsables, 
sur leurs têtes , pour être jugés militairement, sans 
espoir de pardon , tous les membres de l'assemblée 
nationale, du département, du district , de la mu- 
nicipalité, de la garde nationale; et que, si le châ- 
teau était forcé ou insulté, les princes en tireraient 
une vengeance exemplaire et à jamais mémorable 
en livrant Paris à une exécution militaire et à une 
subversion totale. Il promettait, au contraire, aux 
habitants de Paris l'emploi des bons offices des 
princes confédérés auprès de Louis XVI , afin d'ob- 
tenir le pardon de leurs torts ou de leurs erreurs , 
s'ils obéissaient promptement aux ordres de la coa- 
lition. 

Ce fougueux et impolitique manifeste, qui ne 
déguisait ni les desseins de l'émigration ni ceux de 
l'Europe; qui traitait tout un grand peuple avec 
un ton de commandement et de mépris vraiment 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 260 

extraordinaire; qui lui annonçait ouvertement toutes 
les misères d'une invasion, et par-dessus le despo- 
tisme et des vengeances , excita un soulèvement na- 
tional. Plus que toute autre chose, il hâta la chute 
du trône, et empêcha les succès de la coalition. Il 
n'y eut qu'un vœu, qu'un cri de résistance d'un 
bout de la France à l'autre; et quiconque ne Peut 
pas partagé eût été regardé comme coupable d'im- 
piété envers la patrie et la sainte cause de son in- 
dépendance. Le parti populaire, placé dans la né- 
cessité de vaincre , ne vit plus alors d'autre moyen 
que d'annuler le roi, et, pour l'annuler, que de 
faire prononcer sa déchéance. Mais dans ce parti 
chacun voulut arriver au but à sa manière : la 
Gironde , par décret de l'assemblée ; les chefs de 
la multitude , à l'aide de l'insurrection. Danton , Ro- 
bespierre , Camille Desmoulins , Fabre d'Eglantine , 
Marat, etc. , formaient une faction déplacée, à la- 
quelle il fallait une révolution qui la portât du milieu 
du peuple dans l'assemblée et dans la municipalité. 
Ils étaient, du reste, les véritables chefs du nouveau 
mouvement qui allait se faire, au moyen de la classe 
inférieure de la société, contre la classe moyenne, 
à laquelle appartenaient les Girondins par leur po- 
sition et leurs habitudes. La division commença dès 
ce jour entre ceux qui ne voulaient supprimer que la 



270 CHAPITRE V. 

cour dans Tordre actuel des choses , et ceux qui vou- 
laient y introduire la mtdtitude. Ces derniers ne s'ac- 
commodaient pas des lenteurs d'une discusion. Agités 
de toutes les passions révolutionnaires, ils se dispo- 
sèrent à une attaque par les armes , dont ils firent 
les préparatifs ouvertement et longtemps à l'a- 
vance. 

Leur entreprise fut plusieurs fois projetée et sus- 
pendue. Le 26 juillet, une insurrection devait écla- 
ter; mais elle était mal ourdie, et Pétion l'arrêta. 
Lorsque les fédérés marseillais arrivèrent pour se 
rendre au camp de Soissons, les faubourgs devaient 
aller à leur rencontre, et marcher avec eux à l'im- 
proviste contre le château. Cette insurrection man- 
qua aussi. Cependant l'arrivée des Marseillais en- 
couragea les conspirateurs de la capitale, et il y eut 
entre ceux-ci et les chefs fédérés des conférences à 
Charenton pour le renversement du trône. Les sec- 
tions étaient fort agitées; celle de Mauconseil fut 
la première à se déclarer en insurrection , et elle le fit 
notifier à l'assemblée. On discuta la déchéance dans 
les clubs, et, le 3 août, le maire Pétion vint la de- 
mander au corps législatif au nom de la commune 
et des sections. La pétition fut renvoyée à la com- 
mission extraordinaire des douze. Le 8, on discuta 
la mise en accusation de la Fayette. Par un reste 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 271 

de courage, la majorité le soutint vivement, et 
non sans péril. Il fut absous; mais tous ceux qui 
avaient voté pour lui furent hués ? poursuivis et mal- 
traités par le peuple au sortir de la séance. 

Le lendemain l'effervescence était extrême. L'as- 
semblée apprit, par les lettres d'un grand nombre 
de députés, que la veille , à la sortie de la séance, ils 
avaient été maltraités et menacés de mort pour avoir 
voté l'acquittement de la Fayette. Vaublanc annonce 
qu'un attroupement a investi et fouillé sa maison 
pour l'y découvrir. Girardin s'écrie : « Point de 
discussion possible sans une parfaite liberté d'opinion. 
Je déclare à mes commettants que je ne puis déli- 
bérer si le corps législatif ne m'assure liberté et sû- 
reté. » — Vaublanc demande avec instance que l'as- 
semblée prenne les mesures les plus fortes pour que 
la loi soit respectée. Il demande aussi que les fédérés , 
qui sont défendus par les Girondins, soient renvoyés 
sans retard à Soissons. Pendant ces débats, le président 
reçoit un message du ministre de la justice de Joly. Il 
expose que le mal est à son comble et que le peuple est 
provoqué à tous les excès. Il rend compte de ceu^ 
commis dans la soirée de la veille , non seulement 
contre les députés, mais contre plusieurs autres per- 
sonnes. — « J'ai dénoncé, dit le ministre, ces atten- 
tats au tribunal criminel ; mais les lois sont impuis- 



272 CHAPITRE Y. 

santés; l'honneur, la probité, m'obligent de vous 
déclarer que, sans le secours le plus prompt du corps 
législatif, le gouvernement ne peut plus encourir de 
responsabilité. » Sur ces entrefaites, on vint annon- 
cer que la section des Quinze-Vingts avait décidé 
que, si la déchéance n'était pas prononcée le jour 
même, à minuit on sonnerait le tocsin , on battrait 
la générale et on attaquerait le château. Cet arrêté 
avait été transmis aux quarante-huit sections , et 
toutes l'avaient approuvé, hors une seule. L'assem- 
blée manda le procureur-syndic du département, qui 
fit part de sa bonne volonté, mais de son impuis- 
sance, et le maire, qui répondit que, dans un mo- 
ment où les sections avaient repris leur souveraineté, 
il ne pouvait exercer sur le peuple qu'une influence 
de persuasion. L'assemblée se sépara sans avoir 
pris aucune mesure. 

Les insurgés fixèrent l'attaque du château au 
matin du 10 août. Le 8 , les Marseillais avaient été 
transférés de leur caserne de la rue Blanche aux Cor- 
deliers avec leurs armes, leurs canons et leur dra- 
peau. Ils avaient reçu cinq mille cartouches à balle, 
qui leur avaient été distribuées par ordre des admi- 
nistrateurs de police. Le chef-lieu du soulèvement 
fut au faubourg Saint-Antoine. Le soir, après une 
séance très véhémente, les jacobins s'y rendirent 



DU 1" OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 273 

en cortège; l'insurrection fut alors organisée. O.- 
décida de casser le département; de consigner Pé- 
tion, afin de le soustraire aux devoirs de sa place et 
à toute responsabilité; enfin de remplacer le conseil 
général de la commune actuelle par une municipa- 
lité insurrectionnelle. Les agitateurs se rendirent 
en même temps dans les sections des faubourgs et 
clans les casernes des fédérés marseillais et bretons. 
La cour était depuis quelque temps avertie du 
danger, et elle s'était mise en défense. Peut-être, 
dans ce moment, crut-elle pouvoir non seulement 
résister, mais encore se rétablir entièrement. L'inté- 
rieur du château était occupé par des Suisses, au 
nombre de huit ou neuf cents ; par les officiers de 
la garde licenciée et par une troupe de gentils- 
hommes et de royalistes, qui s'étaient présentés ar- 
més de sabres, d'épées et de pistolets. Le comman- 
dant général de la garde nationale , Mandat, s'était 
rendu au château avec son état-major, pour le dé- 
fendre; il avait donné ordre aux bataillons les plus 
attachés à la constitution de prendre les armes. Les 
ministres étaient aussi auprès du roi : le procureur- 
syndic du département s'y était transporté le soir 
même sur l'ordre du roi, qui avait également mandé 
le maire Pétion pour s'informer de l'état de Paris 



274 CHAPITRE V. 

et pour obtenir l'autorisation de repousser la force 
par la force. 

A minuit, le tocsin sonne, la générale bat, les 
insurgés s'attroupent et s'enrégimentent 5 les mem- 
bres des sections cassent la municipalité, et nom- 
ment un conseil provisoire de la commune qui se 
rend à l'hôtel de ville pour diriger l'insurrection. 
De leur côté, les bataillons de la garde nationale 
prennent la route du château, sont placés dans les 
cours ou aux principaux postes, avec la gendarmerie 
à cheval; les canonniers occupent les avenues des 
Tuileries avec leurs pièces, tandis que les Suisses et 
des volontaires gardent les appartements. La défense 
est dans le meilleur état. 

Cependant quelques députés, éveillés par le 
tocsin, s'étaient rendus dans la salle du corps lé- 
gislatif, et avaient ouvert la séance sous la prési- 
dence de Vergniaud. Avertis que Pétion était aux 
Tuileries et croyant qu'il y était retenu et qu'il avait 
besoin d'être dégagé , ils le mandèrent à la barre 
de l'assemblée pour rendre compte de l'état de Paris. 
Sur cet ordre, il quitta le château. Il parut devant 
l'assemblée, où une députation vint le redemander, 
pensant aussi qu'il était prisonnier aux Tuileries. Il 
retourna avec cette députation à l'hôtel de ville et 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 275 

il fut mis sous la garde de trois cents hommes par 
la nouvelle commune. Celle-ci, qui ne voulait pas 
d'autre autorité, dans ce jour de désordre, que les 
autorités insurrectionnelles, fit venir, le matin de 
bonne heure, le commandant Mandat pour s'in- 
former des dispositions prises au château. Mandat 
hésitait à obéir; cependant, comme il ne croyait 
pas la municipalité renouvelée, et comme son devoir 
lui prescrivait de suivre ses ordres, il se rendit à 
l'hôtel de ville, à la seconde invitation qu'il en 
reçut de la commune. En entrant il vit des figures 
nouvelles, et il pâlit. On l'accusa d'avoir autorisé 
les troupes à faire feu sur le peuple. Il se troubla, 
fut envoyé à Y Abbaye, et en sortant, des meurtriers 
l'égorgèrent sur les marches de l'hôtel de ville. La 
commune donna aussitôt le commandement de la 
garde nationale à Santerre. 

La cour se trouva ainsi privée de son défenseur 
le plus résolu et le plus influent. La présence de 
Mandat, l'ordre qu'il avait obtenu d'employer la 
force en cas de besoin, étaient nécessaires pour dé- 
cider la garde nationale à se battre. La vue des no- 
bles et des royalistes l'avait beaucoup refroidie. Man- 
dat lui-même, avant son départ, avait inutilement 
supplié la reine de renvoyer cette troupe, que ses 
opinions rendaient suspecte aux constitutionnels. 



276 CHAPITRE Y. 

Vers quatre heures du matin, la reine appela au- 
près d'elle le procureur-syndic du département Rœ- 
derer, qui avait passé la nuit aux Tuileries, et lui 
demanda ce qu'il fallait faire dans ces circonstances. 
Rœderer répondit qu'il lui semblait nécessaire que 
le roi et la famille royale se rendissent à l'assem- 
blée nationale. — ce Vous proposez, dit Dubouchage, 
de mener le roi a son ennemi. » — Rœderer répliqua 
que quatre cents membres de cette assemblée, sur 
six cents, s'étaient prononcés deux jours auparavant 
en faveur de la Fayette, et que, du reste, il ne 
proposait ce parti que comme moins dangereux. La 
reine lui dit alors d'un ton fort positif : oc Mon- 
sieur, il f a ici des forces; il est temps enfin de 
savoir qui l'emportera du roi et de la constitu- 
tion ou de la faction. — Madame, ajouta Rœ- 
derer, voyons quelles sont les dispositions faites 
pour la résistance. » On fit venir Lachesnaye, 
qui commandait en l'absence de Mandat. On lui 
demanda s'il avait pris les mesures nécessaires pour 
empêcher le rassemblement d'arriver sur le château, 
s'il avait fait garder le Carrousel. Il répondit affir- 
mativement; et, adressant ensuite la parole à la reine 
il lui dit avec beaucoup d'humeur : « Madame, 
je ne dois pas vous laisser ignorer que les appar- 
tements sont pleins de gens de toute espèce qui gê- 



DU l« r OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 277 

tient beaucoup le service et qui empêchent d'arriver 
librement auprès du roi, ce qui rebute beaucoup 
la garde nationale. — C'est mal à propos, repartit 
la reine ; je vous réponds de tous les hommes qui 
sont ici, ils marcheront devant , derrière , dans les 
rangs, comme vous voudrez, ils sont prêts à tout 
ce qui pourra être nécessaire. Ce sont des hommes 
sûrs. » On se borna à envoyer les deux ministres de 
Joly et Champion à rassemblée pour l'avertir du 
danger, et lui demander des commissaires et son 
assistance. 

La division existait déjà entre les défenseurs du 
château lorsque Louis XVI les passa en revue à 
cinq heures du matin. Il parcourut d'abord les postes 
intérieurs, qu'il trouva animés des meilleures dispo- 
sitions; il était suivi de quelques personnes de sa 
famille, et il était extrêmement triste, ce Je ne sépa- 
« rerai pas, dit-il, ma cause de celle des bons ci- 
ce toyens; nous nous sauverons ou nous périrons 
ce ensemble. » Il descendit ensuite dans les cours, ac- 
compagné de quelques officiers généraux. Dès qu'il 
arriva, on battit aux champs; le cri de Vive le roi! 

(1) Chroniques des cinquante jours, du 20 juin au 10 août 1792, 
rédigée sur pièces authentiques, par P.-L. Rœderer; Paris, 1832. L'his- 
toire de cette époque y est racontée avec les plus grands détails et la 
plus scrupuleuse exactitude. 

16 



278 CHAPITRE Y. 

se fît entendre et fut répété par la garde nationale : 
mais les canonniers et le bataillon de la Croix-Rouge 
y répondirent par le cri de vive la nation! Dans le 
même instant survinrent de nouveaux bataillons, 
armés de fusils et de piques , qui, en défilant devant 
le roi pour se placer sur la terrasse de la Seine, 
crièrent Vive la nation! vive Pétion! Le roi con- 
tinua la revue non sans être attristé de ce présage. 
Il fut accueilli avec les plus grands témoignages de 
dévouement par les bataillons des Filles-Saint- 
Thomas et des Petits-Pères, qui occupaient la ter- 
rasse située le long du château. Pendant qu'il tra- 
versa le jardin pour visiter les postes du Pont-Tour- 
nant , les bataillons à piques le poursuivirent du cri : 
A bas le veto! à bas le trait re! et, lorsque le roi 
fut revenu, ils quittèrent leur positionne placèrent 
près du Pont-Royal et tournèrent leurs canons contre 
le château. Deux autres bataillons, postés dans les 
cours , les imitèrent et s'établirent sur la place du 
Carrousel dans une attitude agressive. En rentrant 
au château, le roi était pâle, découragé, et la reine 
dit : « Tout est perdu ! cette espèce de revue a fait 
« plus de mal que de bien. » 

Pendant que tout cela se passait aux Tuileries, les 
insurgés s'avançaient sur plusieurs colonnes; ils 
avaient employé la nuit à se réunir et à s'organiser. 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 279 

Dès le matin, ils avaient forcé l'Arsenal, et s'en 
étaient distribué les armes. La colonne du faubourg 
Saint- Antoine, forte d'environ quinze mille hom- 
mes, et celle du faubourg Saint-Marceau, de cinq 
mille, s'étaient mises en marche vers six heures du 
matin. La foule les grossissait dans leur route. Des 
canons avaient été placés par le directoire du dépar- 
tement sur le Pont-Neuf afin d'empêcher la jonc- 
tion des assaillants des deux côtés de la rivière ; mais 
le procureur de la commune , Manuel , avait donné 
l'ordre de les retirer de cette position, et le passage du 
pont se trouva libre. Déjà l'avant-garde des fau- 
bourgs, composée des fédérés marseillais et bretons, 
avait débouché par la rue Saint-Honoré , se mettait 
en bataille sur le Carrousel, et braquait ses canons 
contre le château. De Joly et Champion revinrent 
de l'assemblée en disant qu'elle n'était pas en nom- 
bre pour délibérer, qu'elle était à peine composée 
de soixante ou quatre-vingts membres, et qu'elle 
n'avait pas écouté leurs propositions. Ce fut alors 
que le procureur-syndic du département, Rœderer, 
avec les membres du département, se présenta aux 
insurgés, leur dit qu'une si grande multitude ne 
pouvait avoir accès auprès du roi ni de l'assem- 
blée nationale, et les invita à nommer vingt dépu- 
tés et à les charger de leurs demandes. Mais ils ne 



280 CHAPITRE V. 

l'écoutèrent point. Il s'adressa à la garde nationale, 
rappela Farticle de la loi qui enjoignait, en cas d'at- 
taque, de repousser la force par la force; mais une 
très faible partie de la garde nationale y parut dis- 
posée, et les canonniers, pour toute réponse, déchar- 
gèrent leurs canons. Rœderer, voyant que les insur- 
gés triomphaient partout, qu'ils étaient maîtres de la 
commune, qu'ils disposaient de la multitude et des 
troupes même , retourna en toute hâte au château , 
à la tête du directoire exécutif. 

Le roi tenait conseil avec la reine et les minis- 
tres. Un officier municipal venait de donner l'a- 
larme en annonçant que les colonnes des insurgés 
approchaient des Tuileries. — « Eh bien, que veu- 
lent-ils ? avait demandé le garde des sceaux de Joly. 
— La déchéance, répondit le municipal. — Que 
J'assemblée prononce donc, ajouta le ministre. — 
Mais après cette déchéance, dit la reine, qu'arri- 
vera-t-il? » L'officier municipal s'inclina sans rien 
répondre. Au même instant entra Rœderer, qui aug- 
menta la consternation de la cour en annonçant 
que le danger était extrême, que, les bandes des 
insurgés étaient intraitables, que la garde natio- 
nale n'était pas sûre. — « S ire 9 dit-il, d'un ton pres- 
sant, Votre Majesté ri a pas cinq minutes à perdre; 
il ri y a plus de sûreté pour elle que dans l'assem- 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 281 

blée nationale] l'opinion du département est quil 
faut s'y rendre sans délai; vous n'avez pas dans 
les cours un nombre d'hommes suffisant pour la 
défense du château; leur volonté n'est pas non 
plus bien disposée. Les canonniers, à la seule re- 
commandation de la défensive, ont déchargé leurs 
canons. » — • Le roi répondit d'abord qu'il n'avait 
pas vu beaucoup de monde au Carrousel; et la reine 
ajouta avec vivacité que le roi avait des forces pour 
défendre le château. Mais sur de nouvelles instances 
de Rœderer, le roi, après l'avoir regardé fixement 
pendant quelques secondes, se tourna vers la reine 
et dit en se levant : « Marchons 1 . » Madame Eli- 
sabeth, s'adressant alors au procureur-syndic, lui dit : 
— « Monsieur Rœderer , vous répondez de la vie 
du roi? — Oui , Madame, sur la mienne, reprit-il, 
je marcherai immédiatement devant lui. » 

Louis XVI sortit de sa chambre avec sa famille, 
ses ministres, les membres du département, annonça 
aux personnes qui étaient venues au château pour 
le défendre qu'il se rendait à l'assemblée natio- 
nale. Il se plaça entre deux rangs de gardes natio- 
naux mandés pour lui servir d'escorte, traversa les 
appartements et le jardin des Tuileries. Une dé- 
putation de l'assemblée, avertie de l'arrivée du roi, 
vint à sa rencontre. — « Sire, lui dit le président 



16. 



282 CHAPITEE V. 

de cette députation, l'assemblée, empressée de con- 
courir à votre sûreté, vous offre, et à votre famille, 
un asile dans son sein, » Le cortège se mit en route, 
et eut beaucoup de peine à traverser la terrasse des 
Feuillants, couverte d'une foule fort animée qui 
proférait des injures et des menaces. Le roi et sa 
famille parvinrent à grand'peine dans la salle de 
l'assemblée, où ils se placèrent sur des sièges destinés 
aux ministres. — Messieurs, dit alors le roi, je suis 
venu ici pour éviter un grand crime, et je pense 
que je ne saurais être plus en sûreté quau milieu 
de vous. — Sire, répondit Vergniaud qui occupait le 
fauteuil, vous pouvez compter sur la fermeté de 
l'assemblée nationale; ses membres ont juré de mou- 
rir en soutenant les droits du peuple et les autorités 
constituées. » Le roi prit alors place à côté du pré- 
sident. Mais Chabot rappela que l'assemblée ne pou- 
vait point délibérer en présence du roi , et Louis XVI 
passa, avec sa famille et ses ministres, dans la loge 
du Logographe , qui se trouvait derrière le président 
et d'où l'on pouvait tout voir et tout entendre. 

Depuis le départ du roi, tout motif de résistance 
avait cessé. D'ailleurs les moyens même de défense 
étaient diminués par le départ des gardes nationaux 
qui avaient escorté Louis XVI. La gendarmerie avait 
quitté son poste en criant Vive la nation! La garde 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 283 

nationale s'ébranlait en faveur des assaillants. Mais 
les ennemis étaient en présence; et, quoique la cause 
du combat n'existât plus, le combat ne s'engagea 
pas moins. Les colonnes des insurgés entouraient le 
château. Les Marseillais et les Bretons, qui tenaient 
la première ligne, venaient de forcer la porte royale, 
placée sur le Carrousel, et de pénétrer dans les cours 
du château. Ils avaient à leur tête un ancien sous- 
officier nommé Westermann, ami de Danton et 
homme très résolu. Il rangea sa troupe en bataille, et 
il s'avança vers les canonniers, qui, sur ses invita- 
tions, se joignirent aux Marseillais avec leurs pièces. 
Les Suisses garnissaient les fenêtres du château dans 
une attitude immobile. Les deux troupes furent 
quelque temps en présence sans s'attaquer. Quel- 
ques-uns des assaillants s'avancèrent même pour 
fraterniser, et les Suisses jetèrent des cartouches 
par les fenêtres en signe de paix ; ils pénétrèrent 
jusque sous le vestibule, où se trouvaient d'autres dé- 
fenseurs du château. Une barrière les séparait. C'est 
là que le combat s'engagea , sans qu'on ait pu savoir 
encore de quel côté commença l'agression. Les 
Suisses firent alors un feu meurtrier sur les insur- 
gés, qui se dispersèrent. La place du Carrousel fut 
balayée. Bientôt cependant les Marseillais et les Bre- 
tons revinrent en force : les Suisses furent canonnés, 



284 CHAPITRE V. 

investis. Ils tinrent jusqu'à ce qu'ils eussent reçu 
l'ordre du roi de cesser le feu. Mais les insurgés 
exaspérés ne cessèrent point de les poursuivre, et 
se livrèrent aux plus sanglantes représailles. Ce ne 
fut plus un combat, ce fut un massacre : et la 
multitude s'abandonna dans le château à tous les 
excès de sa victoire. 

L'assemblée était , pendant ce temps, dans les plus 
vives alarmes. Les premiers coups de canon y 
avaient répandu la consternation. A mesure que 
les décharges de l'artillerie devenaient plus fré- 
quentes, l'agitation redoublait. Il y eut un mo- 
ment où les membres de l'assemblée se crurent per- 
dus. Un officier entra précipitamment dans la salle 
en disant : « En place , législateurs ; nous sommes 
« forcés! » Quelques députés se levèrent pour sor- 
tir. « Non, non, dirent les autres, c'est ici notre 
« poste. » Les tribunes s'écrièrent aussitôt : Vive 
V assemblée nationale 7 et l'assemblée répondit en 
criant : Vive la nation ! Enfin, on entendit au de- 
hors : Victoire! victoire! et le sort de la monarchie 
fut décidé. 

L'assemblée fit aussitôt une proclamation pour 
ramener le calme et conjurer le peuple de respec- 
ter la justice, ses magistrats, les droits de l'homme, 
la liberté, l'égalité. Mais la multitude et ses chefs 



DU 1 er OCTOBRE 179.1 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 285 

avaient la toute-puissance et se proposaient d'en 
user. La nouvelle municipalité vint faire reconnaître 
ses pouvoirs. Elle était précédée de trois bannières, 
sur lesquelles étaient ces mots : Patrie, liberté, 
égalité. Sa harangue fut impérieuse, et elle la finit 
en demandant la déchéance du roi et une conven- 
tion nationale. Les députations se succédèrent, et 
toutes présentaient le même vœu , ou , pour mieux 
dire, intimaient le même ordre. L'assemblée se vit 
contrainte de les satisfaire. Cependant elle ne voulut 
point prendre sur elle la déchéance du roi. Ver- 
gniaud monta à la tribune au nom de la commission 
des douze , et il dit : ce Je viens vous proposer 
« une mesure bien rigoureuse; mais je m'en rap- 
« porte à votre douleur pour juger combien il 
« importe que vous l'adoptiez sur-le-champ. » Cette 
mesure consistait dans la convocation d'une assem- 
blée nationale , dans la destitution des ministres et 
dans la suspension du roi. L'assemblée l'adopta 
unanimement. Les ministres girondins furent rap- 
pelés; les fameux, décrets furent mis à exécution ; on 
déporta environ quatre mille prêtres non asser- 
mentés, et l'on envoya des commissaires aux armées 
pour s'assurer d'elles. Louis XVI, à qui l'assemblée 
avait donné d'abord le Luxembourg pour demeure , 



286 CHAPITRE V. 

fut transféré au Temple, comme prisonnier, par la 
toute-puissante commune, sous le prétexte qu'elle 
ne pouvait point sans cela répondre de sa personne. 
Enfin, le s3 septembre fut désigné pour l'ouverture 
de l'assemblée extraordinaire qui devait décider du 
sort de la royauté. Mais la royauté venait de 
succomber de fait au 10 août, dans cette jour- 
née qui fut l'insurrection de la multitude contre la 
classe moyenne et contre le trône constitutionnel, 
comme le i/j. juillet avait été l'insurrection de la 
classe moyenne contre les classes privilégiées et le 
pouvoir absolu de la couronne. Le 10 août vit 
commencer l'époque dictatoriale et arbitraire de la 
révolution. Les circonstances devenant de plus en 
plus difficiles, il s'engagea une vaste guerre qui 
suscita un surcroît d'énergie; et cette énergie, dé- 
réglée parce qu'elle était populaire, rendit inquiète, 
oppressive et cruelle la domination de la classe infé- 
rieure. La question alors changea entièrement de na- 
ture; elle n'eut plus pour but la liberté, mais le salut 
public; et la période conventionnelle, depuis la fin 
de la constitution de 1791 jusqu'au moment où la 
constitution de l'an III établit le directoire, ne fut 
qu'une longue campagne de la révolution contre les 
partis et contre l'Europe. Était-il possible qu'il en 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 287 

fût autrement? « Le mouvement révolutionnaire une 
« fois établi, dit M. de Maistre* , la France et la 
« monarchie ne pouvaient être sauvées que par le 
« jacobinisme... Nos neveux, qui s'embarrasseront 
« très peu de nos souffrances et qui danseront sur 
« nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; 
« ils se consoleront aisément des excès que nous 
« avons vus et qui auront conservé l'intégrité du 
<c plus beau royaume. » 

Les départements adhérèrent aux événements du 
io août. L'armée, qui subissait toujours un peu 
plus tard l'influence de la révolution , était encore 
royaliste constitutionnelle; cependant, comme les 
troupes étaient subordonnées aux partis, elles de- 
vaient se soumettre facilement à l'opinion domi- 
nante. Les généraux en seconde ligne , tels que 
Dumouriez , Custine , Biron Rellermann , Labour- 
donnaie , étaient disposés à approuver les derniers 
changements. Ils n'avaient pas encore pris parti, et 
ils espéraient que cette révolution leur vaudrait de 
l'avancement. Il n'en était pas de même des deux 
généraux en chef. Luckner flottait indécis entre 
l'insurrection du 10 août , qu'il appelait un petit 
accident arrivé à Paris y et son ami la Fayette. Ce 

(1) Considérations sur la France; Lausanne, 1796. 



288 CHAPITRE V. 

dernier, chef du parti constitutionnel, attaché jus- 
qu'au bout à ses serments, voulut défendre encore le 
trône renversé et une constitution qui n'était plus. 
Il commandait environ trente mille hommes , qui 
étaient affectionnés à sa cause et à sa personne. Son 
quartier général se trouvait près de Sedan. Dans son 
projet de résistance en faveur de la constitution, il 
se concerta avec la municipalité de cette ville et le 
directoire du département desArdennes, afin d'éta- 
blir un centre civil auquel tous les départements 
pussent se rallier. Les trois commissaires, Kersaint, 
Antonelle,Péraldy, envoyés par la législative auprès 
de son armée , furent arrêtés et mis dans la tour de 
Sedan. Cette mesure eut pour motif que, Rassemblée 
ayant été violentée , les membres qui avaient ac- 
cepté une telle mission ne pouvaient être que les 
chefs ou les instruments de la faction qui avait 
asservi l'assemblée nationale et le roi. Les troupes et 
les autorités civiles renouvelèrent ensuite le ser- 
ment à la constitution , et la Fayette essaya d'a- 
grandir le cercle de l'insurrection de l'armée contre 
l'insurrection populaire. 

Peut-être , dans ce moment , le général la Fayette 
songea-t-il trop au passé, à la loi, aux serments 
communs, et pas assez à la position véritablement 
extraordinaire où se trouvait la France. Il ne vit 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 289 

que les plus chères espérances des amis de la liberté 
détruites, l'envahissement de l'Etat par la démagogie 
et le règne anarchique des Jacobins ; mais il ne vit 
pas la triste fatalité d'une situation qui conduisait au 
triomphe de ces derniers venus de la révolution La 
bourgeoisie, qui avait été assez forte pour abattre l'an- 
cien régime et l'emporter sur les classes privilégiées, 
mais qui s'était reposée après cette victoire , ne sem- 
blait pas capable de repousser l'émigration et l'Europe 
entière. Il s'opérait pour cela un nouvel ébranlement, 
il se formait une nouvelle croyance ; il survenait une 
classe nombreuse , ardente, non encore fatiguée et 
se passionnant pour le 10 août comme la bourgeoisie 
s'était passionnée pour le i4 juillet. La Fayette ne 
pouvait pas s'accorder avec elle ; il l'avait combattue, 
sous la Constituante, au Champ de Mars, avant et 
après le 20 juin. Il ne pouvait pas continuer son 
ancien rôle, ni défendre l'existence d'un parti juste, 
mais condamné par les événements , sans compro- 
mettre le sort de son pays et les résultats d'une révo- 
lution à laquelle il était sincèrement attaché. Sa résis- 
tance, en se prolongeant davantage, eût fait naître 
la guerre civile entre l'armée et le peuple dans un 
moment où il n'était pas même sûr que la réunion 
de tous les efforts suffît contre la guerre étrangère. 
On était au iq août, et l'armée d'invasion, partie 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. I. 17 



290 CHAPITRE V. 

de Coblenîz le 3o juillet, remontait la Moselle et s'a- 
vançait sur cette frontière. Les troupes étaient dispo- 
sées, en considération du danger commun, à rentrer 
sous l'obéissance de l'assemblée; Luckner, qui avait 
d'abord approuvé la Fayette, se rétracta en pleurant 
et en jurant devant la municipalité de Metz ; et la 
Fayette sentit lui-même qu'il fallait céder à une des- 
tinée plus forte. Il quitta son armée, en prenant sur 
lui la responsabilité de toute cette insurrection. Il 
était accompagné de Bureau-de-Pusy , de Latour-Mau- 
bourg, d'Alexandre Lameth et de quelques officiers 
de son état-major. Il se dirigea, à travers les postes 
ennemis, vers la Hollande, pour se rendre de là aux 
Etats-Unis, sa seconde patrie. Mais il fut découvert et 
arrêté avec ses compagnons. Contre tous les droits 
des gens, il fut traité en prisonnier de guerre , et en- 
fermé d'abord dans les cachots de Magdebourg , et 
ensuite par les Autrichiens à Olmutz. Le parlement 
d'Angleterre fit lui-même des démarches en sa faveur; 
mais ce ne fut qu'au traité de Campo-Formio que Bo- 
naparte le délivra de sa prison. Pendant quatre années 
de la plus dure captivité, en butte à toutes les priva- 
tions , ignorant le sort de la liberté et de sa patrie , 
n'ayant devant lui qu'un avenir de prisonnier tout à 
fait désespérant, il montra le plus héroïque courage. 
L'on mit sa délivrance au prix de quelques rétracta- 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 179 2. 291 

tions, et il aima mieux rester enseveli dans son cachot 
que d'abandonner en quoi que ce fût la sainte cause 
qu'il avait embrassée. 

De notre temps, peu de vies ont été aussi pures que 
celle de la Fayette, peu de caractères plus beaux, peu 
de popularités plus longues et mieux acquises. Après 
avoir défendu la liberté en Amérique à côté de Was- 
hington, il aurait voulu l'établir de la même manière 
que lui en France ; mais ce beau rôle était-il possible 
dans notre révolution? Lorsqu'un peuple poursuit la 
liberté sans dissidence intérieure et qu'il n'a pour en- 
nemis que des étrangers, il peut trouver un libérateur 
et produire dans les Pays-Bas un prince d'Orange, en 
Amérique un Washington ; mais lorsqu'il la poursuit 
malgré les siens et contre les autres, au milieu des fac- 
tions et des combats, il ne peut produire qu'un Crom- 
well et qu'un Bonaparte, qui se font dictateurs des 
révolutions au milieu des luttes ou après l'épuisement 
des partis. La Fayette , acteur de la première époque 
de la crise, se déclara avec enthousiasme pour ses ré- 
sultats. H devint le général de la classe moyenne, soit 
à la tête delà garde nationale pendant la Constituante, 
soit à l'armée sous la Législative. Il s'était élevé 
par elle, et il finit avec elle. On peut dire de lui que, 
s'il commit quelques fautes de position, il n'eut jamais 
qu'un but, la liberté, et ne se servit que d'un moyen, 



292 CHAPITRE Y. 

la loi. La manière dont, jeune encore, il se consacra à 
l'affranchissement des deux mondes, sa glorieuse con- 
duite, son invariable constance , l'honoreront dans la 
postérité, auprès de laquelle un homme n'a pas deux 
réputations, comme en temps de partis, mais acquiert 
sa véritable renommée. 

Les auteurs du 10 août se divisèrent de plus ei: 
plus, n'étant point d'accord sur les résultats que de- 
vait avoir cette révolution. Le parti audacieux et vio- 
lent qui s'était emparé de la commune voulait, au 
moyen de la commune , dominer Paris ; au moyen 
de Paris, l'assemblée nationale ; et, au moyen de 
l'assemblée, la France. Après avoir obtenu la trans- 
lation de Louis XVI au Temple , il fit abattre toutes 
les statues des rois , effacer tous les emblèmes de la 
monarchie. Le directoire du département exerçait un 
pouvoir de surveillance sur la municipalité ; il le fit 
abroger, pour rendre celle-ci indépendante. La loi 
exigeait certaines conditions pour être citoyen actif; 
il en fit décréter la cessation , afin que la multitude 
fût introduite dans le gouvernement de l'Etat. Il de- 
manda en même temps l'établissement d'un tribu- 
nal extraordinaire pour juger les conspirateurs du 
10 août. L'assemblée, qui ne se montrait pas assez do- 
cile et cherchait , par des proclamations , à rappeler 
le peuple à des sentiments plus modérés et plus justes, 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 293 

recevait de l'hôtel de ville des messages menaçants. 
« Comme citoyen, dit un membre de la commune , 
« comme magistrat du peuple , je viens vous annon- 
« cer que ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la gêné- 
« raie battra. Le peuple est las de n'être pas vengé ; 
« craignez qu'il ne se fasse justice lui-même. — Si 
« avant deux ou trois heures, dit un autre, le direc- 
« teur du jury n'est pas nommé, si le jury n'est pas 
« en état d'agir, de grands malheurs se promeneronî 
« dans Paris. » Pour éviter de nouveaux désastres, 
l'assemblée fut contrainte de nommer un tribunal 
criminel extraordinaire. Ce tribunal condamna quel- 
ques personnes; mais il parut trop peu expéditif à 
la commune , qui avait conçu les plus abominables 
projets. 

Elle avait à sa tête MaraU Panis, Sergent, Du- 
plain, Lenfent, Lefort, Jourdeuil , Collot-d'Herbois, 
Billaud-Va rennes, Tallien, etc. Mais le chef principal 
de ce parti était alors Danton; plus que tout autre, il 
avait coopéré au ioaoût. Pendant toute cette nuit, il 
avait couru des sections aux casernes des Marseillais 
et des Bretons et de celles-ci aux faubourgs. Membre 
delà commune révolutionnaire, il avait dirigé ses 
opérations, et avait été nommé ensuite au ministère 
de la justice. 

Danton étail un révolutionnaire gigantesque. Au- 



294 CHAPITRE V. 

cun moyen ne lui paraissait condamnable , pourvu 
qu'il lui fût utile; et, selon lui, on pouvait tout ce 
qu'on osait. Danton , qu'on a nommé le Mirabeau de 
la populace, avait de la ressemblance avec ce tribun 
des hautes classes, des traits heurtés, une voix forte, 
un geste impétueux, une éloquence hardie, un front 
dominateur. Leurs vices aussi étaient les mêmes; 
mais ceux de Mirabeau étaient d'un patricien , ceux 
de Danton d'un démocrate : et ce qu'il y avait de 
hardi dans les conceptions de Mirabeau se retrouvait 
dans Danton, mais d'une autre manière, parce qu'il 
était, dans la révolution, d'une autre classe et d'une 
autre époque. Ardent, accablé de dettes et de be- 
soins, de mœurs relâchées, s'abandonnant tour à tour 
à ses passions ou à son parti, il était formidable dans 
sa politique lorsqu'il s'agissait d'arriver à son but, 
et redevenait nonchalent après l'avoir atteint. Ce 
puissant démagogue offrait un mélange de vices et de 
qualités contraires. Quoiqu'il se fût vendu à la cour, 
il conservait l'audace hautaine de ses sentiments ré- 
publicains jusque dans la bassesse de sa corruption. 
Il se montra exterminateur sans être féroce , inexo- 
rable à l'égard des masses, humain, généreux même 
pour les individus 1 . Une révolution , à ses yeux, était 

1 A l'époque où la commune préparait les massacres du 2 septembre, 



DU l* r OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 295 

un jeu où le vainqueur, s'il en avait besoin, gagnait 
la vie du vaincu. Le salut de son parti passait pour 
lui avant la loi, avant même l'humanité : c'est ce qui 
explique ses attentats après le 10 août et son retour 
à la modération quand il crut la république affermie. 
A cette époque, les Prussiens, s'avançant dans l'or- 
dre d'invasion quia été précédemment indiqué^ fran- 
chirent la frontière après vingt jours de marche. 
L'armée de Sedan était sans chef et incapable de 
résister à des forces aussi supérieures et aussi bien 
organisées. Le 20 août, Longwy fut investi par les 
Prussiens, le 21 il fut bombardé, et le 24 il capitula. 
Le 3o l'armée ennemie arriva devant Verdun, l'in- 
vestit, et en commença le bombardement. Verdun 
pris, la route de la capitale était ouverte. La prise de 
Longwy, l'approche d'un si grand danger, jetèrent 
Paris dans le plus grand état d'agitation et d'alarme. 
Le conseil exécutif, composé des ministres, fut ap- 
pelé au comité de défense générale pour délibérer 
sur les moyens les plus sûrs à prendre dans d'aussi 
périlleuses conjonctures. Les uns voulaient attendre 
l'ennemi sous les murs de la capitale, les autres se 
retirer à Saumur . « Vous n'ignorez pas, » dit Danton 

il sauva tous ceux qui se présentèrent à lui; il fit, de son plein mou- 
vement, sortir de prison Duport, Barnave et Ch. Lameth , qui étaient 
en quelque sorte des adversaires personnels pour lui. 



296 CHAPITRE V. 

lorsque son tour de parler fut venu , a que la France 
est dans Paris; si vous abandonnez la capitale à 
l'étranger, vous vous livrez, et vous lui livrez la 
France. C'est dans Paris qu'il faut se maintenir 
par tous les moyens; je ne puis adopter le plan 
qui tend à vous en éloigner. Le second projet ne 
me paraît pas meilleur. Il est impossible de son- 
ger à combattre sous les murs de la capitale : le 
10 août a divisé la France en deux partis, dont 
l'un est attaché à la royauté, et l'autre veut la ré- 
publique. Celui-ci, dont vous ne pouvez vous dis- 
simuler l'extrême minorité dans l'Etat, est le seul 
sur lequel vous puissiez compter pour combattre. 
L'autre se refusera à marcher, il agitera Paris 
en faveur de l'étranger, tandis que vos défen- 
seurs, placés entre deux feux, se feront tuer pour 
le repousser. S'ils succombent, comme cela ne me 
paraît pas douteux, la perte de la France et la 
vôtre sont certaines; si, contre toute attente, ils 
reviennent vainqueurs de la coalition, cette vic- 
toire sera encore une défaite pour vous; car elle 
vous aura coûté des milliers de braves, tandis que 
les royalistes, plus nombreux que vous, n'auront 
rien perdu de leur force et de leur influence. Mon 
avis est que, pour déconcerter leurs mesures et ar- 
<f rêter l'ennemi, il faut faire peur aux royalistes. » 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 297 

I^ comité, qui comprit le sens de ces terribles paro- 
les, fut consterné. « Oui, vous dis-je, reprit Danton, 

« il faut leur faire peur » Et comme le comité 

repoussa, par son silence et par son effroi, cette hor- 
rible proposition, Danton se concerta avec la com- 
mune : il voulait comprimer ses ennemis par la ter- 
reur, engager de plus en plus la multitude, en la 
rendant sa complice, et ne laisser à la révolution 
d'autre refuge que la victoire. % 

On fit des visites domiciliaires avec un morne et 
vaste appareil; on incarcéra un grand nombre de 
personnes suspectes au parti révolutionnaire par leur 
état et par leurs opinions. Ces malheureux prison- 
niers furent choisis surtout dans les deux classes dis- 
sidentes du clergé et de la noblesse, qu'on accusait 
de conspiration sous la Législative. Les citoyens en 
âge de porter les armes furent enrégimentés au 
Champ de Mars et partirent le I er septembre pour 
la frontière. On battit la générale , on sonna le toc- 
sin, on tira le canon ; et Danton se présentant à ras- 
semblée pour lui rendre compte des mesures prises 
pour sauver la patrie : « Le canon que vous entendez, 
« dit-il, n'est point le canon d'alarme ; c'est le pas 
« de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour 
« les atterrer, que faut-il? De l'audace, encore de 
« l'audace, et toujours de l'audace! » La nouvelle 



17. 



298 CHAPITRE V. 

de la prise de Verdun arriva dans la nuit du i er au 
2 septembre. La commune saisit cet instant, où Pa- 
ris épouvanté crut voir déjà les ennemis à ses portes, 
pour exécuter ses affreux desseins. Le canon fut de 
nouveau tiré, le tocsin sonna, les barrières furent fer- 
mées, et les massacres commencèrent. 

Les prisonniers enfermés aux Carmes, à l'Abbaye, 
à la Conciergerie, à la Force, etc., furent égorgés 
pendant trois jours par une compagnie d'environ 
trois cents meurtriers, que dirigeait et que soudoyait 
la commune. Ceux-ci, avec un fanatisme tranquille, 
prostituant au meurtre les saintes formes de la jus- 
tice, tantôt juges, tantôt exécuteurs, semblaient moins 
exercer des vengeances que faire un métier; ils mas- 
sacraient sans emportement, sans remords _, avec la 
conviction des fanatiques et l'obéissance des bour- 
reaux. Si quelques circonstances extraordinaires ve- 
naient les émouvoir et les rappeler à des sentiments 
d'homme, à la justice et à la miséricorde, ils se 
laissaient toucher un moment, et recommençaient 
de nouveau. C'est ainsi que furent sauvées quelques 
victimes; mais il y en eut bien peu. L'assemblée vou- 
lut empêcher les massacres, et ne le put point; le 
ministère était aussi impuissant que l'assemblée; la 
féroce commune seule pouvait tout et ordonnait 
tout; le maire Pétion avait été annulé; les soldats, 






DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 299 

gardiens des prisons, craignaient de résister aux 
meurtriers, et les laissaient faire; la multitude pa- 
raissait complice ou indifférente; le reste des ci- 
toyens n'osait pas même montrer sa consternation ; 
et l'on pourrait s'étonner qu'un crime si grand et si 
long ait été conçu, exécuté, souffert, si l'on ne savait 
pas tout ce que le fanatisme des partis fait commettre, 
et tout ce que la peur fait supporter. Mais le châti- 
ment de cet énorme attentat finit par retomber sur la 
tête de ses auteurs. La plupart d'entre eux périrent au 
milieu de la tempête qu'ils avaient soulevée, et par 
les moyens violents dont ils s'étaient servis. Il est 
rare que les hommes de parti n'éprouvent pas le sort 
qu'ils ont fait subir. 

Le conseil exécutif, que dirigeait le général Ser van 
pour les opérations militaires, faisait avancer les ba- 
taillons de nouvelle levée vers la frontière. Il avait 
voulu placer le général le plus habile sur le point le 
plus menacé; mais le choix était embarrassant. Parmi 
les généraux qui s'étaient déclarés en faveur des der- 
niers événements politiques, Kellermann ne parais- 
sait capable que d'un commandement secondaire , et 
on se borna aie mettre à la place de l'incertain Luck- 
ner. Custine, quoique ne manquant pas d'expérience 
de la guerre , était plus propre à un coup de main 
hardi qu'à la conduite d'une grande armée sur la- 



300 CHAPITRE V. 

quelle allaient reposer les destinées de la France. 
On ne croyait pas non plus une haute capacité mili- 
taire àBiron, à Labourdonnaie et aux autres géné- 
raux qu'on laissa dans leurs anciennes positions avec 
les corps qu'ils avaient sous leurs ordres. Il ne res- 
tait plus que Dumouriez, contre lequel les Girondins 
gardaient un peu de rancune et dont ils suspectaient 
d'ailleurs les vues ambitieuses, les goûts et le carac- 
tère d'aventurier, tout en rendant justice à ses talents 
supérieurs. Cependant, comme il était le seul géné- 
ral au niveau d'une si importante position, le conseil 
exécutif lui donna le commandement de l'armée de 
la Moselle. 

Dumouriez s'était rendu en toute hâte du camp de 
Maulde à celui de Sedan. Il assembla un conseil de 
guerre , dans lequel l'avis général fut de se retirer 
versChâlons ou Reims, et de se couvrir de la Marne. 
Loin de suivre ce conseil périlleux, qui aurait décou- 
ragé les troupes, qui livrait la Lorraine, les Trois- 
Évêchés, une partie de la Champagne, et ouvrait la 
route de Paris, Dumouriez conçut un projet d'homme 
de génie. Il vit qu'il fallait, par une marche hardie, 
se porter sur la forêt de l'Argonne, et qu'on y arrête- 
rait infailliblement l'ennemi. Cette forêt avait qua- 
tre issues, celle du Chêne-Populeux sur la gauche, 
de la Groix-au-Bois et de Grandpré au centre , des 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 301 

Islettes sur la droite, qui ouvraient ou fermaient le 
passage de la France. Les Prussiens n'en étaient qu'à 
six lieues, etDumouriez en avait douze à parcourir, 
et ses desseins d'occupation à cacher, pour s'en em- 
parer. Il le fit d'une manière très habile et très har- 
die : le général Dillon, dirigé sur les Islettes, les oc- 
cupa avec sept mille hommes ; il arriva lui-même à 
Grandpré , et y établit un camp de treize mille hom- 
mes ; la Croix-au-Bois et le Chêne-Populeux furent 
également pris et gardés par quelques troupes. C'est 
alors qu'il écrivit au ministre de la guerre Servan : 
Verdun est pris. T attends les Prussiens. Le camp de 
Grandpré et celui des Islettes sont les Thermopjles de 
la France : mais je serai plus heureux que Léonidas. 
Dans cette position, Dumouriez pouvait arrêter 
l'ennemi, en attendant les secours qu'on lui envoyait 
de toutes les parties de la France. Les bataillons de 
volontaires se rendaient dans des camps disposés à 
l'intérieur du pays, d'où on les faisait partir pour son 
armée après qu'ils avaient reçu un commencement 
d'organisation. A la frontière de Flandre, Beurnon- 
ville avait eu l'ordre de s'avancer avec neuf mille 
hommes , et d'être à Rhétel, sur la gauche de Dumou- 
riez, le i3 septembre. Duval devait se rendre aussi 
le 7, avec sept mille hommes, au Chêne-Populeux; 
enfin Kellermann venait de Metz , sur sa droite, avec 



302 CHAPITRE Y. 

vingt-deux mille hommes pour le renforcer. Il suf- 
fisait donc de gagner du temps. 

Le duc de Brunswick, après s'être emparé de Ver- 
dun, passa la Meuse en trois colonnes. Le général 
Clairfait opérait sur la droite, et le prince de Holien- 
lohe sur la gauche. Désespérant de faire quitter ses 
positions à Dumouriez en l'attaquant de front, il es- 
saya de le tourner. Dumouriez avait eu l'imprudence 
de placer toutes ses forces à Grandpré et aux Islettes , 
et de défendre faiblement le Chêne-Populeux et la 
Croix-au-Bois, qui, il est vrai , étaient des postes 
moins importants. Les Prussiens s'en emparèrent, et 
furent sur le point de le tourner dans son camp de 
Grandpré et de lui faire mettre bas les armes. Après 
cette faute capitale , qui annulait ses premières ma- 
nœuvres, il ne désespéra pas de sa situation. Il dé- 
campa en secret dans la nuit du i4 septembre, passa 
l'Aisne , dont on pouvait lui interdire l'accès, fit une 
retraite aussi habile que l'avait été sa marche sur l'Ar- 
gonne, et vint se concentrer dans le camp de Sainte 
Menehould. Il avait déjà retardé dans PArgonne la 
marche des Prussiens ; la saison, en s'avançant, deve- 
nait mauvaise ; il n'avait plus qu'à se maintenir dans 
sa nouvelle position jusqu' à la jonction de Rellermann 
et de Beurnonville, et le succès de la campagne deve- 
nait assuré. Les troupes s'étaient aguerries, et l'armée 



DCJ 1er OCTOBEE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 303 

s'éleva à environ soixante-dix mille hommes après 
l'arrivée de Beurnonville et de Kellermann , qui eut 
lieu le 17. 

L'armée prussienne avait suivi les mouvements de 
Dumouriez. Le 20, elle attaqua Kellermann à 
Valmy, pour couper à l'armée française la retraite 
sur Châlons. La canonnade s'engagea vivement de 
part et d'autre. Les Prussiens se portèrent ensuite 
en colonnes sur les hauteurs de Valmy , afin de les 
enlever. Kellermann forma aussi son infanterie en 
colonnes, lui enjoignit de ne pas tirer, et d'attendre 
l'approche de l'ennemi pour le charger à la baïon- 
nette. Il donna cet ordre au cri de Pive la nation ! 
et ce cri, répété d'un bout de la ligne à l'autre, 
étonna les Prussiens plus encore que la contenance 
ferme de nos troupes. Le duc de Brunswick fit ré- 
trograder ses bataillons , déjà un peu ébranlés ; la ca- 
nonnade continua encore jusqu'au soir; les ennemis 
tentèrent une nouvelle attaque et furent repoussés. 
La journée nous resta , et le succès presque insigni- 
fiant de Valmy produisit sur nos troupes et sur l'o- 
pinion en France l'effet de la plus complète victoire. 

De cette époque data aussi le découragement de 
l'ennemi et sa retraite. Les Prussiens s'étaient enga- 
gés dans cette campagne , d'après les promesses des 
émigrés, comme dans une promenade militaire. Ils 



301 CHAPITRE Y. 

étaient sans magasins, sans vivres. Au milieu d'un 
pays ouvert, ils rencontraient une résistance chaque 
jour plus vive; les pluies continuelles avaient dé- 
trempé les routes; les soldats étaient dans la boue 
jusqu'au genou, et depuis quatre jours ils n'avaient que 
du blé bouilli pour toute nourriture. Aussi les mala- 
dies produites par l'eau crayeuse , le dénûment et l'hu- 
midité avaient exercé les plus grands ravages dansleur 
armée. Le duc de Brunswick conseilla la retraite, 
contre l'avis du roi de Prusse et des émigrés, qui vou- 
laient hasarder une bataille et s'emparer deChâlons. 
Mais, comme le sort de la monarchie prussienne tenait 
à son armée, et que la perte entière de l'armée deve- 
nait certaine par une défaite , le conseil du duc de 
Brunswick prévalut. On entama des négociations ; 
et les Prussiens , se relâchant de leurs premières exi- 
gences, ne demandaient plus que le rétablissement du 
roi sur le trône constitutionnel. Mais la Convention 
venait de s'assembler; la république avait été procla- 
mée, et le conseil exécutif répondit que la république 
française ne pouvait entendre à aucune proposition 
avant que les troupes prussiennes eussent entiè- 
rement évacué le territoire français. Les Prussiens 
exécutèrent alors leur retraite dès le 3o septembre 
au soir. Elle fut faiblement inquiétée par Keller- 
mann, que Dumouriez mit à sa poursuite, tandis 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 305 

qu'il se rendit lui-même à Paris pour jouir de sa 
victoire et concerter l'invasion de la Belgique. Les 
troupes françaises rentrèrent dans Verdun et dans 
Longwy ; et l'ennemi , après avoir traversé les Ar- 
dennes et le pays de Luxembourg, repassa le Rhin 
à Coblentz vers la fin d'octobre. 

Cette campagne avait été marquée par des succès 
généraux pour la Fiance. En Flandre , le duc de 
Saxe-Teschen avait été réduit à lever le siège de 
Lille après sept jours de bombardement terrible, 
sans interruption comme sans effet. Sur le Rhin, 
Custine s'était emparé de Trêves , de Spire et de 
Mayence. Aux Alpes, le général Montesquiou avait 
envahi la Savoie , et le général Anselme le comté de 
Nice. Nos armées, victorieuses sur tous les points, 
avaient partout pris l'offensive , et la révolution était 
sauvée. 

Si l'on présentait le tableau d'un État qui sort 
d'une grande crise et qu'on dît : Il y avait dans 
cet Etat un gouvernement absolu dont l'autorité a 
été restreinte ; deux classes privilégiées qui ont perdu 
leur suprématie ; un peuple immense, déjà affranchi 
par l'effet de la civilisation et des lumières, mais 
sans droits politiques, et qui a été obligé, à cause 
des refus essuyés, de les conquérir lui-môme ; si l'on 



306 CHAPITRE V. 

ajoutait : Le gouvernement, après s'être oppose à 
cette révolution, s'y est soumis; mais les classes pri- 
vilégiées l'ont constamment combattue , — voici ce 
que l'on pourrait conclure de ces données : 

Le gouvernement aura des regrets, le peuple mon- 
trera de la défiance, et les classes privilégiées atta- 
queront Tordre nouveau chacune à sa manière. La 
noblesse, ne le pouvant pas au dedans , où elle serait 
trop faible, émigrera afin d'exciter les puissances 
étrangères, qui feront les préparatifs d'une attaque. 
Le clergé, qui perdrait au dehors ses moyens d'ac- 
tion, restera dans l'intérieur, où il cherchera des 
ennemis à la révolution. Le peuple, menacé au de- 
hors, compromis au dedans, irrité contre l'émigra- 
tion qui armera les étrangers, contre les étrangers 
qui attaqueront son indépendance , contre le clergé 
qui insurgera son pays, traitera en ennemis le clergé, 
l'émigration et les étrangers. Il demandera d'abord 
la surveillance, puis le bannissement des prêtres ré- 
fractaires; la confiscation du revenu des émigrés; 
enfin la guerre contre l'Europe coalisée, pour la pré- 
venir de sa part. Les premiers auteurs de la révolu- 
tion condamneront celles de ces mesures qui violeront 
la loi; les continuateurs de la révolution y verront, 
au contraire, le salut de la patrie; et le désaccord écla- 



DU 1 er OCTOBRE 1791 AU 21 SEPTEMBRE 1792. 307 

tera entre ceux qui préféreront la constitution à l'Etat 
et ceux qui préféreront l'Etat à la constitution. Le 
prince porté par ses intérêts de roi, ses affections 
et sa conscience, à rejeter une pareille politique, 
passera pour complice de la contre-révolution, parce 
qu'il paraîtra la protéger. Les révolutionnaires ten- 
teront alors de gagner le roi en l'intimidant, et, 
ne pouvant pas y réussir, ils renverseront la monar- 
chie. 

Telle fut l'histoire de l'assemblée législative. Les 
troubles intérieurs amenèrent le décret contre les 
prêtres; les menaces extérieures, celui contre les 
émigrés; le concert des puissances étrangères, la 
guerre contre l'Europe; la première défaite de nos 
armées, celui du camp de vingt mille hommes. Le 
refus d'adhésion à la plupart de ces décrets fit sus- 
pecter Louis XVI par les Girondins ; les divisions de 
ces derniers et des constitutionnels , qui voulaient se 
montrer les uns législateurs comme en temps de 
paix, les autres ennemis comme en temps de guerre, 
désunirent les partisans de la révolution. Pour les 
Girondins, la question de la liberté était dans la 
victoire, la victoire dans les décrets. Le 20 juin fut 
une tentative pour les faire accepter; mais, ayant 
manqué son effet, ils crurent qu'il fallait renoncer à 
la révolution ou au trône, et ils firent le 10 août. 



308 CHAPITRE Y. 

Ainsi, sans l'émigration qui amena les troubles, le 
roi se serait probablement fait à la constitution et 
les révolutionnaires n'auraient pas pu songer à la 
république. 



CONVENTION NATIONALE. 



CHAPITRE VI. 

Depuis le 21 septembre 1792 jusqu'au 21 janvier 

1793. 



Premières mesures de la Convention. — Manière dont elle est compo- 
sée. — Rivalité des Girondins et des Montagnards. — Force et 
vues de ces deux partis. — Robespierre, les Girondins l'accusent 
d'aspirer à la dictature. — Marat. — Nouvelle accusation de Robes- 
pierre par Louvet ; défense de Robespierre ; la Convention passe à 
Tordre du jour. — Les Montagnards, sortis victorieux de cette lutte, 
demandent le jugement de Louis XVI. — Opinions des partis à cet 
égard. — La Convention décide que Louis XVI sera jugé, et le sera 
par elle. — Louis XVI au Temple; ses réponses en présence de la 
Convention; sa défense; sa condamnation; courage et sérénité de 
ses derniers instants. — Ce qu'il avait et ce qui lui manquait 
comme roi. 



La Convention se constitua le 20 septembre 1792, 
et ouvrit ses délibérations le 21. Dès la première 
séance , elle abolit la royauté et proclama la repu- 



310 CHAPITRE VlT 

blique. Le 22, elle s'appropria la révolution en dé- 
clarant qu'elle ne daterait plus de Van IV de la li- 
berté, mais de Van I er de la république française. 
Après ces premières mesures votées d'acclamation 
et avec une sorte de rivalité de démocratie et d'en- 
thousiasme par les deux partis qui s'étaient divisés 
à la fin de l'assemblée législative, la Convention, au 
lieu de commencer ses travaux, se livra à des que- 
relles intestines. Les Girondins et les Montagnards, 
avant de constituer la nouvelle révolution, voulurent 
savoir auxquels d'entre eux elle appartiendrait, et les 
énormes dangers de leur position ne prévinrent pas 
leur lutte. Ils avaient à craindre plus que jamais les 
efforts de l'Europe. L'Autriche, la Prusse et quel- 
ques princes d'Allemagne ayant attaqué la France 
avant le 10 août, il y avait tout lieu de croire que 
les autres souverains se déclareraient contre elle après 
la chute de la monarchie, la détention de Louis XVI 
et les massacres de septembre. Dans l'intérieur, le 
nombre des ennemis de la révolution était aug- 
menté. Il fallait joindre aux partisans de l'ancien ré- 
gime, de la noblesse et du clergé les partisans de la 
royauté constitutionnelle , ceux pour qui le sort de 
Louis XVI était le sujet d'une vive sollicitude et ceux 
qui ne croyaient pas la liberté possible sans règle et 
sous l'empire de la multitude. Au milieu de tant 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 311 

d'obstacles et d'adversaires, dans un moment où ce 
n'était pas trop de leur union, même pour com- 
battre , la Gironde et la Montagne s'attaquèrent avec 
le plus inexorable acharnement. Il est vrai que ces 
deux partis étaient incompatibles, et que leurs chefs 
ne pouvaient pas se rapprocher : tant il y avait 
de motifs d'éloignement dans leur rivalité de do- 
mination et dans leurs desseins ! 

Les Girondins avaient été forcés, par les événe- 
ments, d'être républicains. Ce qui leur convenait 
le mieux, c'était de rester constitutionnels. La droi- 
ture de leurs intentions, leur dégoût de la multi- 
tude , leur répugnance pour les moyens violents et 
surtout la prudence qui conseillait de ne tenter que 
ce qui était possible, tout leur en faisait une loi; 
mais il ne leur avait pas été libre de demeurer tels 
qu'ils s'étaient montrés d'abord. Ils avaient suivi 
la pente qui les entraînait à la république, et ils 
s'étaient habitués peu à peu à cette forme de gou- 
vernement. Quoiqu'ils la voulussent aujourd'hui avec 
ardeur et de bonne foi, ils sentaient combien il serait 
difficile de l'établir et de la consolider. La chose 
leur paraissait grande et belle ; mais ils voyaient que 
les hommes manquaient à la chose. La multitude 
n'avait ni les* lumières ni les mœurs qui conve- 
naient à ce mode d'administration publique. La 



312 CHAPITRE VI. 

révolution opérée par rassemblée constituante était 
aussi légitime en raison de ce qu'elle était possible 
que de ce qu'elle était juste : elle avait sa constitu- 
tion et ses citoyens. Mais une nouvelle révolution, 
qui appellerait à la conduite de l'Etat la classe in- 
férieure, ne pouvait pas être durable. Elle devait 
blesser trop d'intérêts, et n'avoir que des défenseurs 
momentanés, la classe inférieure pouvant bien in- 
tervenir pendant une crise, mais ne le pouvant pas 
toujours. Cependant c'était sur elle qu'il fallait s'ap- 
puyer en consentant à cette seconde révolution. Les 
Girondins ne le firent point, et ils se trouvèrent 
placés dans une position tout à fait fausse; ils per- 
dirent l'assistance des constitutionnels sans se donner 
celle des démocrates, et ils n'eurent ni le haut ni le 
bas de la société. Aussi ne formèrent-ils qu'un demi- 
parti qui fut vite abattu, parce qu'il était sans ra- 
cine. Les Girondins, après le 10 août, furent entre 
la classe moyenne et la multitude, ce que les Mo- 
narchiens, ou le parti Necker et Mounier, avaient 
été, après le il\ juillet, entre les classes privilégiées 
et la bourgeoisie. 

La Montagne, au contraire, voulait la république 
avec le peuple. Les chefs de ce parti, offusqués 
du crédit des Girondins, cherchaient à les abattre 
et à les remplacer. Ils étaient moins éclairés, moins 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 313 

éloquents, mais plus habiles, plus décidés et nulle- 
, ment scrupuleux dans leurs moyens. La démocratie 
la plus extrême leur semblait le meilleur des gouver- 
nements; et ce qu'ils appelaient le peuple, c'est-à- 
dire la classe inférieure, était l'objet de leurs flat- 
teries continuelles et d'une sollicitude non moins 
ardente qu'intéressée. Nul parti n'était plus dange- 
reux, mais nul n'était plus conséquent : il travaillait 
pour ceux avec lesquels il combattait. 

Dès l'ouverture de la Convention , les Girondins 
avaient occupé la droite, et les Montagnards la crête 
de la gauche, d'où leur vint le nom sous lequel nous 
les désignons. Les Girondins étaient les plus forts 
dans l'assemblée : en général les élections des dé- 
partements avaient été dans leur sens. Un grand 
nombre des députés de l'assemblée législative avaient 
été réélus; et comme, dans ce temps, les liaisons 
font beaucoup, tous les membres qui avaient été 
unis à la députation de la Gironde ou à la commune 
de Paris avant le ioaoût, revenaient avec les mêmes 
opinions. D'autres arrivaient sans système, sans 
parti, sans attachement, sans inimitié : ils formèrent 
ce qu'on appela à cette époque la Plaine ou le Ma- 
rais. Cette réunion, désintéressée dans les luttes de 
la Gironde et de la Montagne , se rangea du côté 
le plus juste tant qu'il lui fut permis d'être modérée, 



18 



314 CHAPITRE VI. 

c'est-à-dire tant qu elle ne craignit pas pour elle- 
même. 

La Montagne était composée des députés de Paris 
qui avaient été élus sous l'influence de la commune 
du 10 août, et de quelques républicains très pro- 
noncés des départements : elle se recruta ensuite 
de ceux que les événements exaltèrent , ou que la 
peur lui associa. Mais, quoique inférieure en nombre 
dans la Convention , elle n'en était pas moins très 
puissante, même à cette époque. Elle régnait dans 
Paris ; la commune lui était dévouée, et la commune 
était parvenue à se faire la première autorité de 
l'État. Les Montagnards avaient tenté de maîtriser 
les départements de la France en établissant entre la 
municipalité de Paris et les autres municipalités une 
correspondance de desseins et de conduite; ils n'a- 
vaient pourtant pas complètement réussi , et les dé- 
partements étaient en très grande partie favorables 
à leurs adversaires, qui cultivaient leurs bonnes dis- 
positions au moyen de brochures et de journaux en- 
voyés par le ministre Roland, dont les Montagnards 
nommaient la maison un bureau d'esprit public et 
les amis des intrigants. Mais, outre l'affiliation des 
communes , qui tôt ou tard devait leur réussir, ils 
avaient l'affiliation des Jacobins. Ce club, le plus 
influent, comme le plus ancien et le plus étendu, 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 315 

cîiangeait d'esprit à chaque crise, sans changer de 
nom; c'était un cadre tout prêt pour les domina « 
teurs qui en excluaient les dissidents. Celui de Paris 
était la métropole du jacobinisme, et gouvernait 
presque souverainement les autres, Les Montagnards 
s'en étaient rendus maîtres ; ils en avaient déjà éloi- 
gné les Girondins à force de dénonciations et de dé- 
goûts, et ils y avaient remplacé les membres tirés de 
la bourgeoisie par des sans-culottes. Il ne restait 
aux Girondins que le ministère, qui, contrarié par 
la commune, était impuissant dans Paris. Les Mon- 
tagnards disposaient , au contraire , de toute la force 
effective de la capitale; de l'esprit public par les 
Jacobins, des sections et des faubourgs par les sans- 
culottes, enfin des insurrections par la municipalité. 
La première mesure des partis , après avoir dé- 
crété la république, fut de se combattre. Les Giron- 
dins étaient indignés des massacres de septembre, et 
ils voyaient avec horreur sur les sièges de la Conven- 
tion des hommes qui les avaient conseillés ou pres- 
crits. Deux entre autres leur inspiraient plus d'anti- 
pathie ou de dégoût : Robespierre, qu'ils croyaient 
aspirera la tyrannie, et Marat , qui, depuis le com- 
mencement de la révolution, s'était fait, dans ses 
feuilles, l'apôtre du meurtre. Ils dénoncèrent Robes- 
pierre avec plus d'animosité que de prudence; il n'é- 



316 CHAPITRE VI. 

tait pas encore redoutable au point d'encourir une 
accusation de dictature. Ses ennemis, en lui repro- 
chant des desseins alors invraisemblables et, dans 
tous les cas, impossibles à prouver, augmentèrent 
eux-mêmes sa popularité et son importance. 

Robespierre, qui a joué un rôle si terrible dans 
notre révolution , commençait à figurer en première 
ligne. Jusque-là , malgré tous ses efforts , il avait eu 
des supérieurs dans son propre parti : sous la cons- 
tituante , les fameux chefs de cette assemblée ; sous 
la législative , Brissotet Pétion; au ioaoût, Danton. 
A ces diverses époques , il s'était déclaré contre ceux 
dont la renommée ou la popularité l'offusquait. Au 
milieu des personnages célèbres de la première as* 
semblée, ne pouvant se faire remarquer que par la 
singularité de ses opinions , il s'était montré réfor- 
mateur exagéré ; pendant la seconde , il s'était fait 
constitutionnel, parce que ses rivaux étaient nova- 
teurs, et il avait discouru en faveur de la paix aux 
Jacobins, parce que ses rivaux demandaient la 
guerre; depuis le 10 août, il s'étudiait, dans ce 
club, à perdre les Girondins et à supplanter Danton, 
associant toujours la cause de sa vanité à celle 
de la multitude. Cet homme, dont les talents 
étaient ordinaires et le caractère vain , dut à son 
infériorité de paraître des derniers , ce qui est un 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 317 

grand avantage en révolution, et il dut à son ardent 
amour-propre de viser au premier rang, de tout 
faire pour s'y placer, de tout oser pour s'y soutenir. 
Robespierre avait des qualités pour la tyrannie : une 
âme nullement grande , il est vrai , mais peu com- 
mune; l'avantage d'une seule passion, les dehors du 
patriotisme , une réputation méritée d'incorruptibi- 
lité, une vie austère et nulle aversion pour le sang. 
Il fut une preuve qu'au milieu des troubles civils, ce 
n'est pas avec son esprit qu'on fait sa fortune poli- 
tique, mais bien avec sa conduite, et que la médio- 
crité qui s'obstine est plus puissante que le génie 
qui s'interrompt. Il faut dire aussi que Robespierre 
avait l'appui d'une secte immense et fanatique, dont 
il avait demandé le gouvernement et soutenu les 
principes depuis la fin de la constituante. Cette secte 
tirait son origine du dix-huitième siècle , dont elle 
représentait certaines opinions. Elle avait pour sym- 
bole en politique la souveraineté absolue du Contrat 
social de J. -J. Rousseau, et en croyance le déisme de 
la Profession de foi du Ficaire savoyard; elle par- 
vint plus tard à les réaliser un moment dans la cons- 
titution de 93 et dans le culte de Y Être suprême. II 
y a eu, dans les diverses époques de la révolution, 
plus de système et de fanatisme qu'on ne Fa cru. 
Soit que les Girondins prévissent de loin la domi- 

18. 



318 CHAPITRE VI. 

nation de Robespierre, soit plutôt qu'ils se laissas- 
sent entraîner par leur ressentiment , ils l'accusèrent 
du crime le plus grave pour des républicains. Paris 
était agité par l'esprit de faction : les Girondins 
voulurent porter une loi contre ceux qui provo- 
quaient aux désordres, aux violences, et donner en 
même temps à la Convention une force indépen- 
dante et prise dans les quatre-vingt-trois départe- 
ments. Ils firent nommer une commission chargée de 
présenter un rapport à ce sujet. La Montagne atta- 
qua cette mesure comme injurieuse pour Paris ; la 
Gironde la défendit, en signalant un projet de trium- 
virat formé par la députation de Paris. « Je suis né 
« à Paris, dit alors Osselin ; je suis député de cette 
« ville. On annonce un parti élevé dans son sein, 
<c qui veut la dictature, des triumvirs, des tribuns. 
« Je déclare , moi , qu'il faut être profondément 
« ignorant ou profondément scélérat pour avoir 
ce conçu un semblable projet. Qu'anatbème soit 
ce lancé contre celui de la députation de Paris qui 
ce osera concevoir une pareille idée ! — Oui , s'é- 
ce cria Rebecqui, de Marseille, oui, il existe dans 
ce cette assemblée un parti qui aspire à la dictature, 
ce et le chef de ce parti , je le nomme , c'est Robes- 
ce pierre! Voilà l'homme que je vous dénonce. » 
Barbaroux appuya cette dénonciation de son témoi- 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 319 

gnage; il avait été un des principaux auteurs de 
i o août; il était le chef des Marseillais, et il possédait 
une assez grande influence dans le Midi. Il assura qu'à 
l'époque du io août, les Marseillais étant recherchés 
par les deux partis qui partageaient la capitale, on le 
fit venir chez Robespierre ;, que là on lui dit de se 
rallier aux citoyens qui avaient acquis le plus de 
popularité , et que Partis lui désigna nommément 
Robespierre comme Vhomine vertueux qui devait 
être le dictateur de la France. Barbaroux était un 
homme d'action. Le côté droit comptait quelques 
membres qui pensaient , comme lui , qu'il fallait 
vaincre leurs adversaires sous peine d'être vaincus 
par eux. Ils voulaient qu'en se servant de la Con- 
vention contre la commune on opposât les dépar- 
tements à Paris , et qu'on ne ménageât point, pen- 
dant qu'ils étaient faibles , des ennemis auxquels, 
sans cela, on donnerait le temps de devenir forts. 
Mais le plus grand nombre craignait une rupture, 
et répugnait aux mesures énergiques. 

L'accusa tion contre Robespierre n ? eut pas de suite; 
mais elle retombait sur Marat , qui avait conseillé la 
dictature dans son journal de V Ami du peuple et pré- 
conisé les massacres. Lorsqu'il parut à la tribune pour 
se justifier, un mouvement d'horreur saisit l'assem- 
blée. A bas, à bas , s'écria-t-on de toutes parts. 



320 CHAPITRE VI. 

Marat reste imperturbable. Dans un moment de si- 
lence : « J'ai dans cette assemblée , dit-il, un grand 
« nombre d'ennemis personnels. — Tous; tous; — 
« Je les rappelle à la pudeur; je les exhorte à s'in- 
« terdire les clameurs furibondes et les menaces in- 
« décentes contre un homme qui a servi la liberté 
« et eux-mêmes beaucoup plus qu'ils ne pensent; 
« qu'ils sachent écouter une fois ! » Et cet homme 
exposa au milieu de la Convention, stupéfaite de son 
audace et de son sàng-froid, ce qu'il pensait des pros- 
criptions et de la dictature. Pendant longtemps il 
avait fui, de souterrain en souterrain, Tanimadver- 
sion publique et les mandats d'arrêt lancés contre 
lui. Ses feuilles sanguinaires paraissaient seules; il y 
demandait des têtes, et il préparait la multitude aux 
massacres de septembre. 

Il n'y a pas de folie qui ne puisse tomber dans la 
tête d'un homme , et , ce qu'il y a de pis , qui ne 
puisse être réalisée un moment. Marat était possédé 
de plusieurs idées fixes. La révolution avait des en- 
nemis, et selon lui, pour qu'elle durât, elle ne de- 
vait pas en avoir ; il ne trouvait dès lors rien de plus 
simple que de les exterminer et de nommer un dic- 
tateur, dont les fonctions se borneraient à proscrire; 
il prêchait hautement ces deux mesures, avec une 
cruauté cynique, ne ménageant pas plus les conve- 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 321 

nances que la vie des hommes , et méprisant comme 
des esprits faibles tous ceux qui appelaient ses pro- 
jets atroces, au lieu de les trouver profouds. La ré- 
volution a eu des acteurs tout aussi sanguinaires que 
lui , mais aucun n'a exercé une plus funeste in- 
fluence sur son époque. Il a dépravé la morale des 
partis , déjà assez peu juste , et il a eu les deux idées 
que le comité de salut public a réalisées plus tard 
par ses commissaires ou par son gouvernement, 
l'extermination en masse et la dictature. 

L'accusation de Marat n'eut pas de suite non plus; 
il inspirait plus de dégoût , mais moins de haine que 
Robespierre, Les uns ne voyaient en lui qu'un fou; 
les autres regardaient ces débats comme des que- 
relles de parti, et non comme un objet d'intérêt pour 
la république. D'ailleurs, il paraissait dangereux 
d'épurer la Convention ou de décréter d'accusation 
un de ses membres, et c'était un pas difficile à fran- 
chir, même pour les partis. Danton ne disculpait 
point Marat : « Je ne l'aime pas, disait-il; j'ai fait 
« l'expérience de son tempérament : il est volca- 
« nique, acariâtre et insociable. Mais pourquoi 
« chercher dans ce qu'il écrit le langage d'une fac- 
« tion? L'agitation générale a-t-elle une autre 
« cause que le mouvement même de la révolu- 
« tion? » Robespierre assurait, de son côté, qu'il 



322 CHAPITRE VI. 

connaissait peu Marat; qu'avant le 10 août il n'a- 
vait eu avec lui qu'une seule conversation, après 
laquelle Marat, dont il n'approuvait pas les opi- 
nions violentes, avait trouvé ses vues politiques tel- 
lement étroites qu'il avait écrit dans son journal 
qiîil n avait ni les vues ni l'audace d'un homme 
d'État. 

Mais c'était lui qui était l'objet d'un déchaîne- 
ment plus grand, parce qu'on le redoutait davan- 
tage. La première accusation de Rebecqui et de Bar- 
baroux n'avait pas réussi. Peu de temps après, le 
ministre Roland fit un rapport sur l'état de la 
France et sur celui de Paris ; il y dénonça les mas- 
sacres de septembre, les empiétements de la com- 
mune, les menées des agitateurs, « Lorsqu'on rend, 
« disait-il , odieux ou suspects les plus sages et les 
<c plus intrépides défenseurs de la liberté, lorsque 
« les principes de la révolte et du carnage sont hau- 
cc tement professés, applaudis dans les assemblées, et 
« que des clameurs s'élèvent contre la Convention 
ce elle-même, je ne puis plus douter que les parti- 
ce sans de l'ancien régime ou de faux amis du peu- 
ce pie, cachant leur extravagance ou leur scéléra- 
cc tessesous un masque de patriotisme, n'aient conçu 
ce le plan d'un renversement, dans lequel ils es- 
ce pèrent s'élever sur des ruines et des cadavres, 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 323 

« goûter le sang , l'or et l'atrocité ! » Il cita , à 
l'appui de son rapport, une lettre dans laquelle le 
vice-président de la seconde section du tribunal cri- 
minel lui apprenait que lui et les plus illustres des 
Girondins étaient menacés; que, selon l'expression 
de leurs ennemis, il fallait encore une nouvelle 
saignée, et que ces hommes ne voulaient entendre 
parler que de Robespierre. 

A ces mots, celui-ci court se justifier à la tribune : 
Personne, dit-il, n osera ni accuser en face. — Moi, 
s'écria Louvet , un des hommes les plus résolus de 
la Gironde. Oui, Robespierre, poursuivit-il en fixant 
sur lui son ardent regard, c'est moi qui t'accuse. 
Robespierre , dont la contenance avait été assurée 
jusque-là, fut ému; il s'était une fois mesuré aux 
Jacobins avec ce redoutable adversaire, qu'il savait 
spirituel, impétueux et sans ménagement. Louvet 
prit aussitôt la parole, et, dans une improvisation 
des plus éloquentes, il ne ménagea ni les actions ni 
les noms; il suivit Robespierre aux Jacobins, à la 
commune, à l'assemblée électorale, « calomniant les 
« meilleurs patriotes; prodiguant les plus basses flat- 
« teries à quelques centaines de citoyens, d'abord 
<c qualifiés le peuple de Paris, puis absolument le 
« peuple, puis le souverain ; répétant l'éternelle 
« énumération de ses propres mérites, de ses per- 



324 CHAPITRE VI. 

« fections, de ses vertus, et ne manquant jamais 
ce après avoir attesté la force, la grandeur, la 
:< souveraineté du peuple, de protester qu'il était 
« peuple aussi. » Il le montra se cachant au 10 
août, et dominant ensuite les conjurés de la com- 
mune. Il en vint alors aux massacres de septem- 
bre; il s'écria : « Elle est à tous, la révolution du 
« 10 août. » Et il ajouta en s'adressant à quel- 
ques Montagnards de la commune : « Mais celle 
« du 2 septembre, elle est à vous ; elle n'est qu'à 
« vous! et vous-mêmes, ne vous en êtes-vous 
« pas glorifiés? Eux-mêmes, avec un mépris fé- 
« roce , ne nous désignaient que comme les pa- 
rt triotes du 10 août! Avec un féroce orgueil ils se 
« qualifiaient les patriotes du 2 septembre! Ah! 
« qu'elle leur reste, cette distinction digne du cou- 
re rage qui leur est propre ; qu'elle leur reste pour 
« notre justification durable et pour leur long op- 
« probre! Ces prétendus amis du peuple ont voulu 
« rejeter sur le peuple de Paris les horreurs 
x dont la première semaine de septembre fut souil- 

i lée Ils l'ont indignement calomnié. 11 sait 

combattre, le peuple de Paris; il ne sait point 
4 assassiner! Il est vrai qu'on le vit tout entier 
« devant le château des Tuileries, dans la magnifi- 
c que journée du 10 août; il est faux qu'on Tait vu 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 325 

« devant les prisons, dans l'horrible journée du 2 sep- • 
« tembre. Dans leur intérieur, combien les bour- 
« reaux étaient-ils! Deux cents, pas deux cents 
« peut-être; et au dehors que pouvait-on compter 
« de spectateurs attirés par une curiosité vraiment 
« incompréhensible ? Le double tout au plus. Mais, 
« a-t-on dit, si le peuple n'a pas participé à ces 
« meurtres, pourquoi ne les a-t-ilpas empêchés? 
(( — Pourquoi? Parce que l'autorité tutélaire de 
« Pétion était enchaînée, parce que Roland parlait 
« en vain, parce que le ministre de la justice, Dan- 

« ton , ne parlait pas parce que les présidents des 

« quarante-huit sections attendaient des réquisitions 
« que le commandant général ne fit point, parce 
« que des officiers municipaux, couverts de leurs 
« écharpes, présidaient à ces atroces exécutions. — 
(( Mais l'assemblée législative? — L'assemblée légis- 
te lative ! Représentants du peuple, vous la vengerez ! 
« L'impuissance où vos prédécesseurs étaient ré- 
« duits est , à travers tant de crimes , le plus grand 
« de ceux dont il faut punir les forcenés que je vous 
« dénonce. » Et, revenant à Robespierre, Louvet 
signala son ambition, ses menées, son extrême as- 
cendant sur la populace, et termina cette fougueuse 
philippique par une série de faits dont chacun était 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. I. 19 



326 CHAPITRE VI. 



précédé de cette menaçante formule : Piobespierre , 
je t'accuse! 

Louvet descendit de la tribune au milieu des ap- 
plaudissements; Robespierre y monta pour se justi- 
fier, pâle et accompagné de murmures. Soit trouble, 
soit crainte des préventions , il demanda huit jours. 
Le moment arrivé , il parut moins en accusé qu'en 
triomphateur; il repoussa avec ironie les reproches 
de Louvet et se livra à une longue apologie de lui- 
même. Il faut convenir que, les faits étant vagues, il 
eut de la peine à les atténuer ou à les détruire. Les 
tribunes étaient postées pour l'applaudir; la Con- 
vention elle-même, qui voyait dans cette accusation 
une querelle d'amour-propre et qui ne redoutait 
point, selon Barrère, un homme d'un jour, un petit 
entrepreneur d'émeutes , était disposée à mettre fin 
à ces débats. Aussi , lorsque Robespierre dit en termi- 
nant : « Pour moi, je ne prendrai aucunes conclu- 
« sions personnelles; j'ai renoncé au facile avantage 
« de répondre aux calomnies de mes adversaires 
« par des dénonciations plus redoutables; j'ai voulu 
« supprimer la partie offensive de ma justification, 
a Je renonce à la juste vengeance que j'aurais le 
a droit de poursuivre contre mes calomniateurs; 
« je n'en demande point d'autres que le retour de 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 327 

(( la paix et le triomphe de la liberté! » il fut ap- 
plaudi, et la Convention passa à l'ordre du jour. Vai- 
nement Louvet voulut répliquer, il ne put pas l'ob- 
tenir; Barbaroux s'offrit tout aussi vainement pour 
accusateur, et Lanjuinais combattit l'ordre du jour 
sans que la discussion fût reprise. Les Girondins 
eux-mêmes l'appuyèrent; ils commirent une faute 
en entamant l'accusation et une autre en ne la soute- 
nant point. Les Montagnards l'emportèrent, puis- 
qu'ils ne furent point vaincus, et Robespierre fut 
rapproché du rôle dont il était si éloigné. On est 
bientôt, en révolution, ce qu'on est cru être; et le 
parti montagnard le prit pour son chef, parce que 
les Girondins le poursuivirent comme tel. 

Mais ce qui était plus important encore que les at- 
taques personnelles, c'étaient les discussions publi- 
ques sur l'établissement et la conduite des autorités 
et des partis. Les Girondins échouèrent non seule- 
ment contre les individus, mais contre la commune. 
Aucune de leurs mesures ne réussit ; elles furent mai 
proposées ou mal soutenues. Ils auraient dû ren- 
forcer le gouvernement, remplacer la municipalité, 
se maintenir aux Jacobins et les dominer, gagner la 
multitude ou prévenir son action; et ils ne firent 
rien de tout cela. L'un d'entre eux, Buzot, proposa 
de donner à la Convention une garde de trois mille 



32S CHAPITRE VI. 

hommes tirés des départements. Ce moyen qui de- 
vait au moins maintenir rassemblée indépendante, 
ne fut pas assez fortement réclamé pour être admis. 
Ainsi les Girondins attaquèrent les Montagnards 
sans les avoir affaiblis, la commune sans la sou- 
mettre, les faubourgs sans les annuler. Ils irritèrent 
Paris en invoquant l'assistance des départements, 
sans toutefois se la donner, agissant ainsi contre les 
règles de la prudence la plus commune ; car il est 
plus sûr de faire une chose que d'en menacer. 

Leurs adversaires profitèrent habilement de cette 
circonstance. Ils répandirent sourdement une opi- 
nion qui ne pouvait que compromettre les Giron- 
dins; c'est qu'ils voulaient transporter la république 
dans le Midi, et abandonner le reste de l'empire. 
Alors commença ce reproche de fédéralisme si fatal 
depuis. Les Girondins le dédaignèrent, parce qu'ils 
n'en prévirent pas les dangers ; mais il devait s'ac- 
créditer à mesure qu'ils deviendraient plus faibles 
et leurs ennemis plus audacieux. Ce qui y avait donne'' 
lieu était d'abord le projet de se défendre derrière 
la Loire, et de transférer dans le Midi le gouver- 
nement, si le Nord était envahi et Paris forcé ; en- 
suite la prédilection qu'ils montraient pour les pro- 
vinces et leur déchaînement contre les agitateurs de 
la capitale. Il fut aisé h leurs adversaires de déna- 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 329 

turer ce projet de défense en changeant l'époque 
dans laquelle il avait été conçu , et de trouver dans 
la désapprobation des actes désordonnés d'une ville 
le dessein de liguer contre elle toutes les autres villes 
de l'État. Aussi les Girondins furent désignés à la 
multitude comme des fédéralistes. Pendant qu'ils dé- 
nonçaient la commune et qu'ils accusaient Robes- 
pierre et Marat , les Montagnards faisaient décréter 
l'unité et l'indivisibilité de la république. C'était 
là une manière de les attaquer, et de faire planer 
sur eux le soupçon, quoiqu'ils adhérassent à ces pro- 
positions avec tant d'empressement qu'ils semblaient 
regretter de ne les avoir pas faites eux-mêmes. 

Un acte déplorable , en apparence étranger aux 
débats de ces deux partis, servit encore mieux les 
Montagnards. Déjà enhardis par les fausses tenta- 
tives qui avaient été dirigées contre eux , ils n'atten- 
daient qu'une occasion pour devenir assaillants à 
leur tour. La Convention était fatiguée de ces lon- 
gues discussions : ceux de ses membres qu'elles ne con- 
cernaient point, ceux mêmes, dans les deux partis, 
qui n'étaient pas au premier rang, éprouvaient le 
besoin de la concorde et voulaient qu'on s'occupât de 
la république. 11 y eut une trêve apparente, et l'at- 
tention de l'assemblée se porta un moment sur la 
constitution nouvelle, que le parti montagnard fit 



330 CHAPITRE VI. 

abandonner pour statuer sur le sort du monarque 
déchu. En cela, les chefs de l'extrême gauche furent 
poussés par plusieurs motifs : ils ne voulaient pas 
que les Girondins et lès modérés de la Plaine? 
qui dirigeaient le comité de constitution , les uns 
par Pétion , Condorcet , Brissot , Vergniaud , Gen- 
sonné , les autres par Barrère , Sieyès , Thomas 
Payne , organisassent la république. Ils auraient 
établi le régime de la bourgeoisie, en la rendant un 
peu plus démocratique que celui de 1791, tandis 
qu'ils aspiraient, eux, à constituer la multitude. 
Mais ils ne pouvaient parvenir à leurs fins qu'en do- 
minant, et ils ne pouvaient obtenir la domination 
qu'en prolongeant l'état révolutionnaire de la France. 
Outre ce besoin d'empêcher l'établissement de Tordre 
légal par un coup d'Etat terrible , comme la con- 
damnation de Louis XVI, qui ébranlât toutes les 
passions, qui ralliât à eux les partis violents, en 
les montrant les intraitables gardiens de la répu- 
blique, ils espéraient faire éclater les sentiments des 
Girondins, qui ne cachaient pas leur désir de sauver 
Louis XVI, et les perdre ainsi auprès de la multi- 
tude. Il y eut, sans aucun doute, un certain nombre 
de Montagnards qui, dans cette circonstance, agirent 
de bonne foi et uniquement en républicains, aux 
yeux desquels Louis XVI paraissait coupable à l'é- 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 331 

gard de la révolution; et un roi détrôné était dan- 
gereux pour une démocratie naissante. Mais ce 
parti se fût montré moins inexorable s'il n'avait 
pas eu à perdre la Gironde en même temps que 
Louis XVI. 

Depuis quelque temps on disposait au dehors les 
esprits à son jugement. Le club des Jacobins reten- 
tissait d'invectives contre lui ; on répandait les bruits 
les plus injurieux sur son caractère; on demandait 
sa condamnation pour l'affermissement de la liberté. 
Les sociétés populaires des départements écrivaient 
des adresses à la Convention dans le même sens ; les 
sections se présentaient à la barre de l'assemblée; et 
l'on faisait défiler dans son sein, sur des brancards, 
des hommes blessés au 10 août et qui venaient crier 
vengeance contre Louis Capet. On ne désignait plus 
Louis XVI que par ce nom de l'ancien chef de sa 
race, croyant avoir remplacé son titre de roi par 
son nom de famille. 

Les motifs de parti et les animosités populaires se 
réunissaient contre ce malheureux prince. Ceux qui 
deux mois auparavant, auraient repoussé l'idée de lui 
faire subir une autre peine que celle de la déchéance 
étaient plongés dans la stupeur : tant on perd vite , 
en temps de crise, le droit de défendre son opinion! 
La découverte de l'armoire de fer redoubla surtout 



33? CHAPITRE VI. 

le fanatisme de la multitude et affaiblit les défen- 
seurs du roi. Après le 10 août, on avait trouvé, 
dans les bureaux de la liste civile , des pièces qui 
prouvaient les relations secrètes entretenues par 
Louis XVI avec les princes mécontents, l'émigration 
et l'Europe. Dans un rapport, ordonné par l'assem- 
blée législative, on l'avait accusé du dessein de trahir 
l'État et de renverser la révolution. On lui avait 
reproché d'avoir écrit, le 16 avril 1791, à l'évêque 
de Clermont, que, s il recouvrait sa puissance, il 
rétablirait V ancien gouvernement et le clergé dans 
l'état où ils étaient auparavant ; de n'avoir, plus 
tard, proposé la guerre que pour accélérer la marche 
de ses libérateurs; d'avoir été en correspondance 
avec des hommes qui lui écrivaient : « La guerre 
« forcera toutes les puissances à se réunir contre les 
« factieux et les scélérats qui tyrannisent la France, 
« pour que leur châtiment serve bientôt d'exemple 
« à tous ceux qui seraient tentés de troubler la paix 
« des empires... Vous pouvez compter sur cent 
a cinquante mille hommes, tant Prussiens qu'Àu- 
« trichienset Impériaux, et sur une armée de vingt 
« mille émigrés; » d'avoir été d'accord avec ses frè- 
res, qu'il désapprouvait par ses démarches publiques; 
enfin, de n'avoir cessé de combattre la révolution. 
De nouvelles pièces vinrent à l'appui de toutes 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 33$ 

ces accusations. Il existait aux Tuileries, derrière 
un panneau de lambris, un trou pratiqué dans le 
mur et fermé par une porte de fer. Cette armoire 
secrète fut indiquée au ministre Roland, et Ton y 
trouva des preuves de tous les complots et de toutes 
les intrigues de la cour contre la révolution; des 
projets tendant à renforcer le pouvoir constitution- 
nel du roi avec les chefs populaires, à ramener l'an- 
cien régime avec les aristocrates; les manœuvres de 
Talon, les arrangements avec Mirabeau; les propo- 
sitions acceptées de Bouille sous la constituante, 
et quelques nouvelles trames sous la législative. 
Cette découverte augmenta le déchaînement contre 
Louis XVI. Le buste de Mirabeau fut brisé aux 
Jacobins; et la Convention voila celui qui était placé 
dans la salle de ses séances. 

Il était question depuis quelque temps dans ras- 
semblée du procès de ce prince infortuné, qui, 
ayant été déchu, ne pouvait plus être poursuivi. Il n'y 
avait pas de tribunal qui pût prononcer sa sentence; 
il n'y avait pas de peine qui pût lui être infligée : 
aussi Ton se jeta dans de fausses interprétations de 
l'inviolabilité accordée à Louis XVI, en cherchant à 
le condamner d'une manière légale. Le plus grand 
tort des partis, après celui d'être injustes, est de ne pas 
vouloir le paraître. Le comité de législation chargé 

<9. 



334 CHAPITRE VI. 

d'un rapport sur la question de savoir si Louis XVI 
pouvait être jugé et s'il pouvait l'être par la Con- 
vention, se prononça pour l'affirmative. Le dé- 
puté Mailhe s'éleva en son nom contre le dogme 
de l'inviolabilité, mais, comme ce dogme régissait 
l'époque précédente de la révolution, il prétendit 
que Louis XVI avait été inviolable comme roi, et 
non comme particulier. Il soutint que la nation, ne 
pouvant pas perdre sa garantie touchant les actes 
du pouvoir, avait suppléé à l'inviolabilité du mo- 
narque par la responsabilité de ses ministres, et 
que là où Louis XVI avait agi en simple particulier, 
sa responsabilité ne tombant sur personne, il cessait 
d'être inviolable. Mailhe limitait ainsi la sauvegarde 
constitutionnelle, dévolue à Louis XVI, aux actes du 
roi. Il concluait à ce que Louis XVI fût jugé, la 
déchéance n'ayant pas été une peine, mais un chan- 
gement de gouvernement; à ce qu'il le fût, en vertu 
de la loi du Code pénal relative aux traîtres et aux 
conspirateurs ; enfin, à ce qu'il le fût par la Con- 
vention, sans suivre la procédure des autres tribu- 
naux, parce que la Convention représentant le peu- 
ple, le peuple renfermant tous les intérêts, tous les 
intérêts étant la justice, il était impossible que le 
tribunal national violât la justice, et dès lors inutile 
qu'il fût assujetti à des formes. Tel était l'enchaîne- 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 335 

ment des redoutables sophismes au moyen desquels 
le comité transformait la Convention en tribunal. Le 
parti de Robespierre se montra beaucoup plus con- 
séquent en ne faisant valoir que la raison d'Etat et 
en repoussant les formes comme mensongères. 

La discussion s'ouvrit le 1 3 novembre , six jours 
après le rapport du comité. Les partisans de l'in- 
violabilité, tout en considérant Louis XVI comme 
coupable, soutinrent qu'il ne pouvait pas être jugé. 
Le principal d'entre eux fut Morisson : il dit que 
l'inviolabilité était générale; que la constitution 
avait prévu bien plus que les hostilités secrètes de 
Louis XVI, mais une attaque ouverte de sa part, et 
n'avait prononcé dans ce cas que la déchéance ; que 
la nation avait engagé sous ce rapport sa souverai- 
neté, que la Convention avait eu pour mandat de 
changer le gouvernement , et non de juger Louis XVI; 
que, retenue par les règles de la justice, elle l'était 
encore par les usages de la guerre, qui ne permet- 
taient que pendant le combat de se défaire d'un 
ennemi retombé sous la loi après la victoire; que 
d'ailleurs la république n'avait aucun intérêt à con- 
damner Louis XVI; qu'elle devait se bornera des 
mesures de sûreté générale à son égard, le retenir 
captif ou le bannir de France. Cette opinion était 
^ejle de la droite de la Convention. La Plaine par- 



336 CHAFITUJS VI. 

tageait l'avis du comité, mais la Montagne re- 
poussait à la fois l'inviolabilité et le jugement de 
Louis XVI. 

« Citoyens, dit Saint- Just, j'entreprends de 
« prouver que l'opinion de Morisson , qui conserve 
« au roi l'inviolabilité, et celle du comité qui 
« veut qu'on le juge en citoyen , sont également 
« fausses. Moi je dis que le roi doit être jugé en 
« ennemi; que nous avons moins aie juger qu'à 
« le combattre; que, n'étant pour rien dans le 
« contrat qui unit les Français, les formes de la 
« procédure ne sont point dans la loi civile , mais 
« dans la loi du droit des gens ; que les lenteurs , le 
« recueillement, sont ici de véritables imprudences, 
« et qu'après celle qui recule le moment de nous 
« donner des lois , la plus funeste serait celle qui 
« nous ferait temporiser avec le roi . » Ramenant 
tout à des considérations d'inimitié et de politique, 
Saint-Just ajoutait : « Les mêmes hommes qui vont 
« juger Louis ont une république à fonder : ceux 
« qui attachent quelque importance au juste châti- 
« ment d'un roi ne fonderont jamais une république. 
« Citoyens, si le peuple romain, après six cents ans 
« de vertu et de haine contre les rois; si la Grande- 
ce Bretagne , après Cromwell mort, vit renaître les 
« rois malgré son énergie , que ne doivent pas 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 337 

(t craindre parmi nous les boas citoyens , amis de 
« la liberté, en voyant la hache trembler dans vos 
a mains, et un peuple, dès le premier jour de sa 
« liberté, respecter le souvenir de ses fers? » 

Ce parti violent, qui voulait remplacer une sen- 
tence par un coup d'Etat, ne suivre aucune loi , au- 
cune forme, mais frapper Louis XVI comme un 
prisonnier vaincu , en faisant survivre les hostilités 
même à la victoire , était en très faible minorité 
dans la Convention; mais au dehors il se trouvait 
fortement soutenu par les Jacobins et par la com- 
mune. Malgré la terreur qu'il inspirait déjà, ses 
meurtrières invitations furent repoussées par la 
Convention , et les partisans de l'inviolabilité firent 
valoir, à leur tour, et avec courage, les motifs d'in-. 
térêt public en même temps que les règles de la jus" 
tice et de l'humanité. Ils soutenaient que les mêmes 
hommes ne pouvaient pas ^tre et juges et législa- 
teurs, accusateurs et jurés. Ils voulaient d'ailleurs 
qu'on donnât à la république naissante le lustre des 
grandes vertus, celles de la générosité et du pardon; 
ils voulaient qu'on suivît l'exemple du peuple de 
Rome, qui conquit sa liberté et qui la conserva cinq 
cents ans , parce qu'il se montra magnanime , 
parce qu'il bannit les Tarquins, et qu'il ne les fit 
point périr. Sous le rapport de la politique , ils 



338 CHAPITRE VI. 

montraient les conséquences d'une condamnation à 
Végard du parti anarchiste, qu'elle rendrait plus 
audacieux , et à l'égard de l'Europe , dont elle en 
traînerait les puissances encore neutres dans la coa- 
lition contre la république. 

Mais Robespierre , qui pendant ce long procès 
montra une audace et une obstination qui présa- 
geaient, de loin, toute sa puissance, parut à la 
tribune pour soutenir l'avis de Saint-Just. Il re- 
procha à la Convention de remettre en doute ce 
que l'insurrection avait décidé, et de relever, par 
la pitié et la publicité d'une défense, le parti roya- 
liste abattu. « L'assemblée, dit Robespierre, a été 
« entraînée à son insu loin de la véritable ques- 
cc tion. Il n'y a point ici de procès à faire; Louis 
« n'est point un accusé, vous n'êtes point des 
ce juges : vous n'êtes et ne pouvez être que des 
« hommes d'Etat. Vous n'avez point une sentence 
ce à rendre pour ou contre un homme, mais une 
ec mesure de salut public à prendre , un acte de 
« providence nationale à exercer. Un roi détrôné 
ce n'est bon qu'à deux usages, ou à troubler la tran- 
se quillité de l'Etat et à ébranler la liberté, ou à af- 
« fermir l'une et l'autre. 

ce Louis fut roi : la république est fondée ; la 
« question fameuse qui vous occupe est décidée 



DCT 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 339 

« par ces seuls mots. Louis ne peut être jugé ; il est 
<c déjà jugé, il est condamné, ou la république n'est 
« pas absoute. » 11 demanda que la Convention 
déclarant Louis XVI traître envers les Français , 
criminel envers l'humanité , le condamnât sur-le- 
champ à mort en vertu de l'insurrection. 

Les Montagnards, par ces propositions extrêmes, 
par l'assentiment que leur donnait au dehors une 
multitude fanatique et cruelle , voulaient rendre une 
condamnation en quelque sorte inévitable. En pre- 
nant une avance extraordinaire sur les autres partis, 
ils les forçaient à les suivre, quoique de loin. La ma- 
jorité conventionnelle, composée d'une grande partie 
des Girondins , qui n'osaient pas déclarer Louis XVI 
inviolable, et de la Plaine .> décida, sur la propo- 
sition de Pétion, contre l'avis des Montagnards et 
contre celui des partisans de l'inviolabilité, que 
Louis XVI serait jugé par la Convention. Robert 
Lindet fit alors, au nom de la commission des 
vingt et un, son rapport sur Louis XVI. On dressa 
Pacte énonciatij des faits qui lui étaient imputés , 
et la Convention manda le prisonnier à sa barre. 

Louis était enfermé au Temple depuis quatre 
mois; il n'y était point libre, comme l'Assemblée 
législative l'avait d'abord voulu en lui assignant le 
Luxembourg pour demeure. La commune soupçon- 



340 CHAPITRE VI. 

neuse le gardait étroitement ; mais , soumis à sa des- 
tinée, s'attendant à tout, il ne faisait apercevoir ni 
regret, ni ressentiment. Il n'avait auprès de lui 
qu'un seul serviteur, Cléry, qui était en même temps 
celui de toute sa famille. Pendant les premiers mois 
de sa détention, il ne fut point séparé d'elle, et il 
trouvait encore quelque douceur dans cette réunion; 
il se consolait et soutenait les deux compagnes de son 
infortune, sa femme et sa sœur; il servait de pré- 
cepteur au jeune dauphin, et lui donnait les leçons 
d'un homme malheureux et d'un roi prisonnier. Il 
lisait beaucoup, et revenait souvent à l'histoire d'An- 
gleterre par Hume ; il y trouvait nombre de monar- 
ques déchus, et un, entre autres, condamné par 
le peuple. On cherche toujours des destinées con- 
formes à la sienne. Mais les consolations qu'il trou- 
vait dans la vue de sa famille ne furent pas de lon- 
gue durée , on le sépara d'elle dès qu'il fut question 
de son jugement. La commune voulut éviter que 
les prisonniers concertassent leur justification ; la 
surveillance qu'elle exerçait à l'égard de Louis XVI 
était chaque jour plus minutieuse et plus dure. 

Sur ces entrefaites, Santerre reçut l'ordre de con- 
duire Louis XVI à la barre de la Convention. Il se 
rendit au Temple, accompagné du maire, qui fit part 
au roi de sa mission et qui lui demanda s'il voulait 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 341 

descendre. Louis hésita un moment, puis il dit : 
« Ceci est encore une violence ; il faut y céder! » Et 
il se décida à paraître devant la Convention, qu'il ne 
récusa point, comme l'avait fait Charles 1 er à l'égard 
de seâ juges. Dès qu'on annonça son approche : « Re- 
« présentants, dit Barrère, vous allez exercer le droit 
a de justice nationale. Que votre attitude soit con- 
« forme à vos nouvelles fonctions. » Et se tournant 
vers les tribunes : « Citoyens, souvenez-vous du si- 
« lence terrible qui accompagna Louis ramené de 
« Varennes, silence précurseur du jugement des rois 
« par les nations. » La contenance de Louis XVI 
en entrant dans la salle fut ferme, il promena sur l'as- 
semblée un regard assuré. Il était debout à la barre, 
et le président lui dit d'une voix émue : « Louis , la 
«t nation française vous accuse. Vous allez entendre 
« l'acte énonciatif des faits. Louis, asseyez- vous. » 
Un siège avait été préparé pour lui; il s'y plaça. 
Pendant un long interrogatoire il montra beaucoup 
de calme et de présence d'esprit; il répondit à chaque 
question avec à-propos, le plus souvent d'une ma- 
nière touchante et victorieuse. Il repoussa les repro- 
ches quilui furent adressés relativement à sa conduite 
avant le i4 juillet, en rappelant que sa puissance n'é- 
tait pas encore limitée ; avant le voyage de Varennes, 
par ie décret de l'Assemblée constituante, qui avait 



342 CHAPITRE VI. 

été satisfaite de ses réponses ; enfin, avant le 10 août, 
en rejetant tous les actes publics sur la responsabilité 
ministérielle et en niant toutes les démarches secrètes 
qui lui étaient personnellement attribuées. Ces déné- 
gations de Louis XVI ne détruisaient pas , aux yeux 
des Conventionnels, des faits la plupart constatés 
par des pièces écrites ou signées de sa main ; mais il 
usait du droit naturel à tout accusé. C'est ainsi qu'il 
ne reconnut ni l'existence de l'armoire de fer, ni 
J'authenticité des pièces qui lui furent présentées. 
Louis XVI invoquait une loi de sauvegarde, que la 
Convention n'admettait pas , et la Convention cher- 
chait à prouver des tentatives contre-révolution- 
naires que Louis XVI ne voulait pas reconnaître. 

Lorsque Louis fut retourné au Temple, la Con- 
vention s'occupa de la demande qu'il avait faite 
d'un défenseur. Ce fut en vain que quelques Mon- 
tagnards s'y opposèrent , la Convention décréta que 
Louis aurait un conseil. Il désigna Target et Tron- 
chet; le premier refusa. Ce fut alors que le vénérable 
Malesherbes s'offrit à la Convention pour défendre 
Louis XVI. « J'ai été appelé deux fois, écrivit-il, au 
« conseil de celui qui fut mon maître dans le temps 
« où cette fonction était ambitionnée par tout !e 
« monde ; je lui dois le même service lorsque c'est 
« une fonction que bien des gens trouvent dange- 






DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. . 343 

« reuse. » Sa demande lui fat accordée. Louis XVI, 
dans son état d'abandon, fut touché de cette preuve 
de dévouement. Lorsque Malesherbes entra dans la 
chambre, il alla vers lui, le serra dans ses bras, et, 
les yeux humides , il lui dit : « Votre sacrifice est 
« d'autant plus généreux que vous exposez votre vie 
ce et que vous ne sauverez pas la mienne. » Males- 
herbes et Tronchet s'occupèrent sans interruption 
de sa défense, et s'associèrent M. Desèze ; ils cher- 
chaient à ranimer la confiance du roi ; mais ils le 
trouvaient peu facile à espérer. « J'en suis sûr, ils 
ce me feront périr ; mais n'importe, occupons-nous 
ce de mon procès comme si je devais le gagner; et je 
ce le gagnerai, en effet, puisque la mémoire que je 
ce laisserai sera sans tache. » 

Enfin le jour de la défense arriva. Elle fut pro- 
noncée par M. Desèze; Louis était présent ; le plus 
grand silence régnait dans l'assemblée et dans les 
tribunes. M. Desèze fit valoir en faveur du royal 
accusé toutes les considérations de justice et d'inno- 
cence. Il invoqua l'inviolabilité qui lui avait été 
accordée; il dit que, comme roi, il ne pouvait pas 
être jugé ; que , comme accusateurs , les représen- 
tants du peuple ne pouvaient pas être ses juges. En 
cela il n'avança rien qui n'eût été soutenu par une 
partie de l'assemblée. Mais il s'attacha surtout à 



344 CHAPITRE VI. 

justifier la conduite de Louis XVI, et à lui attri- 
buer des intentions constamment pures et irrépro- 
chables. Il finit par ces dernières et solennelles 
paroles : a Entendez d'avance l'Histoire, qui dira à 
« la Renommée : Louis , monté sur le trône à vingt 
« ans , y porta l'exemple des mœurs , la justice et 
« l'économie; il n'y porta aucune faiblesse, aucune 
« passion corruptrice : il fut l'ami constant du peu- 
ce pie. Le peuple voulut qu'un impôt désastreux fût 
« détruit, Louis le détruisit; le peuple voulut l'a- 
ce bolition de la servitude, Louis l'abolit; le peuple 
« sollicita des réformes, il les fit; le peuple voulut 
« changer ses lois, il y consentit ; le peuple voulut 
« que des millions de Français recouvrassent leurs 
« droits , il les leur rendit ; le peuple voulut la li- * 
« berté , il la lui donna. On ne peut pas disputer à 
« Louis la gloire d'avoir été au-devant du peuple 
« par ses sacrifices; et c'est lui qu'on vous a pro- 
« posé... Citoyens, je n'achève pas, je m'arrête 
« devant l'Histoire ; songez qu'elle jugera votre 
k jugement, et que le sien sera celui des siècles. » 
Mais les passions étaient sourdes et incapables de 
prévoyance comme de justice. 

Les Girondins désiraient sauver Louis XVI ; mais 
ils craignaient l'imputation de royalisme, que leur 
adressaient déjà les Montagnards. Pendant tout le 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 345 

procès leur conduite fut assez équivoque : ils n'o- 
sèrent se prononcer ni pour-ni contre le royal accusé y 
et leur modération trop incertaine les perdit sans le 
servir. Dans ce moment sa cause, la cause non plus 
de son trône , mais de sa vie , était la leur. On allait 
résoudre, par un acte de stricte justice ou par un 
coup d'État meurtrier, si l'on reviendrait au régime 
légal, ou si l'on prolongerait le régime révolution- 
naire. Le triomphe des Girondins ou des Monta- 
gnards se trouvait dans l'une ou l'autre de ces 
solutions. Ces derniers s'agitaient beaucoup. Ils pré- 
tendaient qu'on suivait des formes qui étaient un 
oubli de l'énergie républicaine, et que la défense de 
Louis XVI était un cours de monarchie présenté 
à la nation. Les Jacobins les secondaient puissam- 
ment, et des députations venaient à la barre deman- 
der la mort du roi. 

Cependant les Girondins , qui n'avaient pas osé 
soutenir l'inviolabilité, proposèrent un moyen adroit 
de soustraire Louis XVI à la mort en appelant de 
la sentence de la Convention au peuple. L'extrême 
droite protestait encore contre l'érection de l'assem- 
blée en tribunal. Mais la compétence de la Conven- 
tion ayant été précédemment décidée , tous les efforts 
se portèrent d'un autre côté. Salles proposa de dé- 
clarer Louis XVI coupable , et de laisser aux assem- 






346 CHAPITRE VI. 

blées primaires l'application delà peine. Buzot, crai- 
gnant que la Convention n'encourût par là le re- 
proche de faiblesse, pensa qu'elle devait elle-même 
prononcer la peine, et en appeler au peuple de son 
propre jugement. Cet avis fut vivement combattu 
par les montagnards et même par un grand nombre 
de Conventionnels modérés, qui virent dans la con- 
vocation des assemblées primaires le danger de la 
guerre civile. L'assemblée avait délibéré, à l'unani- 
mité, que Louis était coupable, lorsque la question 
de l'appel au peuple fut posée. Deux cent quatre- 
vingt-quatre voix votèrent pour, quatre cent vingt- 
quatre contre, dix se récusèrent. Vint alors la ter- 
rible question de la peine à infliger. Paris était dans 
le dernier degré d'agitation : des menaces étaient 
faites aux députés à la porte même de l'assemblée ; 
on craignait de nouveaux excès populaires ; le club 
des Jacobins retentissait d'invectives forcenées contre 
Louis XVI et contre la droite. Le parti montagnard, 
jusque-là le plus faible de la Convention, cherchait 
à obtenir la majorité par l'épouvante, décidé, s'il 
ne réussissait pas, à sacrifier également Louis XVI. 
Enfin, après quatre heures d'appel nominal, le pré- 
sident Vergniaud dit : « Citoyens, je vais proclamer 
« le résultat du scrutin. Quand la justice a parlé, 
« l'humanité doit avoir son tour.» Il y avait sept 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 347 

cent vingt et un votants. La majorité absolue était de 
trois cent soixante et un. La mort fut prononcée à 
la majorité de vingt-six voix. Les opinions avaient 
été mêlées : des Girondins avaient voté la mort, avec 
un sursis, il est vrai ; le plus grand nombre des mem- 
bres de la droite avait voté la détention ou le ban- 
nissement ; quelques Montagnards votèrent comme 
les Girondins. Dès que le résultat du scrutin fut 
connu, le président dit avec l'accent de la douleur : 
« Je déclare au nom de la Convention que la peine 
qu elle prononce contre Louis Capet est la mort. » 
Les défenseurs parurent à la barre : ils étaient très 
émus. Ils essayèrent de ramener l'assemblée à des 
sentiments de miséricorde, en considération du petit 
nombre de voix qui avait décidé la sentence. Mais 
déjà on avait discuté et résolu cette question. Les 
lois ne se font quà une simple majorité, avait dit 
un Montagnard. — Oui, avait répondu une voix, 
mais les décrets se rapportent, et la vie d'un homme 
ne se rapporteras. Malesherbes voulut parler, mais 
il ne le put point. Les sanglots étouffaient sa voix, 
et il ne fit entendre que quelques mots suppliants et 
entrecoupés. Sa douleur toucha l'assemblée. La de- 
mande d'un sursis fut accueillie par les Girondins, 
comme une dernière ressource, mais là encore ils 
échouèrent, et l'arrêt fatal fut prononcé. 



348 CHAPITRE VI. 



Louis s'y attendait. Lorsque Malesherbes vint tout 
en larmes lui annoncer l'arrêt de mort, il le trouva 
dans l'obscurité , les coudes appuyés sur une table , 
le visage dans ses mains , et livré à une profonde 
méditation. Au bruit qu'il fit, Louis XVI se leva, 
et lui dit : « Depuis deux heures je suis occupé à 
« chercher si pendant mon règne j'ai pu mériter de 
« mes sujets le plus petit reproche. Eh bien! Mon- 
« sieur de Malesherbes, je vous le jure dans toute 
« la vérité de mon cœur, comme un hamme qui 
« va paraître devant Dieu, j'ai constamment voulu 
«c le bonheur du peuple, et jamais je n'ai formé un 
<c vœu qui lui fût contraire. » Malesherbes lui fit es- 
pérer que le sursis n.e serait pas rejeté, ce que Louis 
ne crut point. Il pria Malesherbes, en l'accompagnant, 
de ne point l'abandonner dans ses derniers instants. 
Malesherbes lui promit de revenir ; mais il se pré- 
senta plusieurs fois, et ne put jamais pénétrer jus- 
qu'à lui. Louis le demanda souvent, et fut affligé 
de ne pas le revoir. Il reçut sans trouble l'annonce 
de sa sentence , que vint lui signifier le ministre de 
la justice. Il demanda trois jours pour paraître de- 
vant Dieu ; il demanda, en outre, d'être assisté d'un 
prêtre, qu'il désigna, et de communiquer librement 
avec sa femme et ses enfants. Ces deux dernières 
demandes lui furent seules accordées. 



BU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 349 

Le moment de l'entrevue fut déchirant pour cette 
famille désolée; celui de la séparation le fut encore 
bien davantage. Louis, en la quittant, promit de la 
revoir le lendemain; mais, rentré dans sa chambre, 
il sentit que cette épreuve était trop forte, et, se 
promenant à grands pas, il disait : Je rCirai point. 
Ce fut son dernier combat ; il ne pensa plus qu'à se 
préparer à la mort. La nuit qui précéda son odieux 
supplice, il eut un sommeil paisible. Réveillé à cinq 
heures par Cléry, auquel il en avait donné l'ordre, 
il fit ses suprêmes dispositions. 11 communia, char- 
gea Cléry de ses dernières paroles et de tout ce qu'U 
lui était permis de léguer, un anneau, un cachet, 
quelques cheveux. Déjà les tambours roulaient , un 
bruit sourd de canons traînés et de voix confuses se 
faisait entendre. Enfin Santerre arriva. Fous venez 
me chercher ', dit Louis ; je vous demande une mi- 
nute. Il remit son testament à un officier munici- 
pal, demanda son chapeau, et dit d'une voix ferme : 
Partons. 

La voiture mit une heure pour arriver du Tem- 
ple à la place de la Révolution. Une double haie de 
soldats bordait la route, plus de quarante mille hom- 
mes étaient sous les armes; Paris était morne. Parmi 
les citoyens qui assistaient à cette lamentable exécu- 
tion, il n'y eut ni approbation ni regrets apparents; 

20 



350 CHAPITRE VI. 

tous furent silencieux. Arrivé sur le lieu du supplice, 
Louis descendit de voiture. Il monta d'un pas 
ferme les degrés de l'échafaud , reçut à genoux les 
bénédictions du prêtre, qui lui dit alors, à ce qu'on 
assure : Fils de saint Louis , montez au ciel ! Il se 
laissa lier les mains, quoique avec répugnance; et, 
se portant vivement sur la gauche de l'échafaud : 
« Je meurs innocent, dit-il; je pardonne à mes 
« ennemis; et vous, peuple infortuné!... » Au 
même instant le signal du roulement fut donné, 
le bruit des tambours couvrit sa voix , les trois bour- 
reaux le saisirent. A dix heures dix minutes il avait 
cessé de vivre. 

Ainsi périt , à l'âge de trente-neuf ans , après un 
règne de seize ans et demi , passé à chercher le bien, 
le meilleur, mais le plus faible des monarques. Ses 
ancêtres lui léguèrent une révolution. Plus qu'aucun 
d'eux il était propre à la prévenir ou à la terminer ; 
car il était capable d'être un roi réformateur avant 
qu'elle éclatât, ou d'être ensuite un roi constitu- 
tionnel. Il est le seul prince peut-être, qui, n'ayant 
aucune passion, n'eut pas celle du pouvoir, et qui 
réunit les deux qualités qui font les bons rois, la 
crainte de Dieu et l'amour du peuple. Il périt vic- 
time de passions qu'il ne partageait point, de celles 
de ses alentours, qui lui étaient étrangères, et de 



DU 21 SEPTEMBRE 1792 AU 21 JANVIER 1793. 351 

celles de Ja multitude, quii n'avait pas excitées. Il 
y a peu de mémoires de roi aussi recommandables. 
L'histoire dira de lui qu'avec plus de force de ca- 
ractère il eût été un roi unique. 



CHAPITRE VII. 

Depuis le 21 janvier 1793 jusqu'au 2 Juin* 



Situation politique et militaire de la France. — L'Angleterre, la Hol- 
lande, l'Espagne, Naples et tous les cercles de l'Empire accèdent à 
la coalition. — Dumouriez, après avoir conquis la Belgique, tente 
une expédition en Hollande. — Il veut rétablir la monarchie cons- 
titutionnelle. — Revers de nos armées. — Lutte des Montagnards 
et des Girondins ; conspiration du 10 mars. — Insurrection de la 
Vendée; ses progrès. — Défection de Dumouriez. — les Girondins 
accusés de complicité avec lui; nouvelles conjurations contre eux. — 
Établissement de la commission des Douze pour déjouer les conspira- 
teurs. — Insurrections des 27 et 31 mai contre la commission des 
Douze; elle est supprimée. - — Insurrection du 2 juin contre les 
vingt* deux principaux Girondins; ils sont mis en arrestation — Dé- 
faite entière de ce parti. 



La mort de Louis XVI rendit les partis irrécon- 
ciliables, et augmenta les ennemis extérieurs de la 
révolution. Les républicains eurent à lutter contre 
toute l'Europe, contre les nombreuses classes de 

20. 



354 CHAPITRE VII. 

mécontents et contre eux-mêmes. Mais les Monta- 
gnards, qui conduisaient alors le mouvement popu- 
laire, se croyaient trop engagés pour ne pas pousser 
les choses à l'extrême. Effrayer les ennemis de la 
révolution , exciter le fanatisme du peuple par des 
discours, par la présence des dangers, par des in- 
surrections; rapporter tout à lui, le gouvernement 
et le salut de la république; lui communiquer le plus 
ardent enthousiasme au nom de la liberté, de V éga- 
lité et de la fraternité ; le maintenir dans ce vio- 
lent état de crise pour se servir de ses passions et 
de sa force : tel fut le plan de Danton et des Monta- 
gnards qui l'avaient pris pour chef. Ce fut lui qui 
augmenta l'effervescence populaire avec les périls 
croissants de la république , et qui fit établir , sous 
le nom de gouvernement révolutionnaire, au lieu de 
la liberté légale, le despotisme de la multitude. Ro- 
bespierre et Marat allaient encore beaucoup plus 
loin que lui; ils voulaient ériger en gouvernement 
durable ce que Danton ne considérait que comme 
transitoire. Celui-ci n'était qu'un chef politique, tan- 
dis que les autres étaient de véritables sectaires, le 
premier plus ambitieux , le second plus fanatique. 

Les Montagnards, par la catastrophe du ai jan- 
vier , avaient remporté une grande victoire sur les 
Girondins, qui avaient une politique beaucoup plus 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 355 

morale que la leur et qui aspiraient à sauver la ré- 
volution sans l'ensanglanter. Mais leur humanité 
d'abord trop timide et leur tardif esprit de justice 
ne leur servirent de rien et tournèrent contre eux. 
On les accusa d'être ennemis du peuple , parce qu'ils 
tonnèrent contre ses excès, d'être complices du 
tyran, parce qu'ils avaient voulu sauver Louis XVI , 
et de trahir la république, parce qu'ils recomman- 
daient la modération. Ce fut en leur adressant ces 
reproches que les Montagnards , depuis le ai jan- 
vier jusqu'au 3i mai et au 2 juin, les poursui- 
virent avec la plus constante animosité dans le sein 
de la Convention. Les Girondins furent longtemps 
soutenus par le centre, qui avec la droite se pronon- 
çait contre les meurtres et l'anarchie , avec la gauche 
pour les mesures de salut public. Cette masse qui for- 
mait, à proprement parler, l'esprit de la Conven- 
tion , montra quelque courage , et balança la puis * 
sance de la Montagne et de la commune tant qu'elle 
eut au milieu d'elle ces Girondins quelquefois in- 
trépides et toujours éloquents, qui emportèrent dans 
*eur prison et sur Téchafaud toute la fermeté et 
/outes les résolutions généreuses de l'assemblée. 

Il y eut un moment d'accord entre les divers par. 
tis de l'assemblée. Lepelletier Saint-Fargeau fut poi- 
gnardé par un ancien garde du corps nommé Paris, 



356 CHAPITRE VII. 

comme ayant voté la mort de Louis XVI. Les Con- 
ventionnels, réunis par le danger commun, jurè- 
rent sur sa tombe d'oublier leurs inimitiés; mais ils 
y revinrent bientôt. On poursuivit à Meaux quelques- 
uns des meurtriers de septembre , dont les républi- 
cains honorables voulaient le châtiment. Les Mon- 
tagnards, craignant qu'on n'examinât leur conduite 
passée et que leurs adversaires ne prissent avantage 
d'une condamnation pour les attaquer plus ouver- 
tement eux-mêmes, parvinrent à faire cesser les 
poursuites. Cette impunité enhardit encore les chefs 
de la multitude ; et Marat , qui avait à cette époque 
une incroyable influence sur elle, l'excita au pil- 
lage des marchands qu'il accusait d'accaparer les 
subsistances. Il s'élevait violemment, dans ses feuil- 
les, et aux Jacobins, contre l'aristocratie des bour- 
geois, des commerçants et des hommes cl' État ( c'est 
ainsi qu'il appelait les Girondins), c'est-à-dire con- 
tre tous ceux qui , dans la nation ou dans l'assem- 
blée , s'opposaient encore au règne des sans-culot- 
tes et des Montagnards. Il y avait quelque chose 
d'effrayant dans le fanatisme et l'invincible obstina- 
tion de ces sectaires. Le nom donné par eux aux 
Girondins depuis le commencement de la Conven- 
tion était celui d'intrigants, à cause du pouvoir 
qu'ils avaient acquis et des moyens un peu détournés 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 3b- 

avec lesquels ils combattaient, clans les départe- 
ments, la conduite audacieuse et publique des Jaco- 
bins. 

Aussi les dénonçaient-ils régulièrement dans le 
club. « A Rome, un orateur disait tous les jours : 
« Il faut détruire Carthage. Eh bien! qu'un Jaco- 
<» bin monte tous les jours à cette tribune pour dire 
« ces seuls mots : Il faut détruire les intrigants. 
« Eh ! qui pourrait nous résister ? INous combattons 
« le crime et le pouvoir éphémère des richesses; 
« mais nous avons pour nous la vérité, la justice, 
•i la pauvreté, la vertu... Avec de telles armes bientôt 
« les Jacobins diront : Nous n'avons fait que passer, 
« ils n'étaient déjà plus. » Marat , qui avait beaucoup 
plus d'audace que Robespierre, dont la haine et les 
projets se cachaient encore sous certaines formes, 
était le patron de tous les dénonciateurs et de tous 
(es anarchistes. Beaucoup de Montagnards l'accu- 
saient de compromettre leur cause par la fougue de 
ses conseils et par des excès intempestifs; mais le 
peuple Jacobin entier le soutenait même contre Ro- 
bespierre, qui, dans ses dissidences avec lui, obtenait 
rarement l'avantage. Le pillage, recommandé en 
février, dans F Ami du peuple, à l'égard de quel- 
ques marchands, pour servir d'exemple, eut lieu, et 
Marat fut dénoncé à la Convention, qui le décréta 



358 CHAPITRE VII. 

d'accusation après une séance très orageuse. Mais 
ce décret n'eut pas de suite, parce que les tribunaux 
ordinaires n'avaient aucune autorité. Ce double essai 
de force d'une part et de faiblesse de l'autre se fit 
dans le courant du mois de février. Bientôt des évé- 
nements plus décisifs encore conduisirent les Giron- 
dins à leur perte. 

La situation militaire de la France avait été jus- 
que-là rassurante. Dumouriez venait de couronner 
la brillante campagne de l'Argonne par la conquête 
de la Belgique. Après la retraite des Prussiens, il 
s'était rendu à Paris pour y concerter l'invasion des 
Pays-Bas autrichiens. De retour à l'armée le 20 oc- 
tobre 1792, il avait commencé l'attaque le 28. Le 
plan , essayé avec si peu d'à-propos , de force et de 
succès , au commencement de la guerre , fut repris et 
exécuté avec des moyens supérieurs. Dumouriez, à 
la tête de V armée de la Belgique, forte de quarante 
mille hommes, marcha de Valenciennes sur Mons, 
appuyé à sa droite par V armée des Ardennes, d'en- 
viron seize mille hommes, sous le général Valence, 
qui se dirigea de Givet sur Namur , et à sa gauche 
par l'armée du Nord, forte de dix-huit mille hom- 
mes, sous le général Labourdonnaie, qui s'avança de 
Lille sur Tournai. L'armée autrichienne , postée en 
avant de Mons, attendit la bataille dans ses retran- 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 359 

chements. Dumouriez la défit complètement; et la 
victoire de Jemmapes ouvrit la Belgique aux Fran- 
çais, et recommença en Europe l'ascendant de nos 
armes. Vainqueur le 6 novembre, Dumouriez entra 
!e 7 dans Mons, le i4 à Bruxelles, le 28 à Liège. 
Valence prit Namur ; Labourdonnaie s'empara d'An- 
vers, et au milieu de décembre l'invasion des Pays- 
Bas fut entièrement achevée. L'armée française, 
maîtresse de laMeuse et de l'Escaut, prit ses quartiers 
d'hiver après avoir rejeté derrière la Roër les Autri- 
chiens, qu'elle aurait pu pousser jusque derrière le 
bas Rhin. 

Dès ce moment commencèrent les hostilités de 
Dumouriez avec les Jacobins. Un décret de la Con- 
vention , du 1 5 septembre , abrogeait les lois du pays 
conquis qu'elle organisait démocratiquement. Les 
Jacobins envoyèrent de leur côté des agents en Bel- 
gique pour y propager la révolution , pour y établir 
des clubs sur le modèle de la société mère; mais les 
Flamands, qui nous avaient reçus avec enthousiasme, 
furent refroidis par les réquisitions dont on les frappa,, 
par le pillage général et l'anarchie insupportable que 
les Jacobins amenèrent avec eux. Tout le parti qui 
avait combattu la domination autrichienne et qui 
espérait être libre sous le protectorat de la France 
trouva notre domination trop dure , et regretta de 



360 CHAPITRE VII. 

nous avoir appelés ou soutenus. Dumouriez, qui 
avait des projets d'indépendance pour les Flamands 
et d'ambition pour lui-même, vint à Paris se plaindre 
de cette conduite impolitique à l'égard des pays con- 
quis. Il changea sa marche jusque-là équivoque. Il 
n'avait rien oublié pour se ménager entre les deux 
factions ; il ne s'était rangé sous la bannière d'aucune, 
espérant se servir de la droite par son ami Gen- 
sonné, de la Montagne par Danton et Lacroix, et 
d'imposer à l'une et à l'autre par ses victoires. Mais, 
dans ce second voyage , il essaya d'arrêter les Jaco- 
bins et de sauver Louis XVI; n'ayant pas pu en venir 
à bout, il se rendit à l'armée pour commencer la se- 
conde campagne, très mécontent et décidé à faire 
servir de nouvelles victoires à suspendre la révolu- 
tion et à changer son gouvernement. 

Toutes les frontières de la France devaient être 
attaquées cette fois par les puissances de l'Europe. 
Les succès militaires de la révolution et la catastro- 
phe du 21 janvier avaient fait entrer dans la coali- 
tion la plupart des gouvernements encore indécis ou 
neutres. 

En apprenant la mort de Louis XVI , le cabinet 
de Saint- James renvoya le ministre Chauvelin, qu'il 
avait déjà refusé de reconnaître depuis le 10 août 
et la déchéance du roi. La Convention, voyant l'An- 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 361 

gieterre déjà liée à la coalition, et par conséquent 
toutes ses promesses de neutralité vaines et illusoires, 
déclara, le I er février 1793, la guerre au roi de la 
Grande-Bretagne ainsi qu'au stathouder de Hollande 
qui, depuis 1780, était entièrement subordonné au 
cabinet de Saint-James. L'Angleterre, qui jusqu'alors 
avait conservé des dehors pacifiques , saisit cette oc- 
casion pour paraître sur le théâtre des hostilités. Dis- 
posé depuis longtemps à une rupture, Pitt, déployant 
toutes ses ressources, conclut, dans l'espace de six 
mois, sept traités d'alliance et six traités de sub- 
sides 1 . L'Angleterre devint ainsi l'âme de la coalition 
contre la France ; ses flottes étaient prêtes à mettre 
à la voile; le ministère avait obtenu quatre-vingts 
millions d'extraordinaire, et Pitt allait profiter de 
notre révolution pour assurer la prépondérance de 
la Grande-Bretagne, comme Richelieu et Mazarin 



1 Voici quels furent ces traités : 4 mars , articles entre la Grande- 
Bretagne et le Hanovre; 25 mars, traité d'alliance de Londres entre la 
Russie et la Grande-Bretagne; 10 avril, traité de subsides avec la land- 
grave de Hesse-Cassel ; 25 avril, traité de subsides avec le Sardaigne; 
25 mai, traité d'alliance de Madrid avec l'Espagne ; 12 juillet, traité 
d'alliance de Naples avec les Deux-Siciles; 14 juillet, traité d'alliance 
du camp devant Mayence avec la Prusse ; 30 août, traité d'alliance de 
Londres avec l'empereur, 21 septembre, traité de subsides avec le 
margrave de Bade; 26 septembre, traité d'alliance de Londres avec le 
Portugal. Dans ces traités, l'Angleterre donnait, surtout à l'Autriche et 
à la Prusse, des subsides considérables. 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. I, 21 



3)2 CHAPITRE VII. 

avaient profité de la crise de l'Angleterre, en i64o 5 
pour étendre l'ascendant de la France en Europe. 
Le cabinet de Saint- James était surtout dirigé par 
des motifs d'intérêt anglais; il voulait à tout prix 
la consolidation du pouvoir aristocratique dans son 
propre pays, et l'empire exclusif dans les deux Indes 
et sur les mers. 

Le cabinet de Saint- James fît alors la seconde levée 
de la coalition. L'Espagne venait d'éprouver un chan- 
gement ministériel : le fameux Godoï, duc d'Alcudia 
et depuis prince de la Paix , avait été placé à la tête 
du gouvernement par une intrigue de l'Angleterre 
et de l'émigration. Cette puissance rompit avec la ré- 
publique, après avoir vainement, intercédé pour 
Louis XVI et mis sa neutralité au prix de la vie du roi. 
L'empire germanique adhéra tout entier à la guerre : 
la Bavière et l'électeur palatin se joignirent aux cer- 
cles belligérants de l'Empire. Naples suivit l'exemple 
du Saint-Siège, qui s'était déjà déclaré ; et il ne resta 
plus d'États neutres que Venise, la Suisse, la Suède, 
le Danemark et la Turquie. La Russie était encore 
occupée du second partage de la Pologne. 

La république eut ses flancs menacés par les trou- 
pes les plus aguerries de l'Europe. Il lui fallut 
bientôt combattre quarante-cinq mille Austro-Sardes, 
aux Alpes; cinquante mille Espagnols, aux Pyrénées; 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 363 

soixante-dix mille Autrichiens ou Impériaux, renfor- 
cés de trente-huit mille Anglo-Bataves , sur le bas 
Rhin et en Belgique; trente-trois mille quatre cents 
Autrichiens, entre Meuse et Moselle; cent douze 
mille six cents Prussiens, Autrichiens et Impériaux, 
sur le moyen et haut Rhin. Pour faire face à tant 
d'ennemis, la Convention décréta une levée de trois 
cent mille hommes. Cette mesure de défense exté- 
rieure fut accompagnée d'une mesure de parti à Tin- 
térieur. Au moment où les bataillons nouveaux, 
avant de quitter Paris, se présentèrent à l'Assemblée, 
la Montagne demanda l'établissement d'un tribunal 
extraordinaire pour soutenir au dedans la révolution, 
que les bataillons allaient défendre sur les fron- 
tières. Ce tribunal, composé de neuf membres, devait 
juger sans jury et sans appel. Les Girondins s'élevè- 
rent de toute leur force contre une institution aussi 
arbitraire et aussi redoutable, mais ce fut en vain ; car 
ils paraissaient favoriser les ennemis de la républi- 
que en repoussant un tribunal destiné à les punir. 
Tout ce qu'ils obtinrent, ce fut d'y introduire les ju- 
rés, d'en éloigner les hommes violents et d'annuler son 
action tant qu'ils conservèrent quelque influence. 

Les principaux efforts des coalisés furent dirigés 
contre la vaste frontière depuis Anvers et Rure- 
monde jusqu'à Huningue. Le prince de Cobourg 



364 CHAPITRE VII. 

dut attaquer, à la tête des Autrichiens, l'armée 
française sur la Roër et sur la Meuse , pénétrer en 
Belgique, tandis que, sur l'autre point, les Prus- 
siens marcheraient contre Custine, lui livreraient 
bataille, cerneraient Mayence et renouvelleraient 
l'invasion précédente, après s'en être emparés. Ces 
deux armées d'opération étaient soutenues, dans les 
positions intermédiaires, par des forces considéra- 
bles. Dumouriez, préoccupé de desseins ambitieux 
et réactionnaires, dans un moment où il ne fallait 
songer qu'aux périls de la France, se proposa de 
rétablir la royauté de 1791 malgré la Convention 
et malgré l'Europe. Ce que Bouille n'avait pas pu faire 
pour la vieille monarchie, ni la Fayette pour le 
trône constitutionnel, dans un temps beaucoup plus 
propice, Dumouriez espéra l'exécuter tout seul en 
faveur d'une constitution détruite et d'une royauté 
alors sans parti. 

Au lieu de rester neutre entre les factions , comme 
les circonstances en faisaient une loi à un général et 
même à un ambitieux, Dumouriez préféra rompre 
avec elles, pour les dominer. Il imagina de se for- 
mer un parti hors de la France ; de pénétrer en 
Hollande au moyen de républicains bataves , opposés 
au stathoudérat et à l'influence anglaise; de déli- 
vrer la Belgique des Jacobins; de réunir ces deux 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 365 

pays en un seul État indépendant, et de s'attribuer 
leur protectorat politique après avoir acquis toute la 
gloire d'un conquérant. Il devait, pour intimider 
les partis, gagner ses troupes, marcher sur la capi- 
tale, dissoudre la Convention, fermer les sociétés 
populaires, rétablir la Convention de 1791 et don- 
ner un roi à la France. 

Ce projet, inexécutable au milieu du grand choc 
de la révolution et de l'Europe , parut facile au 
bouillant et aventureux Dumouriez. Au lieu de dé- 
fendre la ligne menacée depuis Mayence jusqu'à la 
Roër , il se jeta sur la gauche des opérations , et 
entra en Hollande à la tête de vingt mille hommes. 
Il devait, par une marche rapide, se transporter au 
centre des Provinces-Unies, prendre les forteres- 
ses à revers, et être rejoint à Nimègue par vingt- 
cinq mille hommes sous le général Miranda, qui 
se serait probablement rendu maître de Maastricht. 
Une armée de quarante mille hommes devait ob- 
server les Autrichiens et protéger sa droite. 

Dumouriez poussa avec vigueur son expédition 
de Hollande; il prit Bréda et Gertruydenberg , et 
se disposa à passer le Bies-Boscli et à s'emparer de 
Dordrecht. Mais, pendant ce temps, l'armée de 
droite éprouva les revers les plus alarmants sur la 
basse Meuse. Les Autrichiens prirent l'offensive^ 



366 CHAPITRE VIL 

passèrent la Roër, battirent Miazinski à Aix-la-Cha 
pelle, firent lever à Miranda le blocus de Maës- 
tricht qu'il avait inutilement bombardé, franchirent 
la Meuse et mirent en pleine déroute, à Liège, no- 
tre armée, qui s'était repliée entre Tirlemont et 
Louvain. Dumouriez reçut du conseil exécutif l'or- 
dre de quitter la Hollande en toute hâte et de venir 
prendre le commandement des troupes de la Bel- 
gique; il fut obligé d'obéir et de renoncer à une 
partie de ses plus folles mais plus chères espérances. 
Les Jacobins, à la nouvelle de tous ces revers, 
étaient devenus beaucoup plus intraitables. Ne con- 
cevant pas de défaite sans trahison, surtout après les 
victoires brillantes et inattendues de la dernière cam- 
pagne , ils attribuaient ces désastres militaires à des 
combinaisons de parti. Ils dénoncèrent les Giron- 
dins, les ministres et les généraux qu'ils supposaient 
d'accord pour livrer la république à ses ennemis, 
et ils conjurèrent leur perte. La rivalité se mêlait 
aux soupçons, et ils désiraient autant conquérir 
une domination exclusive que défendre le terri- 
toire menacé; ils commencèrent par les Girondins. 
Comme ils n'avaient pas encore accoutumé le peu- 
ple à l'idée de proscrire ses représentants, ils eurent 
d'abord recours à un complot pour s'en défaire ; ils 
résolurent de les frapper dans la Convention, où 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JSQU'AU 2 JUIN. 367 

où les trouverait tous réunis , et ils fixèrent la nuit 
du io mars pour l'exécution du complot. L'assem- 
blée s'était mise en permanence à cause des dangers 
de la chose publique. La veille, on décida, aux Ja- 
cobins et aux Cordeliers, de fermer les barrières, 
de sonner le tocsin et de marcher en deux bandes 
sur la Convention et chez les ministres. A l'heure 
convenue on partit; mais plusieurs circonstances 
empêchèrent les conjurés de réussir. Les Giron- 
dins, avertis, ne se rendirent point à la séance de 
nuit; les sections se montrèrent opposées au com- 
plot, et le ministre de la guerre, Beurnonville, 
marcha contre eux à la tête d'un bataillon de fédé- 
rés brestois; tous ces obstacles imprévus et une 
pluie qui ne cessa pas de tomber dispersèrent les 
conjurés. Le lendemain, Vergniaud dénonça le co- 
mité d'insurrection qui avait projeté ces meurtres, 
demanda que le conseil exécutif fût chargé de 
prendre des renseignements sur la conjuration du 
io mars, d'examiner les registres des clubs, et d'ar- 
rêter les membres du comité insurrecteur* « Nous 
« marchons, s'écria-t-il, de crimes en amnisties, et 
<c d'amnisties en crimes. Un grand nombre de ci- 
«r toyens en est venu au point de confondre les 
« insurrections séditieuses avec la grande insurrec- 
« tion de la liberté , de regarder les provocations 



368 CHAPITRE VII. 

<c des brigands comme les explosions d'âmes éner- 
« giques, et le brigandage même comme une me- 
« sure de sûreté générale. On a vu se développer 
« cet étrange système de liberté d'après lequel on 
(c vous dit : Vous êtes libres, mais pensez comme 
« nous, ou nous vous dénonçons aux vengeances du 
« peuple; vous êtes libres, mais courbez la tête de- 
ce vant l'idole que nous encensons, ou nous vous 
« dénonçons aux vengeances du peuple ; vous êtes 
« libres, mais associez-vous à nous pour persécu- 
« ter les hommes dont nous redoutons la probité et 
« les lumières, ou nous vous dénoncerons aux ven- 
« geances du peuple! Citoyens, il est à craindre 
« que la révolution, comme Saturne, ne dévore 
vc successivement tous ses enfants et n'engendre en- 
ce fin le despotisme avec les calamités qui Taccom- 
« pagnent. » Ces prophétiques paroles produisirent 
quelque effet dans l'assemblée , mais les mesures 
proposées par Vergniaud n'aboutirent à rien. 

Les Jacobins furent arrêtés un moment par le 
mauvais succès de leur première entreprise contre 
leurs adversaires; bientôt l'insurrection de la Vendée 
vint leur redonner de l'audace. La guerre de la 
Vendée était un événement inévitable de la révo- 
lution. Ce pays, adossé à la mer et à la Loire, 
coupé de peu de routes, semé de villages, de ha- 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 369 

meaux et de châtellenies , s'était maintenu dans son 
ancien état féodal. Dans la Vendée, les idées nou- 
velles n'avaient pas beaucoup pénétré, parce que la 
classe moyenne n'y était pas nombreuse, parce 
qu'il n'y avait pas ou qu'il y avait peu de villes. 
La classe des paysans n'avait dès lors pas acquis 
d'autres idées que celles qui lui étaient commu- 
niquées par les prêtres, et n'avait pas séparé ses 
intérêts de ceux de la noblesse. Ces hommes sim- 
ples, robustes, religieux et dévoués à l'ancien ordre 
de choses, ne comprenaient rien à une révolution 
qui était le résultat de croyances et de besoins en- 
tièrement étrangers à leur situation. Les nobles et 
les prêtres, se trouvant en force dans ce pays n'a- 
vaient point émigré, et c'était là vraiment qu'exis- 
tait le parti de l'ancien régime, parce que là se 
trouvaient ses doctrines et sa société. Il n'était 
guère possible que tôt ou tard, la France et la 
Vendée, pays si différents de croyance et d'orga- 
nisation, n'entrassent point en guerre; que les deux 
fanatismes de l'autorité monarchique et de la sou- 
veraineté populaire, sous l'impulsion opposée du 
clergé et de la révolution, ne levassent pas leurs 
bannières l'un contre l'autre pour amener le triom- 
phe de l'ancien ou du nouvel ordre social. 

Des troubles partiels avaient eu lieu, à plusieurs 

21. 



370 CHAPITRE VII. 

reprises, dans la Vendée. En 1792, le marquis de 
la Rouarie avait préparé un soulèvement général, 
qui n'avait pas réussi à cause de sa propre arresta- 
tion; mais tout était encore disposé pour une in- 
surrection, lorsqu'on exécuta le recrutement des trois 
cent mille hommes. Cette levée en devint le signal. 
Les réquisitionnaires battirent la gendarmerie à 
Saint-Florent, et prirent d'abord pour chefs, sur 
divers points, le voiturier Cathelineau, l'officier de 
marine Charette et le garde-chasse Stofflet. Avec 
des secours en armes et en argent fournis par l'An- 
gleterre, l'insurrection gagna en peu de temps tout 
le pays ; neuf cents communes se soulevèrent au son 
du tocsin; et alors les chefs nobles, Bonchamps, 
Lescure, la Rochejaquelein , d'Elbée, Talmont, se 
joignirent aux autres. Les troupes de ligne et les 
bataillons de gardes nationales qui marchèrent con- 
tre les insurgés furent battus. Le général Marcé fut 
culbuté à Saint-Vincent par Stofflet; le général 
Gauvilliers, àBaupréau, par d'Elbée et Bonchamps; 
le général Quetineau, aux Aubiers, par la Rocheja- 
quelein, et le général Ligonier, à Cholet. 

Les Vendéens, devenus maîtres de Châtillon, de 
Bressuire, de Vihiers, songèrent, avant de pousser 
leurs avantages plus loin, à se donner une sorte 
d'organisation. Ils formèrent trois corps de dix a 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 371 

douze mille hommes chacun, d'après la distribu- 
tion du territoire vendéen en trois commande- 
ments : le premier, sous Bonchamps, tint les bords 
de la Loire, et reçut le nom A' armée d Anjou; le 
second , placé au centre , forma la grande armée , 
sous d'Elbée; le troisième, dans la basse Vendée, 
devint Y armée du Marais , sous Gharette. Les in- 
surgés établirent un conseil pour décider des opéra- 
tions, et élurent Cathelineau généralissime. Ces ar- 
rangements et cette distribution du pays permirent 
d'enrégimenter les insurgés, et de les renvoyer à 
leurs champs, ou de les rappeler sous leurs drapeaux. 

L'annonce de ce soulèvement formidable fît pren- 
dre à la Convention des mesures encore plus rigou- 
reuses contre les prêtres et les émigrés. Elle mit hors 
la loi les prêtres et les nobles qui participeraient à 
un attroupement; elle désarma tous ceux qui avaient 
appartenu à la classe privilégiée. Les anciens émi- 
grés furent bannis pour toujours; ils ne purent pas 
rentrer, sous peine de mort; leurs biens furent con- 
fisqués. Sur chaque porte de maison dut se trou- 
ver le nom de tous ceux qui l'habitaient; et le tri- 
bunal révolutionnaire, qui avait été ajourné, com- 
mença ses redoutables fonctions. 

On apprit en même temps et coup sur coup de 
nouveaux désastres militaires. Dumouriez , de retour 



372 CHAPITRE VII. 

à l'armée de Belgique , concentra ses forces pour ré- 
sister au général autrichien prince de Cobourg. Ses 
troupes étaient découragées et manquaient de tout; 
il écrivit à la Convention une lettre menaçante 
contre les Jacobins qui le dénoncèrent. Après avoir 
redonné à son armée une partie de son ancienne 
confiance par quelques avantages de détail , il ha- 
sarda une action générale à Nerwinde ; il perdit la ba- 
taille. La Belgique fut évacuée, et Dumouriez, placé 
entre les Autrichiens et les Jacobins , battu par les 
uns, poursuivi par les autres, recourut au coupable 
moyen d'une défection pour réaliser ses anciens pro- 
jets. Il eut des conférences avec le colonel Mack, 
et il convint avec les Autrichiens de marcher sur 
Paris pour rétablir la monarchie, tandis qu'il les 
laisserait sur la frontière , en leur livrant plusieurs 
places fortes comme garantie. 11 est probable que 
Dumouriez voulait mettre sur le trône constitu- 
tionnel le jeune duc de Chartres, qui s'était illus- 
tré pendant toute cette campagne , tandis que le 
prince de Cobourg espérait que, si la contre-ré- 
volution parvenait à ce point, elle serait poussée 
plus loin et rétablirait le fils de Louis XVI et l'an- 
cienne monarchie. Une contre-révolution ne s'arrête 
pas plus qu'une révolution; dès qu'elle est com- 
mencée , il faut qu'elle s'épuise. Les Jacobins fu- 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. S73 

rent bientôt instruits des dispositions de Dumouriez : 
il les cachait avec assez peu de soin , soit qu'il voulût 
tenter ses troupes , soit qu'il voulût effrayer ses en- 
nemis, soit qu'il s'abandonnât à la légèreté de son 
naturel. Pour s'en assurer davantage encore , le 
club des Jacobins envoya en députation auprès de 
lui trois des siens nommés Proly , Péreira et Du- 
buisson. Admis en présence de Dumouriez, ils ob- 
tinrent de lui plus d'aveux qu'ils n'en attendaient. 
« La Convention , dit-il , est une assemblée de sept 
« cent trente-cinq tyrans. Tant que j'aurai quatre 
« pouces de fer, je ne souffrirai pas qu'elle règne 
« et qu'elle verse le sang avec le tribunal révolu- 
ce tionnaire qu'elle vient de créer. Quant à la répu- 
« blique, ajouta-t-il, c'est un vain mot , j'y ai cru 
« trois jours : depuis Jemmapes , j'ai regretté tous 
ce les succès que j'ai obtenus pour une aussi mau- 
« vaise cause. Il n'y a qu'un moyen de sauver la 
« patrie, c'est de rétablir la constitution de 179 1 
« et un roi. — Y songez- vous , général ? lui dit Du- 
« buisson : les Français ont en horreur la royauté , 
« et le seul nom de Louis... — Eh! qu'importe 
« que ce roi s'appelle Louis, Jacques ou Philippe? 
« — Et vos moyens, quels sont-ils? — Mon ar- 
« mée... oui, mon armée; elle le fera, et de mon 
« camp , ou du sein d'une place forte , elle dira 



374 CHAPITRE VII. 

ce quelle veut un roi. — Mais votre projet compro- 
« met le sort des prisonniers du Temple. — Le 
« dernier des Bourbons serait tué, même ceux de 
ce Coblentz , que la France n'en aurait pas moins un 
ce roi, et si Paris ajoutait ce meurtre à ceux dont 
ce il s'est déjà déshonoré, je marcherais à l'instant 
ce sur Paris. » Après s'être déclaré avec aussi peu 
de précaution , Dumouriez se livra à l'exécution 
de son impraticable dessein. Us se trouvait dans une 
position véritablement difficile : ses soldats avaient 
pour lui beaucoup d'attachement; mais ils étaient 
aussi dévoués à leur patrie. Il fallait donner des 
places dont il n'était pas le maître; et il était à croire 
que les généraux sous ses ordres feraient à son 
égard, par fidélité à la république ou par ambi- 
tion, ce qu'il avait fait lui-même à l'égard de la 
Fayette. Sa première tentative ne fut pas encoura- 
geante. Après s'être établi à Saint- Amand, il vou- 
lait s'emparer de Lille , de Condé , de Valenciennes ; 
mais il échoua dans cette entreprise. Ce mauvais suc- 
cès lui donna de l'hésitation et ne lui permit point 
de prendre l'initiative de l'attaque. 

Il n'en fut pas de même de la Convention; elle 
agit avec une promptitude , une hardiesse , une fer- 
meté et surtout une précision , qui devaient la rendre 
victorieuse. Quand on sait ce qu'on veut, et qu'on 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 375 

le veut vite et bien , on l'emporte presque toujours ; 
c'est ce qui manquait à Dumouriez , ce qui arrêta 
son audace et ébranla ses partisans . Dès que la Con- 
vention fut instruite de ses projets , elle le manda à 
sa barre; il refusa d'obéir, sans lever encore l'éten- 
dard de la révolte. La Convention envoya aussitôt 
les quatre représentants Camus , Quinette , Lamar- 
que, Bancal et le ministre de la guerre Beurnon- 
ville, pour le traduire devant elle, ou l'arrêter au mi- 
lieu de son armée. Dumouriez reçut les commissaires 
à la tête de son état-major; ils lui présentèrent le 
décret de la Convention ; il le lut et le leur rendit en 
disant que l'état de son armée ne lui permettait 
point de la quitter. Il offrit sa démission et pro- 
mit , dans un temps calme , de demander lui-même 
des juges et de rendre compte de ses desseins et de 
sa conduite. Les commissaires l'engagèrent à se 
soumettre en lui citant l'exemple des anciens géné- 
raux romains. « Nous nous méprenons toujours sur 
« nos citations, répondit-il , et nous défigurons l'his- 
« toire romaine en donnant pour excuse à nos 
« crimes l'exemple de leurs vertus. Les Romains 
« n'ont pas tué Tarquin ; les Romains avaient une 
« république réglée et de bonnes lois ; ils n'avaient 
« ni club des Jacobins ni tribunal révolutionnaire. 
« Nous sommes dans un temps d'anarchie; des 



376 CHAPITRE VII. 

ce tigres veulent ma tête , et je ne veux pas la 
« leur donner. — Citoyen général , dit alors Ca- 
« mus , voulez-vous obéir au décret de la Conven- 
« tion nationale et vous rendre à Paris? — Pas 
« dans ce moment. — Eh bien! je vous déclare 
« que je vous suspends de vos fonctions ; vous n'êtes 
« plus général, et j'ordonne qu'on s'empare de 
« vous. — Ceci est trop fort! » dit Dumouriez, et 
il fit arrêter par des hussards allemands les commis- 
saires, qu'il livra aux Autrichiens comme otages. 
Après cet acte de révolte , il n'y avait plus à hési- 
ter. Dumouriez fit une nouvelle tentative sur Condé, 
mais elle ne réussit pas mieux que la première; 
il voulut entraîner l'armée dans sa défection , mais 
elle l'abandonna. Les soldats devaient préférer long- 
temps encore la république à leur général ; l'attache- 
ment à la révolution était dans toute sa ferveur etla 
puissance civile dans toute sa force. Dumouriez 
éprouva , en se déclarant contre la Convention , le sort 
qu'avait éprouvé la Fayette en se déclarant contre 
l'Assemblée législative, et Bouille en se déclarant 
contre l'Assemblée constituante. A cette époque , un 
général eût-il réuni la fermeté de Bouille au patrio- 
tisme et à la popularité de la Fayette , aux victoires 
et aux ressources de Dumouriez, il eût échoué 
comme eux. La révolution , avec le mouvement qui 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 377 

lui était imprimé , devait être plus forte que les partis, 
que les généraux et que l'Europe. Dumouriez passa 
dans le camp autrichien avec le duc de Chartres , le 
colonel Thouvenot et deux escadrons de Berchiny; 
le reste de son armée vint dans le camp de Famars 
se réunir aux troupes commandées par Uampierre. 
La Convention, en apprenant l'arrestation des 
commissaires, s'établit en permanence , déclara Du- 
mouriez traître à la patrie, autorisa tout citoyen à 
lui courir sus , mit sa tête à prix , décréta le fameux 
comité de salut public , et bannit de la république 
le duc d'Orléans et tous les Bourbons. Quoique les 
Girondins eussent, dans cette circonstance, attaqué 
Dumouriez aussi vivement que les Montagnards , on 
les accusa d'être complices de sa défection, et ce fut 
un nouveau grief ajouté à tous les autres. Leurs en- 
nemis devenaient de jour en jour plus puissants, et 
c'était dans les moments de danger public qu'ils 
étaient surtout redoutables. Jusque-là, dans la 
lutte qui s'était établie entre les deux partis, ils 
Pavaient emporté sur tous les points. Ils avaient arrê- 
té les poursuites contre les massacres de septembre ; 
ils avaient fait maintenir les usurpations de la com- 
mune; ils avaient obtenu d'abord le jugement , puis 
la mort de Louis XVI; par leurs menées , les pillages 
de février et la conspiration du io mars étaient de- 



378 CHAPITRE VII. 

meures impunis; ils avaient fait décréter le tribunal 
révolutionnaire malgré les Girondins; à force de 
dégoûts , ils avaient chassé Roland du ministère ; ils 
venaient de triompher de Dumouriez. Il ne leur 
restait plus qu'à enlever aux Girondins leur dernier 
asile, l'assemblée : c'est ce qu'ils commencèrent 
le 10 avril , et ce qu'ils achevèrent le 2 juin. 

Robespierre poursuivit nominativement Brissot, 
Guadet , Vergniaud , Pétion , Gensonné dans la Con- 
vention; Marat les dénonça dans les sociétés popu- 
laires. Il écrivit, en qualité de président des Jacobins, 
une adresse aux départements , dans laquelle il in- 
voquait le tonnerre des pétitions et des accusations 
contre les traîtres et les délégués infidèles qui 
avaient voulu sauver le tyran en votant V appel au 
peuple ou la réclusion. La droite et la Plaine de 
la Convention sentirent qu'il fallait se réunir. Marat 
fut envoyé devant le tribunal révolutionnaire. Cette 
nouvelle mit en rumeur les clubs , la multitude et la 
commune. En représailles, le maire Pache vint au 
nom de trente-cinq sections et du conseil général, de- 
mander l'expulsion des principaux Girondins. Le 
jeune Boyer-Fronfrède demanda d'être compris dans 
la proscription de ses collègues, et les membres de la 
droite et de la Plaine se levèrent en criant : Tous ! 
tous! Cette pétition, quoique déclarée calomnieuse, 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 379 

fut une première attaque du dehors contre la Con- 
vention, et elle prépara les esprits à la ruine de la 
Gironde. 

L'accusation de Marat fut loin d'intimider les Ja- 
cobins qui l'accompagnèrent au tribunal révolution- 
naire. Marat fut acquitté et porté en triomphe dans 
l'assemblée. Depuis ce moment les avenues de la salle 
furent occupées par d'audacieux sans-culottes , et les 
habitués des Jacobins envahirent les tribunes de la 
Convention. Lesclubistes et les tricoteuses de Robes- 
pierre interrompirent sans cesse les orateurs de la 
droite et troublèrent les délibérations , tandis qu'au 
dehors on rechercha toutes les occasions de se défaire 
des Girondins. Henriot, commandant de la section 
des Sans-Culottes, y excita les bataillons prêts à par- 
tir pour la Vendée. Guadet vit alors qu'il ne fallait 
plus s'arrêter à des plaintes , à des discours ; il monte 
à la tribune : « Citoyens , dit-il, pendant que les hom- 
« mes vertueux se bornent à gémir sur les malheurs 
« de la patrie, les conspirateurs s'agitent pour la 
« perdre. Comme César, ils disent : Laissons~les dire , 
« et agissons? Eh bien ! agissez aussi. Le mal est dans 
« l'impunité des conjurés du 10 mars ; le mal est dans 
« l'anarchie; le mal est dans l'existence des autorités 
« de Paris, autorités avides à la fois d'argent et de do- 
« mination, Citoyens, il en est temps encore, vous pou- 



380 CHAPITRE VIL 

« vez sauver la république et votre gloire compromise, 
ce Je propose de casser les autorités de Paris, de rem- 
et placer dans les vingt-quatre heures la municipalité 
fc par les présidents des sections, de réunir les sup- 
« pléants de la Convention à Bourges dans le plus 
« court délai , et d'envoyer ce décret aux départe- 
« ments par des courriers extraordinaires. » Cette 
motion de Guadet surprit un moment la Montagne. Si 
les mesures qu'il proposait avaient été adoptées sur- 
le-champ, c'en était fait de la domination de la com- 
mune et des projets des conspirateurs ; mais il est pro- 
bable aussi queles partis se seraientagités, que la guerre 
civile se serait étendue, que la Convention eût été dis- 
soute par l'assemblée de Bourges , tout centre d'ac- 
tion détruit, et que la révolution n'eût pas été assez 
forte contre les luttes intérieures et les attaques de 
l'Europe : c'est ce que craignit le parti modéré de 
l'assemblée. Redoutant l'anarchie, si l'on n'arrêtait 
pas la commune ; la contre-révolution, si l'on com- 
primait trop le peuple, il aurait voulu maintenir 
la balance entre les deux extrémités de la Conven- 
tion. Ce parti composait les comités de sûreté géné- 
rale et de salut public ; il était dirigé par Barrère, 
qui, comme tous les esprits justes et les caractères fai- 
bles, fut pour la modération tant que la peur ne fit 
pas de lui un instrument de cruauté et de tvrannie. 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 381 

Au lieu des mesures décisives de Guadet, il proposa 
de nommer une commission extraordinaire de douze 
membres, chargée d'examiner la conduite delà mu- 
nicipalité, de rechercher les auteurs des complots 
ourdis contre la représentation nationale , et de s'as- 
surer de leurs personnes. Ce terme moyen fut adopté; 
mais il laissait subsister la commune , et la commune 
devait triompher de la Convention. 

La commission des Douze jeta l'alarme chez les 
membres de la commune par ses recherches ; elle 
découvrit une nouvelle conjuration, qui devait écla- 
ter le 11 mai, fit arrêter quelques conspirateurs, et 
entre autres le substitut du procureur de la commune, 
Hébert, auteur du Père Duchesne, qu'on saisit au 
sein même de la municipalité. La commune, d'abord 
stupéfaite, se mit en mesure de combattre. Dès ce 
moment il ne fut plus question de complots , mais 
d'insurrections. Le conseil général encouragé par les 
Montagnards, s'entoura des agitateurs de la capi- 
tale ; il fit répandre le bruit que les Douze voulaient 
épurer la Convention , et remplacer le tribunal qui 
avait acquitté Marat par un tribunal contre- révolu- 
tionnaire. Les Jacobins , les Cordeliers , les sections 
se mirent en permanence. Le 26 mai , l'agitation 
commença à se faire sentir ; le 27 , elle devint assez 
forte pour que la commune pût ouvrir l'attaque. Elle 



382 CHAPITRE VII. 

se présenta à la Convention , et demanda la liberté 
d'Hébert et la suppression des Douze ; elle était sui- 
vie des députés des sections qui exprimaient le même 
vœu , et la salle était entourée de rassemblements 
considérables. La section de la Cité osa même de- 
mander que les Douze fussent traduits devant le 
tribunal révolutionnaire. Isnard, président de l'as- 
semblée , leur répondit d'un ton solennel : « Ecou- 
te tez ce que je vais vous dire. Si jamais par une de ces 
« insurrections qui se renouvellent depuis le i o mars 
« et dont les magistrats n'ont pas averti l'assemblée, 
« il arrivait qu'on portât atteinte à la représentation 
« nationale , je vous le déclare au nom de la France 
« entière, Paris serait anéanti, oui, la France en- 
ce tière tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt 
« on chercherait sur quelle rive de la Seine Paris a 
« existé. » Cette réponse devint le signal d'un grand 
tumulte. « Je vous le déclare aussi, s'écria Danton; 
« tant d'impudence commence à nous peser; nous 
« vous résisterons. » Et se retournant vers la droite : 
« Plus de trêve entre la Montagne et les lâches qui 
« ont voulu sauver le tyran. » 

La plus grande confusion régna alors dans la 
salle; les tribunes poussaient des cris contre la 
droite , les Montagnards éclataient en menacés , de 
moment en moment les députations se succédaient 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 383 

du dehors, et la Convention se trouvait entourée 
d'une multitude immense. Quelques sectionnaires 
du Mail et de la Butte-des-Moulins , commandés 
par Raffet , s'étaient placés sous les couloirs et dans 
les avenues pour la défendre. Les Girondins résistè- 
rent tant qu'ils purent contre les députations et la 
Montagne. Menacés au dedans , assiégés au dehors , 
ils s'autorisaient de cette violence pour exciter l'in- 
dignation de l'assemblée. Mais le ministre de l'inté- 
rieur, Garât, vint leur enlever cette ressource. Ap- 
pelé pour rendre compte de l'Etat de Paris, il assura 
que la Convention n'avait rien à craindre; et l'o- 
pinion de Garât , qui passait pour impartial et que 
son esprit conciliateur entraînait à des démarches 
équivoques enhardit les membres de la Montagne. 
Isnard fut obligé de quitter le fauteuil; Hérault de 
Séchelles le remplaça, et ce fut pour les Monta- 
gnards le signal de la victoire. Le nouveau président 
répondit aux pétitionnaires qu'Isnard avait contenus 
jusque-là : « La force de la raison et la force du 
ce peuple sont la même chose. Vous nous deman- 
« dez un magistrat et la justice ; les représentants 
« du peuple vous la rendront. » Il était fort tard, 
la droite était découragée, quelques-uns de ses 
membres étaient partis ; les pétitionnaires s'étaient 
portés de la barre sur les sièges des représentants, 



384 CHAPITRE VII. 

et là, confondus avec les Montagnards, au milieu 
des cris et du désordre, ils votèrent tous ensemble 
la cassation des Douze et l'élargissement des prison- 
niers. Ce fut à minuit et demi, au bruit des ap- 
plaudissements des tribunes et du peuple , que ce 
décret fut porté. 

Peut-être eût-il été sage à la Gironde, puisqu'elle 
n'était pas réellement la plus forte , de ne point re- 
venir sur cette délibération. Le mouvement de la 
veille ne devait pas avoir d'autre résultat que la 
suppression des Douze, si d'autres causes ne le 
prolongeaient pas encore. Mais, parvenus à ce point 
de violence dans leurs animosités , les deux partis 
allaient vider entre eux la querelle ; ils étaient ré- 
duits à se combattre , puisqu'ils ne pouvaient plus 
se souffrir; ils devaient marcher de défaite en 
victoire, et de victoire en défaite, en s'exaltant cha- 
que jour davantage, jusqu'à ce que le plus fort 
triomphât définitivement du plus faible. Le lende- 
main , les membres de la droite regagnèrent le champ 
de bataille dans la Convention ; ils firent rapporter 
le décret de la veille , comme illégalement rendu , 
dans le tumulte et sous l'oppression , et la commis- 
sion fut rétablie. « Vous avez fait hier, leur dit 
« alors Danton, un grand acte de justice. Mais, je 
ce vous l'annonce , si la commission conserve le pou- 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 385 

« voir tyrannique qu'elle a exercé; si les magis- 
« trats du peuple ne sont pas rendus à leurs fonç- 
ai tions ; si les bons citoyens ont encore à craindre 
« les arrestations arbitraires, alors, après vous avoir 
« prouvé que nous passons nos ennemis en pru- 
« dence , en sagesse , nous les passerons en audace 
« et en vigueur révolutionnaire. » Danton crai- 
gnait d'engager le combat , et il redoutait autant le 
triomphe des Montagnards que celui des Girondins : 
aussi voulut-il tour à tour prévenir le 3 1 mai et en 
modérer les résultats ; mais il se vit réduit à se 
joindre aux siens pendant le combat, à se taire 
après la victoire. 

L'agitation , qui était un peu calmée par la sup- 
pression des Douze, devint menaçante à la nouvelle 
de leur rétablissement. Les tribunes des sections et 
des sociétés populaires retentirent d'invectives, de 
cris de danger, d'appel à l'insurrection. Hébert, 
sorti de prison, reparut à la commune. On lui mit 
sur le front une couronne , qu'il déposa sur le front 
de Brutus, et il courut aux Jacobins crier vengeance 
contre les Douze. Alors Robespierre, Marat, Dan- 
ton , Chaumette et Pache se réunirent pour orga- 
niser un nouveau mouvement. L'insurrection fut 
modelée sur celle du 10 août : on employa le 29 
mai à y préparer les esprits; le 3o, les membres du 



22 



386 CHAPITRE VII. 

collège électoral, des commissaires des clubs, des 
députés des sections s'assemblèrent à l'Evèché, se 
déclarèrent en insurrection ,~ cassèrent le conseil gé- 
néral de la commune, le réintégrèrent ensuite, en lui 
faisant prêter un nouveau serment ; Henriot reçut le 
titre de commandant général de la force armée, et 
les sans-culottes eurent quarante sous par jour tant 
qu'ils seraient sous les armes. Ces déterminations 
prises, le 3i, de grand matin, on sonne le tocsin, on 
bat la générale, on réunit les troupes et Ton marche 
sur la Convention , qui siégeait depuis quelque temps 
au château des Tuileries. 

L'assemblée était en séance depuis longtemps; 
elle s'était réunie au bruit du tocsin. Le ministre 
de Pintérieur, les administrateurs du département et 
le maire de Paris avaient été successivement appelés 
à la barre. Garât avait rendu compte de l'agitation 
de Paris, et avait paru n'en craindre aucun résultat 
désastreux. Lhuillier, au nom du départemnet , 
avait assuré que ce r était là courte insurrection 
morale. Le maire Pache vint le dernier, et d'une 
manière hypocrite il fit part des opérations des in- 
surgés : il prétendit avoir employé tous ses efforts 
pour maintenir l'ordre ; il assura que la garde de 
la Convention était doublée, et qu'il avait défendu 
de tirer le canon d'alarme. Mais au même instant 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 387 

on l'entendit retentir au loin. La surprise et l'agi- 
tation furent extrêmes. Cambon invita l'assemblée 
à l'union ; il réclama le silence des tribunes : « Dans 
, « ces circonstances extraordinaires, dit-il, le seul 
« moyen de déjouer les malveillants est de faire 
« respecter la Convention nationale. — Je demande , 
« dit Thuriot, que la commission des Douze soit 
« cassée à l'instant. — Et moi, dit Tallien, que le 
glaive de la loi frappe les conspirateurs qui sont 
« dans le sein même de la Convention. » Les 
Girondins, de leur côté , veulent qu'on mande à 
la barre l'audacieux Henriot pour avoir fait tirer 
le canon d'alarme sans l'ordre de la Conven- 
tion. « S'il y a un combat , dit Vergniaud, il sera, 
« quel qu'en soit le succès , la pertede la république. 
« Que tous les membres jurent qu'ils mourront à 
« leur poste. » L'assemblée entière se lève en adhé- 
rant à la proposition. Danton s'élance à la tribune : 
« Cassez la commission des Douze, s'écrie- t-il; le 
« canon a tonné. Si vous êtes législateurs politiques, 
« loin de blâmer l'explosion de Paris , vous la tour- 
te nerez au profit de la république en réformant vos 
« erreurs, en cassant votre commission. » Et comme 
il entendit des murmures : « C'est à ceux qui ont 
« reçu quelques talents politiques que je m'adresse, 
« et non à ces hommes stupides qui ne savent faire 



388 CHAPITEE VII. 

« parler que leurs passions. Je leur dis : Consi- 
« dérez la grandeur de votre but; c'est de sauver le 
« peuple de ses ennemis, des aristocrates, de le 
« sauver de sa propre colère. Si quelques hommes , 
« vraiment dangereux, n'importe à quel parti ils ap- 
« partiennent, voulaient ensuite prolonger un mou- 
« vement devenu inutile quand vous aurez fait jus- 
te tice, Paris lui-même les fera rentrer dans le néant. 
« Je demande froidement la suppression pure et sim- 
« pie de la commission sous le rapport politique. » 
La commission était violemment attaquée d'un côté, 
faiblement défendue de l'autre; Barrère et le comité 
de salut public, qui en étaient les créateurs , propo- 
saient sa suppression pour ramener la paix et pour 
ne pas mettre l'assemblée à la merci de la multi- 
tude. Les Montagnards modérés voulaient s'arrêter 
à cette mesure, lorsque les députations arrivèrent. 
Les membres du département, ceux de la munici- 
palité et les commissaires des sections, admis à la 
barre, ne demandèrent pas seulement la suppression 
des Douze, mais encore le châtiment de ses mem- 
bres et de tous les chefs girondins. 

Les Tuileries étaient alors bloquées par les in- 
surgés, et la présence de leurs commissaires dans 
le sein de la Convention enhardit les Montagnards 
extrêmes , qui voulaient détruire le parti girondin. 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 389 

Robespierre, leur chef et leur orateur, prit la pa- 
role et dit : « Citoyens, ne perdons pas ce jour en 
« vaines clameurs et en mesures insignifiantes ; ce 
« jour est peut-être le dernier où le patriotisme com- 
« battra la tyrannie ! Que les fidèles représentants 
« du peuple se réunissent pour assurer son bon- 
ce heur ! » Il pressa la Convention de suivre la marche 
indiquée par les pétitionnaires plutôt que celle pro- 
posée par le comité du salut public. Comme il se li- 
vrait à de longues déclamations contre ses adversai- 
res : « Concluez donc! lui cria Vergniaud» — Oui, 
ce je vais conclure , et contre vous ! contre vous , 
ce qui, après la révolution du 10 août, avez voulu 
ce conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite ! contre 
« vous , qui n'avez cessé de provoquer la destruc- 
« tion de Paris ! contre vous, qui avez voulu sauver 
a le tyran! contre vous, qui avez conspiré avec 
« Dumouriez! contre vous qui avez poursuivi avec 
« acharnement les mêmes patriotes dont Dumouriez 
« demandait la tête! contre vous, dont les vengean- 
ce ces criminelles ont provoqué ces mêmes cris d'in- 
cc dignation dont vous voulez faire un crime à ceux 
ce qui sont vos victimes ! Eh bien ! ma conclusion , 
« c'est le décret d'accusation contre tous les com- 
« plices de Dumouriez et contre ceux qui sont 
ce désignés par les pétitionnaires ! » Malgré la vio- 

22. 



390 CHAPITRE VII. 

lence de cette sortie, le parti de Robespierre n'eut 
pas la victoire. L'insurrection n'avait été dirigée que 
contre les Douze ; et le comité de salut public, qui 
proposait leur suppression, l'emporta sur la com- 
mune. L'assemblée adopta le décret de Barrère, qui 
cassait les Douze, qui mettait la force publique 
en réquisition permanente , et qui , pour contenter 
les pétitionnaires, chargeait le comité de salut pu- 
blic de rechercher les complots dénoncés par eux. 
Dès que la multitude qui entourait l'assemblée fut 
instruite de ces mesures , elle les accueillit avec des 
applaudissements, et elle se dispersa. 

Mais les conspirateurs ne voulaient point s'arrêter 
à ce demi- triomphe : ils étaient allés, le 3o mai, 
plus loin que le 29 ; ils allèrent, le 2 juin , plus loin 
que le 3i mai. L'insurrection devint , de morale, 
comme ils l'appelaient, personnelle, c'est-à-dire 
qu'elle ne fut plus dirigée contre un pouvoir, mais 
contre des députés ; elle échappa à Danton et à la 
Montagne , et elle échut à Robespierre , à Marat et 
à la commune. Dès le soir du 3i, un député ja- 
cobin dit « qu'il n'y avait que la moitié de fait, qu'il 
« fallait achever, et ne pas laisser le peuple se refroi- 
« dir. » Henriot offrit au club de mettre à sa dis- 
position la force armée. Le comité insurrectionnel 
s'établit ouvertement près de la Convention. Toute 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 391 

la journée du I er juin fut consacrée à préparer un 
grand mouvement. La commune écrivit aux sec- 
tions : Citoyens, restez debout; les dangers de la 
patrie vous en font une loi suprême. Le soir, Marat, 
qui fut le principal auteur du 2 juin, se rendit à 
Phôtel de ville, monta lui-même à l'horloge, et 
sonna le tocsin ; il invita les membres du conseil à 
ne pas désemparer qu'ils n'eussent obtenu le décret 
d'accusation contre les traîtres etles hommes d'Etat. 
Quelques députés se réunirent dans la Convention , 
et les conspirateurs vinrent demander le décret 
contre les proscrits; mais ils n'étaient pas encore 
assez en force pour l'arracher à la Convention. 

Toute la nuit se passa en préparatifs; le tocsin 
sonna , la générale battit, les rassemblements se for» 
mèrent. Le dimanche matin, vers huit heures, Hen- 
riot se présenta au conseil général, et déclara à 
ses complices, au nom du peuple insurgé, qu'on ne 
déposerait les armes qu'après avoir obtenu l'arres- 
tation des députés conspirateurs. Il se mit ensuite à 
la tête des immenses attroupements qui étaient sur 
la place de l'hôtel de ville , les harangua et donna 
le signal du départ. 11 était près de dix heures 
lorsque les insurgés arrivèrent sur la place du Car- 
rousel ; Henriot plaça autour du château les bandes 
les plus dévouées , et bientôt la Convention fut in- 



392 CHAPITRE VIL 

vestie par quatre-vingt mille hommes, dont le plus 
grand nombre ignorait ce qu'on exigeait de lui et 
était plus disposé à défendre qu'à attaquer la dépu- 
ta tion. 

La plupart des proscrits ne s'étaient point rendus 
dans l'assemblée. Quelques-uns, courageux jusqu'au 
bout, étaient venus braver l'orage pour la dernière 
fois. Dès le commencement de la séance, l'intré- 
pide Lanjuinais monte à la tribune : « Je demande, 
« dit-il, à parler sur la générale qui bat dans tout 
<c Paris. » Il est aussitôt interrompu par les cris : A 
bas ! à bas ! il veut la guerre c'wile ! il veut la 
contre-révolution ! il calomnie Paris ! il insulte le 
peuple ! Malgré les menaces , les outrages , les cris 
de la Montagne et des tribunes, Lanjuinais dé- 
nonce les projets de la commune et des factieux; 
son courage augmente avec ses périls. « Vous nous 
ce accusez , dit-il, de calomnier Paris! Paris est pur, 
« Paris est bon , Paris est opprimé par des tyrans 
« qui veulent du sang et de la domination. » Ces 
paroles deviennent le signal du plus violent tu- 
multe; plusieurs députés montagnards se précipi- 
tent vers la tribune pour en arracher Lanjuinais, 
qui s'y attache fortement , et qui , avec l'accent du 
plus généreux courage, s'écrie encore : « Je de- 
« mande que toutes les autorités révolutionnaires 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 393 

(c de Paris soient cassées; je demande que tout ce 
« qu'elles ont fait depuis trois jours soit nul; je de- 
ff mande que tous ceux qui voudront s'arroger une 
« autorité nouvelle, contraire à la loi, soient mis 
« hors de la loi, et qu'il soit permis à tout citoyen 
« de leur courir sus. » À peine a-t-il achevé que 
les pétitionnaires insurgés viennent demander son 
arrestation et celle de ses collègues. « Citoyens, di- 
te sent-ils en finissant, le peuple est las de voir 
« ajourner son bonheur; il le laisse encore un ins- 
« tant dans vos mains; sauvez-le, ou nous vous 
« déclarons qu'il va se sauver lui-même ! » 

La droite demande l'ordre du jour sur la pétition 
des insurgés. La Convention passe à Tordre du jour. 
Aussitôt les pétitionnaires sortent dans une attitude 
menaçante, les hommes quittent les tribunes, on 
crie aux armes , et un grand bruit se fait entendre 
au dehors. Sauvez le peuple, dit un Montagnard, 
sauvez vos collègues en décrétant leur arrestation 
provisoire. — Non, non, répondent la droite et 
même une partie de la gauche. — Nous partage- 
rons tous leur sort, s'écrie la Réveillère-Lépaux. 
Le comité de salut public , chargé de faire un rap- 
port, épouvanté de la grandeur du péril , proposa, 
comme au 3i mai, une mesure d'apparente conci- 
liation pour satisfaire les insurgés sans sacrifier en- 



394 CHAPITRE VII. 

tièrement les proscrits. « Le comité s'adresse , dit 
« Barrère, au patriotisme, à la générosité des 
« membres accusés : il leur demande la suspension 
« de leur pouvoir, en leur représentant que c'est la 
« seule raison qui puisse faire cesser les divisions 
« qui affligent la république et y ramener la paix. » 
Quelques-uns d'entre eux adhérèrent à cette me- 
sure. Isnard se suspendit lui-même; Lanthénas, 
Dussaulx et Fauchet imitèrent son exemple; Lan- 
juinais ne le suivit point. « J'ai, je crois, jusqua 
« ce moment montré quelque courage , dit-il; n'at- 
« tendez de moi ni suspension ni démission. » Vio- 
lemment interrompu : ce Quand les anciens, ajouta- 
« t-il, préparaient un sacrifice, ils couronnaient la 
« victime de fleurs et de bandelettes en la condui- 
« sant à l'autel : le prêtre l'immolait , mais il ne 
« l'insultait pas. » Barbaroux fut aussi ferme que 
Lanjuinais. « J'ai juré, dit-il, de mourir à mon 
« poste; je tiendrai mon serment. » Les conjurés 
de la Montagne s'élevèrent eux-mêmes contre la 
proposition du comité. Marat prétendit qu'il fallait 
être pur pour faire des sacrifices, et Billaud-Va- 
rennes demanda le jugement des Girondins, et non 
leur suspension. 

Pendant que ce débat avait lieu, un député de la 
Montagne , Lacroix , entre précipitamment dans la 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1793 JUSQU'AU 2 JUIN. 395 

salle, s'élance à la tribune, déclare qu'il vient d'être 
insulté à la porte , qu'on l'a empêché de sortir , et 
que la Convention n'est pas libre. Un grand nombre 
de Montagnards s'indignent contre Henriot et contre 
ses troupes. Danton dit quil faut venger vigou- 
reusement la majesté nationale outragée. Barrère 
propose à la Convention de se présenter au peuple : 
a Représentants, dit-il, ordonnez votre liberté, sus- 
ce pendez votre séance, faites baisser devant vous 
« les baïonnettes qui vous entourent. » La Conven- 
tion entière se lève et se met en marche , précédée 
âe ses huissiers, ayant en tête son président couvert 
en signe de détresse. Elle arrive à une issue qui don- 
nait sur la place du Carrousel , et trouve Henriot , 
à cheval, le sabre à la main. « Que demande le peu* 
« pie? lui dit le président Hérault de Séchelles; la 
« Convention n'est occupée que de son bonheur. — 
« Hérault, répond Henriot, le peuple n'est pas levé 
« pour entendre des phrases : il veut qu'on lui livre 
« vingt-quatre coupables. — Qu'on nous livre tous! » 
s'écrient ceux qui entourent le président. Henriot se 
retourne alors vers les siens et crie : Canonniers , à 
vos pièces ! Deux canons sont pointés sur la Conven- 
tion , qui recule , entre dans le jardin , le traverse et 
se présente à plusieurs passages qu'elle trouve égale- 
ment fermés. Partout les soldats sont sous les armes; 



39<5 CHAPITRE VII. 

Marat parcourt les rangs; il excite, il encourage les 
insurgés : « Point de faiblesse, leur dit-il, ne ^quittez 
« pas votre poste qu'on ne vous les ait livrés. » La 
Convention rentre alors dans l'enceinte de ses séan- 
ces ; accablée de son impuissance , convaincue de 
l'inutilité de ses efforts et tout à fait asservie. L'ar- 
restation des proscrits n'est plus combattue. Marat, 
vrai dictateur de l'assemblée, décide souverainement 
du sort de ses membres, ce Dussaulx, dit-il, est un 
ce vieillard radoteur, incapable d'être chef de parti; 
« Lanthénas est un pauvre d'esprit qui ne mérite 
« pas qu'on songe à lui; Ducos n'a eu que quelques 
« opinions erronées , et ne saurait être un chef con- 
te tre-révolutionnaire. Je demande qu'on les excepte 
u et qu'on les remplace par Valazé. » Et l'on re- 
tranche de la liste Dussaulx, Lanthénas, Ducos, et 
l'on y ajoute Valazé, La liste fut ainsi arrêtée sans 
que la moitié de l'assemblée prit part au décret. 

Voici les noms de ces illustres proscrits. On dé- 
créta d'arrestation les girondins Gensonné, Guadet, 
Brissot, Gorsas, Pétion, Vergniaud, Salles, Bar- 
baroux,Chambon,Buzot, Birotteau, Lidon, Rabaud, 
Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve , Lehardy , Le 
sage, Louvet, Valazé, le ministre des affaires étran* 
gères Lebrun, le ministre des contributions Clavièrei 
et les membres des Douze : Kervelegan , Gardien, 



DEPUIS LE 21 JANVIER 1493 JUSQU'AU 2 JUIN. 397 

Rabaud Saint-Étienne, Boileau, Bertrand, Vigée, 
Molleveau, Henri la Rivière, Gomaire etBergoing. 
La Convention les mit en détention chez eux, et les 
plaça sous la sauvegarde du peuple. Dès ce moment, 
la consigne qui retenait rassemblée prisonnière fut 
levée, et la multitude s'écoula; mais dès ce moment 
aussi il n'y eut plus de Convention libre. 

Ainsi succomba le parti de la Gironde, parti re- 
marquable par de grands talents et des idées géné- 
reuses, parti qui honora la république naissante par 
l'horreur du sang, la haine du crime, le dégoût de 
l'anarchie, l'amour de l'ordre, de la justice et de la 
liberté; parti mal placé entre la classe moyenne, 
dont il avait combattu la révolution, et les classes 
inférieures dont il repoussait le gouvernement. Con- 
damné à ne pas agir, ce parti ne put qu'illustrer une 
défaite certaine par une lutte courageuse et par une 
belle mort. A cette époque on pouvait avec cer- 
titude prévoir sa fin : il avait été chassé de poste 
en poste : des Jacobins, par l'envahissement des 
Montagnards; de la commune, par la sortie de 
Pétion; du ministère, par la retraite de Roland et 
de ses collègues; de l'armée, par la défection de 
Dumouriez.il ne lui restait plus que la Convention; 
c'est là qu'il se retrancha, qu'il combattit et qu'il 
succomba Ses ennemis essayèrent tour à tour contre 

K,j*,Vi>L. KKAJNCAISIS. T. I. 03 



398 CHAPITRE VII. 

lui et des complots et des insurrections. Les complots 
firent créer la commission des Douze, qui parut 
donner un avantage momentané à la Gironde, mais 
qui n'en excita que plus violemment ses adversaires. 
Ceux-ci mirent le peuple en mouvement, et ils en- 
levèrent aux Girondins d'abord leur autorité en dé- 
truisant les Douze, ensuite leur existence politique 
en proscrivant leurs chefs. 

Les suites de ce désastreux événement ne furent 
selon la prévoyance de personne. Les dantonistes 
crurent que les dissensions des partis seraient ter- 
minées, et la guerre civile éclata. Les modérés du 
comité de salut public crurent que la Convention 
reprendrait toute sa puissance, et elle fut asservie. 
La commune crut que le 3i mai lui vaudrait la do- 
mination, qui échut à Robespierre et à quelques 
hommes dévoués à sa fortune ou à l'extrême démo- 
cratie. Enfin, il y eut un parti de plus à ajouter 
aux partis vaincus et dès lors aux partis ennemis, et 
comme on avait fait, après le 10 août, la républi- 
que contreles constitutionnels, on fit, après le 3i mai, 
la terreur contre les modérés de la république. 



TABLE DU PREMIER VOLUME, 



INTRODUCTION. 

Pages . 
Caractère de la révolution française; ses résultats , sa marche. — 
Formes successives de la monarchie. — Louis XIV et Louis XV. 

— État des esprits, des finances, du pouvoir et des besoins pu- 
blics à l'avènement de Louis XVI. — Caractère de Louis XVI. 
Maurepas premier ministre; sa tactique. — 11 choisit des 
ministres populaires et réformateurs; dans quel but. — Turgot , 
Malesherbes, Necker ; leurs plans ; ils rencontrent l'opposition 
delà cour et des privilégiés ; ils échouent. — Mort de Maurepas. 

— Influence de la reine Marie-Antoinette. — Aux ministres 
populaires succèdent des ministres courtisans. — Calonne et 
son système; Brienne, son caractère, ses tentatives. — Dé- 
tresse des finances ; opposition de l'assemblée des notables; op- 
position du parlement ; opposition des provinces. — Renvoi de 
Brienne^ second ministère de Necker. — Convocation des états 
généraux.. — Comment la révolution a été amenée 1 



ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. 



Depuis le 5 mai 1989 jusqu'à la nuit du 4 août* 

CHAPITRE PREMIER. 

Ouverture des états généraux. — Opinion de la cour, du minis- 
tère, des divers corps du royaume touchant les états. — Véri- 



400 TABLE. 

Pagcfc. 
fication des pouvoirs. — Question du vote par ordre ou par 
tête. — L'ordre des communes se forme en assemblée natio- 
nale. — La cour fait fermer la salle des états; serment du 
Jeu de paume. — La majorité de l'ordre du clergé se réunit 
aux communes. — Séance royale du 23 juin, son inutilité. — 
Projet de la cour; événements des 12, 13 et 14 juillet; renvoi 
de Necker ; insurrection de Paris; formation de la garde natio 
nale; siège et prise de la Bastille. — Suite du 14 juillet. — Dé- 
crets de la nuit du 4 août. — Caractère de la révolution qui 
vient de s'opérer 39 

Depuis la nuit du 4 août jusqu'aux 5 et 6 octobre 

1789. 

CHAPITRE II. 

État de l'assemblée constituante. — Parti du haut clergé et de la 
noblesse : Maury et Cazalès. — Parti du ministère et des deux 
chambres : Mounier, Lally-Tollendal. — Parti populaire; 
triumvirat de Barnave, Duport et Lameth; sa position; in- 
fluence de Sieyès; Mirabeau, chef de l'assemblée à cette époque. 
— Ce qu'il faut penser du parti d'Orléans. — Travaux consti- 
tutionnels : déclaration des droits; permanence et unité du 
corps législatif ; sanction royale ; agitation extérieure qu'elle 
cause. — Projet de la cour; repas des gardes du corps; In- 
surrection des 5 et 6 octobre ; le roi vient habiter Paris 103 

Depuis le octobre 1789 jusqu'à la mort 
de Mirabeau, en avril 1791* 

CHAPITRE III. 

Suite des événements d'octobre. — Changement des provinces en 
départements; organisation des autorités administratives et mu- 
nicipales d'après le système de la souveraineté populaire et de 
l'élection. — Finances; tous les moyens auxquels on a recours 
sont insuffisants , on proclame les biens du clergé biens natio- 



TABLE. 401 

Pages. 
naux. — La vente des biens du clergé amène les assignats. — 
Constitution civile du clergé; opposition religieuse des évê- 
ques. — Anniversaire du 14 juillet; abolition des titres; 
fédération du Champ-de-Mars. — Nouvelle organisation de 
l'armée; opposition des officiers. — Schisme à propos de la 
constitution civile du clergé. — Clubs. — Mort de Mira- 
beau. — Pendant toute cette époque la séparation des partis 
devient de plus en plus prononcée 137 

Depuis le mois d'avril 1791 jusqu'au 50 septembre, 
terme de rassemblée constituante. 

CHAPITRE IV. 

Politique de l'Europe avant la révolution française, système d'al- 
liance suivi par les divers États. — Coalition générale contre 
la révolution; motifs de chaque puissance. — Conférence et 
déclaration de Mantoue. — Fuite de Varennes; arrestation 
du roi; sa suspension. — Le parti républicain se sépare pour 
la première fois du parti constitutionnel monarchique. — Ce 
dernier rétablit le roi. — Déclaration de Pilnitz. — Le roi 
accepte la constitution. — Fin de l'assemblée constituante; 
jugement sur elle. ■ 183 



ASSEMBLEE NATIONALE LEGISLATIVE. 



Depuis le i or octobre 1791 jusqu'au 21 septembre 
1792. 

CHAPITRE V. 

Premiers rapports de l'assemblée législative avec le roi. — fttat 
des partis : les Feuillants appuyés sur la classe moyenne, les 



402 TABLE. 

Pages t 
Girondins sur le peuple. — Émigration et cierge réfractaire ; 
décret contre eux; veto du roi. — Annonces de la guerre. — 
Ministère girondin; Dumouriez et Roland. — Déclaration de 
guerre contre le roi de Hongrie et de Bohême. — Désastres 
de nos armées : décret d'un camp de réserve de vingt mille 
hommes sous Paris; décret de hannissement contre les prêtres 
non assermentés veto du roi; chute du ministère girondin. 
•—Pétition insurrectionnelle, du 20 juin, pour faire accepter 
les décrets et reprendre les ministres. — Dernières tentatives 
du parti constitutionnel. — Manifeste du duc de Brunswick. 
— Événements du 10 août. — Insurrection militaire de la 
Fayette contre les auteurs du 10 août; elle échoue. — Division 
de l'assemblée et de la nouvelle commune; Danton. — Inva- 
sion des Prussiens. — Massacres du 2 septembre. — Campagne 
de l'Argonne. — Causes des événements sous la législative. . 211 



CONVENTION NATIONALE. 



Depuis le 21 septembre 1792 jusqu'au 21 janvier 
1795. 

CHAPITRE VI. 

Premières mesures Je la Convention. — Manière dont elle est 
composée — Rivalité des Girondins et des Montagnards. — 
Force et vues de ces deux partis. — Robespierre; les Giron- 
dins l'accusent d'aspirer à la dictature. — Marat. — Nouvelle 
accusation de Robespierre par Louvet; défense de Robes- 
pierre; la Convention passe à l'ordre du jour. — Les Monta- 
gnards, sortis victorieux de celte lutte, demandent le jugement 
de Louis XVI. — Opinions des partis à cet égard. — La Con- 
vention décide que Louis XVI sera jugé, et le sera par elle. — 
Louis XVI au Temple; ses réponses en présence de la Con- 



TABLE. 403 



vention; sa défense; sa condamnation; courage et sérénité 
de ses derniers instants. — Ce qu'il avait et ce qui lui 
manquait comme roi 309 

Depuis le 21 janvier 1793 jusqu'au 2 juin. 

CHAPITRE VII. 

Situation politique et militaire delà France. — L'Angleterre, la 
Hollande, l'Espagne, Naples et tous les cercles de l'Empire 
accèdent à la coalition. — Dumouriez, après avoir conquis la 
Belgique, tente une expédition en Hollande. — Il veut rétablir 
la monarchie constitutionnelle. — Revers de nos armées. — 
Lutte des Montagnards et des Girondins; conspiration du 
1 mars. — Insurrection de la Vendée ; ses progrès . — Défection 
de Dumouriez. — Les Girondins accusés de complicité avec 
lui; nouvelles conjurations contre eux. — Établissement de la 
commission des Douze pour déjouer les conspirateurs. — In- 
surrections des 27 et 31 mai contre la commission des Douze; 
elle est supprimée. — Insurrection du 2 juin contre les 
vingt-deux principaux Girondins; ils sont mis en arrestation. 
— Défaite entière de ce parti. 353 



FIN DE LA TABLE DTJ PREMIER VOLTTMR. 



B1NDING LIST QCT I 1941 



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